Publié le 31 Octobre 2013

Silence

…aussi, en mémoire de cet homme qui fut notre collègue, notre ami, je vous propose à présent d’observer tous ensemble une minute de silence…

 

- Notre ami ? Pas le mien ! Ce qu’il a pu m’énerver ce mec avec sa suffisance! Voulait toujours avoir le dernier mot/ Fait aussi froid qu’il y a un an quand il s’est noyé/ Un pull en laine que j’aurais dû enfiler, vais attraper la crève/ Oh ces gargouillis dans mon ventre !/ Toute l’équipe doit rigoler intérieurement à entendre ce ramdam/ Faut espérer que le plombier se décide enfin à venir réparer la fuite dans la salle de bain, vais le relancer dès demain/ « Je suis l’plom » Pas encore finie cette minute ? Silence ! Tu parles que ça m’angoisse le silence depuis que…/ Pourquoi je suis venu à cette cérémonie d’hommage ? Me poursuivra jusqu’à quand ce Jean-Yves ?/ Et si quelqu’un se doutait que… Mais non, aux yeux de tous nous formions un super duo, une équipe de choc... Choc ! Choc ! Choc ! tu parles !/ Sans arrêt j’entends le bruit de l’eau en folie et je vois le crâne de Jean-Yves se fracasser contre le pilier du pont…/ Demain, ciné avec Bouboule, depuis le temps que je lui ai promis une soirée rien qu’à nous deux/ Pas encore arrivés au bout du décompte ? Soixante secondes ? Le temps qu’il m’aurait fallu pour agripper son bras et le hisser dans la barque. Pourquoi j’ai pas osé ? Pourquoi j’ai voulu sauver ma peau sans lui porter secours ?/ Trois heures ! Les cloches de Saint Paul sont toujours ponctuelles/ Lui avais dit à Jean-Yves que c’était dangereux de prendre ce méandre de la rivière. N’a voulu en faire qu’à sa tête. Pour un peu et par sa faute j’y passais moi aussi/ Pompiers volontaires, au secours  des bonnes gens… oui, mais pas au risque de notre vie !/ Mal au ventre…froid…/ Sont moches les fleurs…

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source photo (clic)

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Publié le 23 Octobre 2013

Roulez jeunesse ! J’en suis déjà à mon troisième voyage et je prends mon pied, enfin façon de parler. Pour quelques cents, j’offre mon ventre vide et en échange mes clients comptent sur ma capacité à les soulager d’un grand poids.

J’adore mon job, il me permet de côtoyer des personnes si différentes, des douces, des pressées, des super-stressées ou des flâneuses ; des jeunes, des pépés ou des couples, personne ne me rebute et j’adore les observer, c’est devenu une véritable passion.

Mes préférées ? Mum…si vraiment vous insistez, je vous avoue avoir un penchant pour les mères de familles. Y a pas photo, elles savent y faire. Organisation et économie sont innées chez elles et puis elles me connaissent dans mes moindres recoins ; faut voir cela, en un temps record elles arrivent à me gaver jusqu’au menton et encore plus.

Ouais, ouais… il y a bien des brebis galeuses. Que voulez-vous que j’y fasse si elles préfèrent leurs poches ou le dessous de leurs pulls à mon confort ? Rien ! Je suis impuissant. Et ne vous méprenez pas, il y en a dans toutes les couches sociales, des plus riches aux plus pauvres, des gens nantis de diplômes à n’en plus finir aux ignares. Pas de différence pour ce vice là.

Mais je cause, je cause et me revoilà libre pour cette petite vieille qui arrive. Je la connais bien, elle compte sur moi pour la guider. De temps en temps, elle grimace de douleur. Ses rhumatismes sans doute ! Alors, je me fais souple, je vire en douceur et je la soutiens. Je sens qu’elle m’aime bien. Quand elle me quitte, elle me caresse la poignée comme pour me remercier. Peut-être a t’elle peur de ne plus me revoir ? Qui sait ?

Parfois, je me rebiffe. C’est comme je vous le dis, j’ai du caractère ! Il ne faut pas me prendre pour un larbin, je ne le supporte pas.

Ce que je fais ? Très simple, je couine, je m’emmêle les patins et ils ont beau forcer, s’échiner, je ne vais jamais dans la direction où ils veulent se rendre. Ils pestent et je me marre de plus belle…

Cela vous est déjà arrivé ? Et bien vous voilà averti. Du respect, mes collègues et moi sommes intransigeants sur cet aspect des choses et soulignez-le bien dans votre reportage. Du respect, Monsieur, du respect et roulez jeunesse !

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Publié le 11 Octobre 2013

         Notre oncle Ralph avait ses rites et à part son épouse tante Maud qui en sourdine râlait - le parquet de maman sera encore griffé ! - nous étions heureux de les retrouver fidèles au rendez-vous.

Le Jour de l’An, alors que nous en étions à l’apéritif, il descendait du grenier la vieille chaise en bois, héritage d’une lointaine tante Norine et l’installait dans un coin du salon qu’il dégageait d’autorité sans pour autant se départir de son calme habituel. 

Dessus il posait son violoncelle, aussi pendant le repas les deux essences sagement se tempéraient, absorbant fibre après fibre l’ambiance de la pièce.

Bonne-maman rayonnait, comblée d’avoir sa tribu tout à elle. Longuement elle avait mitonné un menu, toujours différent, et secondée par nos tantes, nous le présentait avec amour.

Quatorze couverts ! La table munie pour l’occasion de ses rallonges n’aurait pu offrir davantage de place et c’est au coude à coude qui nous dînions joyeusement. Les six petits-enfants dont je faisais partie, regroupés en bout de table, étaient servis en premier afin de leur permettre d’extraire au plus vite de l’armoire d’antiques jeux de société qui pour une heure ou deux retrouvaient vie.

Les adultes discutaient, riaient d’anecdotes diverses ou se rappelaient quelques souvenirs d’enfance tandis que nous partions à la recherche d’un pion ou d’une carte mystérieusement disparus.

Dès la fin du dessert, alors qu’à la cuisine le brouhaha de vaisselle était à son comble, oncle Ralph discrètement s’éclipsait pour réapparaître un quart d’heure plus tard totalement métamorphosé. Lui toujours vêtu d’un costume strict et de mocassins se présentait à nous pieds nus et affublé d’une djellaba confectionnée sur mesure dans un beau lainage doux par son ami Shamir.

« Pas de cilice sous la bure » disait invariablement tante Maud. Cette phrase, rituelle elle aussi, faisait pétiller les yeux d’oncle Ralph mais restait pour nous un grand mystère. Dès ce moment, le calme s’installait et Bon-papa éteignait le grand lustre suspendu au-dessus de la table. Seul les spots de la cuisine et une lampe de salon restaient éclairés. D’un petit coffret en bois oncle Ralph sortait deux cailloux et un oiseau naturalisé qui nous intriguaient. Avec douceur et minutie, il les posait l’un sur l’autre sur le sol.

- Minéral et animal, murmurait tante Maud.

Alors oncle Ralph saisissait avec précaution son violoncelle et prenait place sur la vieille chaise gémissant sous son poids. Fascinés, nous suivions chacun de ses gestes.

Les cordes de l’archet et de l’instrument étaient tendues puis doucement l’un effleurait les autres et les sons apparemment décousus s’enchaînaient jusqu’à trouver la note juste. Silence ! Les yeux fermés notre oncle se concentrait puis le violoncelle bien positionné il entamait avec brio une suite ou un concerto. Le temps alors s’envolait nous transportant vers des mondes que seul notre imaginaire d’enfants pouvait créer.

Oncle Ralph qui ne connut jamais le bonheur d’être papa nous fit ainsi découvrir Bach ou Vivaldi, Ysaÿe, Jolivet… Beethoven, Chopin ou encore Brahms mais jamais le pourquoi de l’oiseau et des pierres…

De ces jours heureux, nous gardons tous les six, un amour pour la musique et, il faut l’avouer, pour la mise en scène. Aussi, il n’est pas rare de nous retrouver pour jouer ensemble quelques morceaux actuels ou classiques.

Merci oncle Ralph !

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Déborah Van Auten  -  Pour Mil et une - clic

 

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