Mon frère

Publié le 17 Janvier 2013

 

       Vous allez trouver mon geste puéril, mais moi, je peux vous assurer qu’il m’a fait un bien fou. C’était comme si je réussissais enfin à me libérer des liens tenus mais pervers qui me liaient à mon frère. Il faut dire que durant presque trente ans, Jean-Sébastien m’en avait fait baver jour après jour.

 

Depuis ma naissance ou peut-être même bien avant, quand j’étais dans le ventre de ma mère, j’ai ressenti son hostilité sournoise, latente, toujours prête à combattre pour qu’il puisse maintenir sa place de favori dans le coeur de nos parents. Lui l’aîné, l’Aiglon, celui qui porte les mêmes initiales que ses ancêtres mâles, celui qui perpétue le nom, s’est toujours conduit en héritier incontestable. Je l’ai de tous temps connu manipulateur, arriviste, prêt à n’importe quelle ruse pour attirer l’attention sur sa personne et me dénigrer, moi, l’artiste.

 

Quand nos parents ont péri ensemble dans un accident d’avion, c’est à peine s’il a montré un soupçon d’émotion, trop affairé et heureux de pouvoir prendre enfin la direction de l’entreprise familiale. Si je ne m’étais pas défendu bec et ongles, il m’aurait, sans un remord, spolié de ma part d’héritage avide qu’il est de puissance et de réussite. Dans ses nouvelles fonctions, il s’est d’ailleurs comporté plus que jamais en despote, à croire que sa devise est de diviser pour mieux régner. A partir de cette période j’ai espacé les contacts avec lui et je suis parti vivre dans une autre ville.

 

Depuis, pour accroître son pouvoir, il s’est lancé dans la politique et il n’est pas rare de l’entendre dans les médias tenir des discours mielleux. Alors, tout à l’heure à la gare, quand j’ai vu sa photo à la une d’un quotidien, je n’ai pas pu m’empêcher d’en acheter un exemplaire. Assis sur un banc, j’ai découvert son nouveau style : costume trois pièces, coupe de cheveux juste assez indisciplinée pour lui donner un petit air familier, lunettes branchées, il avait tout d’un homme affable et responsable. Mais c’est en lisant la légende sous la photo que le fou rire a déferlé en moi, irrépressible, foudroyant. Pensez donc, elle disait ceci : J.-S. C., le Pacifique, notre député toujours en action.

 

5751990081_2708a9678d.jpgLe Pacifique ! Et avec une majuscule en plus ! Lui, un pacifique, lui qui se complait dans la zizanie ? C’est vraiment n’importe quoi. Pourquoi pas le futur prix Nobel de la Paix tant qu’à faire ? Je l’imaginais fier comme un paon à la lecture de tels qualificatifs et rien que d’évoquer son sourire suffisant, celui avec lequel il me toisait lorsque nous étions enfants, je hoquetais de plaisir sous les regards des voyageurs intrigués par tant de bonne humeur. C’est à cet instant que j’ai accompli le geste libérateur, j’ai déchiré sa photo et je l’ai réduite en confettis que j’ai enfouis parmi les déchets dans la première poubelle venue.

 

Toujours en riant, mais enfin vengé de mes années de galère familiale, je suis monté dans le train qui venait d’entrer en gare et j’ai laissé le Pacifique derrière moi, là, sur le quai, juste en dessous d’un papier de bonbons.

 

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Rédigé par Mony

Publié dans #Solitude au bout du chemin

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Ratatouille0 05/02/2013 17:53


Ah, qu'est-ce-qu'ils peuvent faire du bien ces petits gestes symboliques! En voilà un plutôt bien trouvé! J'adore!

Annick SB 23/01/2013 08:12


La dernière phrase réduit à néant ce monstre qui n'a de pacifique que le nom ! 

Pascale Madeleine 21/01/2013 13:49


Belle évocation d'une relation destructrice... 


J'aime beaucoup la fin ! 


Le geste d'abord, la libération, mais surtout la dernière phrase !


à tout bientôt !

chloé 19/01/2013 10:54


Geste libérateur qui lui a sûrement fait du bien et lui permettra de passer à autre chose! Pas toujours facile de trouver sa place au sein d'une famille. Bonne journée Mony.chloé

Nais' 18/01/2013 18:42


Bonsoir Mony !
Cette vengeance est plutôt douce pour un tel homme...
Bises, belle soirée à toi :)

emma 17/01/2013 10:41


on ne choisit pas sa famille ! la vengeance est très ...pacifique

Aimela 17/01/2013 08:56


Le pacifique ne m'est pas inconnu, il me semble avoir écrit  sur lui, il y a quelque temps ...  C'est
un plaisir de relire  ce texte