solitude au bout du chemin

Publié le 26 Juin 2022

 

  Comme vous passez par ici et moi par-là, j’en profite pour vous faire une confidence : je déménage !

  Oui, vous avez bien entendu, je dé-mé-na-ge.

  Hélas, déménager laisse la porte ouverte à tous les cancans…

  Les entendez-vous ?

- Fais semblant de rien, elle déménage.

- Elle a mis son gros pull en laine alors que nous suffoquons avec ces 32 ° au thermomètre… elle déménage.

- Ce matin, à la boulangerie, elle a commandé deux tartes tatin pour la venue de sa grand-mère Mary décédée il y a plus de vingt ans. Vous vous rendez-compte, elle déménage ! Les tartes ? Oh, je l’aiderai volontiers à en venir à bout.

- Non, mais regardez-la, elle a enfilé une chaussure brune à un pied et une rouge à l’autre. C’est triste mais il faut bien l’avouer, elle déménage…

- Ah, vous l’avez vue se promener la nuit en chantant à tue-tête ? Du Frank Sinatra ? Avec son vieux parapluie ouvert sous la pleine lune ? Triste, mais que voulez-vous elle déménage.

- Elle perd ses clés, son portefeuilles, ne sait plus le jour, ni l’heure ? Normal, elle déménage !

- Etc, etc…

Comme nos chemins se sont croisés par hasard, je vous fais pleine confiance et vous avoue en toute confidence que j’hésite de plus en plus à franchir le pas.

  Quel pas ? Mais celui de déménager réellement voyons !

  Comprenez, ce bruit qui court anime tout le quartier qui serait bien morne sinon.

  Ah ! Vous compatissez ?

  Cela me fait un bien fou d’être enfin comprise par plus excentrique que moi !

  Mais entrez donc, il y a de la place dans ma tête et nous ne serons pas trop de deux pour divaguer !

 

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Sujet 004 de Mil et une - suite  (clic)

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Publié le 15 Mars 2022

 

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- Elle est jolie ta fleur !

- C’est une rose.

- Pourquoi il y a des mots écrits dessus ?

- Ce sont de notes de musique… tiens, je te l’offre cette rose. Veux-tu que je t’apprenne comment en créer une à ton tour ?

Je regarde Maman, elle me fait « oui, tu peux » en balançant la tête.

- Prends mon cahier de partition, là, que j’en retire deux feuilles.

J’ai tout fait comme la vieille dame me l’expliquait et même si ma fleur semble déjà un peu fanée je me sens pareil à un magicien.

- C’est pour toi, Maman ! Je lui dépose en main la rose de la vieille dame et conserve celle que j'ai créée.

Maman sourit et se met à chanter. Sa voix est tellement belle que les gens se taisent autour de nous pour l’écouter. Moi, j’ai un peu faim et je suis fatigué mais Papa me propose de jouer aux cartes avec lui et mon grand frère.

Ici, dans les caves de l’immeuble on n’entend rien. Ou alors pas grand-chose de ce qui se passe à l'extérieur pourtant je sens que Papa frisonne par moments quand le bruit des cloches et des sirènes nous parvient malgré tout.

J’ai dormi, je crois, mais ma rose magicienne est toujours bien serrée dans ma main. Papa me porte dans ses bras, je suis bien.

Non, je ne suis pas bien, j’ai peur et je dois faire pipi mais Papa me souffle « pas maintenant »

Je glisse la rose magicienne dans le col de son pull en laine. Il ne dit rien mais me serre un peu plus contre lui.

Mon frère tire une valise. Maman deux autres. Où est celle de Papa ?

La gare est bondée, je me sens tout petit, petit.

Je pleure. Mon frère pleure. Maman, avec la rose de la vieille dame accrochée à sa veste, pleure collée contre la vitre du train et envoie un baiser à Papa en larmes sur le quai. Dans sa main, la rose magicienne semble me faire un clin d’oeil.

La foule le bouscule, prend sa place près du wagon et notre père disparait de notre vue brouillée tandis que le train se met lentement en branle vers…

Je ne sais pas où !

Quand serons-nous encore réunis tous ensemble, avec en plus ce bébé qui gonfle le ventre de Maman ?

J’ai appris à confectionner une fleur en papier… peut-être qu’à mon tour j’apprendrai ce tour de magie à mon petit frère ou ma petite sœur ?

Je me love contre mon frère…

La guerre, c'est pas gai !

 

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Pour Mil et une - sujet 11/2022 - clic et clic

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Publié le 6 Février 2022

 

 

Les caisses que Nora descend du grenier par le petit escalier escamotable s’empilent peu à peu dans le hall.

L’inspecteur Harry soupire. Il lui faut bien s’avouer que sans l’aide de sa collègue la tâche aurait été trop ardue pour son dos aux vertèbres un brin malmenées par le temps.  

Où sont passées mes plus belles années ? Au fond de ce fatras de carton ? L’inspecteur Harry, les bras ballants, semble transformé en statue.

Nora fredonne.

Nora fredonne quelle que soit la météo, l’humeur de son bientôt ex-supérieur ou de son compagnon.

Elle fredonne tout en jetant un regard interrogateur à son boss.

Que se passe-t-il dans la tête d’une personne quittant l’endroit où elle a vécu un grand nombre d’années ? Et tout ce petit univers empaqueté à quoi ça sert ?

La jeune femme est adepte du minimalisme et a des difficultés à comprendre les accumulations qu’elle juge compulsives.

L’inspecteur Harry soupire une fois de plus. Il s’est tellement réjoui de ce départ à la retraite, de cette vie pleine de promesses passée au soleil, libre, libre enfin de tout horaire, enquêtes ou autres obligations… et là, il se sent vide de tous ses repères.

Puis son œil frétille, il vient de repérer une caisse au carton orangé orné d’étranges fleurs. Déjà, il en sort sa vieille compagne, une machine à écrire sauvée du tout à l’informatique.

- Une antiquité bonne pour le marché aux puces, s’exclame Nora.

Harry fronce les sourcils qu’il a touffus. Comment faire comprendre à sa jeune collègue les liens qu’il a entretenus avec ce clavier ?

- Gmrr…

- Vous dites ?

- Je dis que si cette machine à écrire pouvait parler elle vous décrirait tous les suspects que j’ai eu l’occasion d’interroger.

- Bof, je connais la ritournelle, je l’entends tous les jours…

Oui, elle a sans doute raison, pense l’inspecteur Harry, les années passent mais les humains restent d’immuables suspects et les criminels se cachent souvent sous des dehors courtois ou angéliques.

Nora toujours afférée redescend la dernière caisse et se saisit de l’aspirateur qu’elle passe là-haut en un temps record.

Déjà 17 heures, il est temps pour elle de rentrer au bercail.

Harry la regarde partir, penaud, son billet à la main.

- Si on ne peut plus s’entraider où va-t-on ? a rigolé Nora en le voyant fouiller dans son portefeuilles. A lundi, pour le pot de départ ! J’avoue, chef, vous allez me manquer !

Penaud, oui, l’inspecteur l’est d’autant plus que jamais il ne lui avouera avoir jadis arrêté ses grands-parents, de fameux escrocs au quant-à-soi plus que trompeur.

Bon, c’est décidé, cette machine à écrire et la plupart des autres contenus des caisses finiront aux encombrants et peut-être, comme lui, Harry, connaîtront une autre vie !

Et vive le soleil pour encore de longues et belles années !

 

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image : James Cokk - clic et clic

 

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Publié le 18 Mai 2021

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- Et toi, Pascal, m’aimes-tu VRAIMENT ?

- Qu’est-ce qu’aimer ? On peut aimer un petit carré de chocolat…

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- Tu vois, Francine, Marcel n’a jamais rien eu à me dire, même pas qu’il m’aimait et pourtant il me l’a prouvé tant de fois.

- Tu as eu de la chance, Sylvie, pas comme moi. Eric, lui, hurlait qu’il m’aimait tout en m'administrant une volée de coups pour soi-disant me le prouver, sniff !

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- Damien, j’ai une folle envie d’assister à ce spectacle. On réserve des places ?

- Encore une histoire de bonnes femmes ! Et que je t’asperge d’eau de rose et que je t’illusionne sur l’amour et que je te concocte une soupe aux mamours éternels, ha, ha !

- Ce que tu es cynique, Damien !

- Mais va voir ce spectacle avec une amie, cela ne me dérange pas.

- Ouais, ainsi tu seras seul maître de la télécommande pour suivre un de tes indispensables matchs de rugby ou pour retrouver tes potes à la salle de musculation.

- C’est ça l’amour, ma chérie, il faut savoir garder ses distances pour le préserver et mieux se retrouver.

- Pfff ! Ronflant au plus profond du divan. Hum, vraiment pas sexy !

- Oui, parlons-en, tu n’as jamais porté la guêpière que je t’ai offerte…

- (tu parles d'un cadeau personnalisé !)

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- A qui est destiné ce message ?

- A toi, à moi, à nous ?

- Je ne me sens pas visée.

- Holà ! Moi non plus !

- Et vive notre sacro-sainte liberté, ma chère !

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- Tu sais, Maman, j’aimerais tellement recevoir de Papa un message comme celui inscrit sur cette vitrine.

- Combien de fois faudra-t-il te répéter que ton géniteur est anonyme. Je t’ai faite seule, Wendy, toute seule ! Ne sommes-nous pas bien à nous deux ?

- Si tu le dis…

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- (Si déjà une seule personne au monde déclarait m’aimer, je verrais cela comme un miracle. Pourquoi me suis-je assise sur ce banc ? Elle me refile le cafard cette vitrine. Stop, les larmes ! Stop, j’ai dit !)

- (Comme cette femme semble loin dans ses pensées. Tristes, gaies, va savoir mon vieux. Peut-être attend-elle quelqu’un ? Et si j’osais l’approcher, tenter ma chance en l’abordant. Trop nul, je suis trop nul ! Pourquoi suis-je si timide ? …mais, elle pleure. J’ose, j’ose pas ?)

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- Demain, 8 heures, Antoine, le laveur de vitres, sera à l'oeuvre. J’en ai assez de cette phrase que nous lisons à l'envers depuis un mois. Je compte sur vous pour en dégoter une autre, mes amis. Non, je n’ai pas de thème précis pour le futur micro-trottoir…

 

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Image Mil et une - sujet 14/2021 - clic

Jean Ferrat : Aimer à perdre la raison - clic

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Publié le 29 Septembre 2019

 

- Allons voir !

La voix d’Eddy a fusé sans le voile de la moindre hésitation. Pour lui, c’était une évidence, nous devions aller voir. Comme un automate bien programmé, j’ai une fois de plus suivi mon frère.

 

Allons voir…

Combien de fois avions-nous parcouru ce chemin étroit bordant l’ancienne carrière ? Des dizaines pour sûr ! Pourtant jamais encore la curiosité ne nous avait fait descendre dans ce fond nommé « le trou du loup » par le voisinage.

 

Allons voir…

Et si réellement un loup se terrait là-dessous ?

- Arrête de divaguer, Marco, des loups il n’y en a plus dans la région et puis ce que l’on voit ça brille un peu au soleil.

Il m’énervait Eddy à avoir toujours une réponse à tout.

 

Allons voir…

La descente fut périlleuse mais notre souplesse, notre entre-aide et quelques buissons ici et là auxquels s’accrocher en sont venu à bout et avec un brin de fierté nous avons relevé la tête pour mieux jauger la paroi vaincue.

- C’est dans ce coin là-bas, ai-je indiqué d’une main égratignée.

 

Allons voir…

Bof, ce n’était rien qu’une vieille caisse en bois dont la fermeture en métal avait attiré notre attention de là-haut. Mais déjà Eddy la triturait dans tous les sens puis à l’aide d’une pierre il finit enfin par la faire céder. Il souleva le couvercle, plongea ses deux mains curieuses dans le contenu puis brandit des...

 

Allons voir…

…je n’avais jamais vu de grenades, sauf en dessin…

Les explosions ont résonné encore et encore contre les parois de pierre.

La tête d’Eddy ? Où était passée la tête d’Eddy ?

Des villageois alertés par le bruit nous ont retrouvés, mon frère étendu sans vie et moi, hébété et en apnée, debout à ses côtés.

 

Allons voir…

Eddy avait seize ans et moi quatorze…

A présent j’ai… je ne sais plus mon âge… je suis vieux probablement, très vieux… Eddy, lui, reste un éternel ado…

Mais depuis ce temps d’après-guerre j’écris et j’écris encore à défaut de parler.

 

J’écris partout, j'écris sur tout : Allons voir

 

 

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Pour Mil et unesujet 34/2019 - clic

 
 

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Publié le 5 Juillet 2019

 James R. Eads - clic - en collaboration avec Chris McDaniel - clic 

 

En déposant le café-crème sur la table, Arthur, le patron du Miranbar, fait un discret mouvement de tête en direction de la fenêtre donnant sur la place et dit "t’as vu ?"

En réponse Valentin hausse les épaules et grimace un "ouais, peux pas le louper"

Tout en pestant intérieurement de ne pas avoir commandé un cocktail rafraichissant plutôt que ce breuvage bouillant Valentin se replonge dans la lecture de la presse mise à la disposition des clients.

La première gorgée avalée, il tourne à nouveau son regard vers l’extérieur, un brin excédé.

"Peut pas passer son chemin, ce mec ? Il veut ma photo ?"

Après la deuxième gorgée, il lève sa tasse en l’air et fait signe au type figé face à la fenêtre, l’invitant à entrer dans le bar. L’homme, tétanisé, hoche finalement un "oui" de la tête pour aussitôt la secouer dans l’autre sens dans un "non-non" affolé.

"T’es grave, mon vieux, je ne suis pas le bon Dieu" pense Valentin tout en ouvrant la porte et en se dirigeant vers l’homme aux yeux irradiant des étoiles et marmonnant inlassablement "je le savais, je le savais"

"Vous saviez quoi ?" demande Valentin.

"Que vous étiez toujours vivant ! Dix ans qu’ils nous mentent !"

"Mais je ne suis pas…" 

"Puis-je vous toucher ?" quémande l’homme en tendant un bras hésitant.

 

Au fond, à quoi bon se justifier ? Si ce type veut y croire et que cela le réjouit où est le mal ? D’autres pensent dur comme fer que la Terre est plate…

 

"Yes but keep it a secret" dit d’autorité Valentin en serrant le type tout tremblant dans ses bras.

L’homme hoche la tête gravement tout en émettant des ronrons de bonheur.

"Promis, juré… je vous écoute en boucle… rien que vous… je vous, je v…"

"Il faut que j’y aille à présent, peut-être nous reverrons-nous un jour ?" crie Valentin en s’enfuyant sur la place.

 

Zut, il est en retard, le spectacle commence dans vingt minutes. Il lui faudra repasser entre les mains de Linda, la maquilleuse. La connaissant elle va encore râler et il peut le comprendre.

Alors Valentin-Michael Jackson lui promettra, une fois de plus, de ne plus se rendre au Mirambar en costume de scène… promis, juré !

 

 

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 Pour Mil et une - sujet 26/2019

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Publié le 17 Février 2019

Mon père et moi, moi et mon père. L’échiquier entre nous. Silence.

On s’observe par en dessous. Patience.

J’avance un pion, mon père sort de son nuage et grimace.

Moi, je zieute l’enveloppe qu’il m’a apportée tout à l’heure.

L’heure des visites, pas même le temps de finir une partie…

Sur l’étiquette je lis :

Je pense

que je suis

un cadeau,

mais je

m’emballe

peut-être

Au fond de moi, je ricane, ils sont cons mes potes ! Ils m’ont assez bassiné avec cette phrase que ma mère me répétait souvent quand j’étais môme "tu es mon plus beau cadeau, Sam"

Samcadeau qu’ils m’avaient surnommé, tu parles d’un présent.

Mon père lève le bras, hésite, moi, je devine ce qu’il veut faire. Patience.

Il se décide, bouge un pion de place puis regarde sa montre en disant "il est l’heure, le boulot m’attend. Maman viendra ce soir"

Il me reste jusqu’à demain pour parfaire ma stratégie.

Demain ?

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Mes potes ne peuvent pas venir me voir pour l’instant. Trop fragile disent les toubibs mais ils pensent à moi à leur manière…

Bouly a fait un dessin d’une nana, très belle, la femme de ses rêves, des miens ?

Gaël me tente avec une partition de musique sur laquelle il a noté "je t’attends pour un duo" Je la chantonne et du coup ma guitare me manque et je m’évade dans le poème en forme de S.M.S. écrit par Marine. Sensibilité à fleur de peau, j’en frisonne.

Et puis je déplie le tee-shirt sur lequel est imprimé le texte repris sur l’étiquette de l’enveloppe. Sont cons mes potes.

Oui, ils sont cons ! Je vois bien, moi, que ma mère est pâle, qu’elle sourit toujours en me voyant malgré mes quatorze ans mais que des cernes bleuissent à présent son regard. 

J’aimerais tellement gagner la partie et vaincre cette saleté de p. de maladie, pour mes parents, mes potes...

Tu parles d’un cadeau, Samcadeau !

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Pour Mil et une sujet 07/2019 - clic

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Publié le 16 Février 2019

 

Le chien a dressé les oreilles quand les gonds de la petite barrière ont couiné, il a humé l’air puis s’est redressé pesamment et d’un pas un peu bancal s’est dirigé vers l’homme marchant dans l’allée. Arrivé à ses côtés, il a passé sa langue râpeuse sur les mains qui se tendaient vers lui. Pas d’aboiements, ni de jappements, pas d’ennemi à signaler.

A leur tour, les mains de l’homme ont flatté l’animal. En lissant longuement les poils soyeux il a répété plusieurs fois : tu es si doux, mon chien.

Le chien, les oreilles toujours dressées, semblait se noyer dans les paroles chuchotées plus que parlées et une larme coulait de son œil droit.

-          Toujours cette irritation, Conny ? Te mettait-elle bien tes gouttes ? Tu me manques, tu sais, mon vieux compagnon…

Le chien a donné des coups de tête dans les jambes de l’homme qui a secoué la tête : non, mon Conny, pas de promenade aujourd’hui…

Le chat installé sur le perron observait la scène entre la fente de ses paupières, ne donnant aucun signe, ni d’accueil, ni de crainte, indifférent, et quand l’homme s’est approché davantage il a détourné la tête dédaigneusement.

-          Toujours aussi snob et rancunier, Sacha ? Tu m’en veux d’être parti ou cela te laisse-t-il de marbre ? a demandé l’homme en appuyant sur la sonnette.

L’homme a attendu en vain, la porte est restée close. Alors en soupirant, il a sorti une enveloppe de la poche intérieure de sa veste puis l’y a refourrée découragé en disant : à quoi bon, elle refuse même de décrocher son téléphone quand je l’appelle !

 Le chien l’a suivi jusqu’à la barrière entrainant le chat dans son sillage.

-          Gare à vous deux, Conny et Sacha, prenez soin d’elle, je compte sur vous… moi, elle ne me supporte plus.

Et en caressant l’un et l’autre animal il a constaté : vous vous entendez comme chien et chat et cela vous réussit… pourquoi n’y arrivons-nous pas elle et moi ?

La barrière s’est refermée toujours en couinant, le chien a regagné l’ombre du bouleau et le chat le soleil baignant le perron.

Tapie derrière une fenêtre légèrement entrouverte une femme les joues baignées de larmes a réalisé qu’elle aussi aurait bien besoin de gouttes pour les yeux mais qu’hélas il n’en existait pas pour les peines d’amour.

 

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Pour Mil et une sujet 06/2019 - clic

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Publié le 23 Janvier 2019

source image Internet - à découvrir chez Emma - clic

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 -         Tu te souviens Ma’Jeanne du petit Jacques ? Ton ami Jacquot ? Regarde, le voilà près de toi sur la photo prise par Papa dans le verger alors que nous récoltions les pommes. Il te tenait la main en douce, c’était ton amoureux, c’était si évident… Vous aviez quoi ? Huit ans ?
Ah ! Ma’Jeanne je t’enviais un peu à l’époque. Moi c’était Emile qui me faisait rêver mais hélas Emile n’avait pas la vocation pour jouer au prince vraiment charmant et je restais en rade.
Bah ! Les années se sont écoulées, sereines, et à vingt ans à peine j’ai épousé Marcel. Je ne l’ai jamais regretté, non, jamais, c’était un bon mari et un bon père.
 
Soupir !
 
Ma’Jeanne, j’avais vingt ans et toi vingt et un. A ton tour, tu m’enviais… Ton jacquot t’avait délaissée pour courir les bals de la région et pas que les bals d’ailleurs, les jupons aussi.
A propos, tu te souviens de ta jolie robe en vichy mauve ? Attends que je retrouve l’album rouge, c’est celui de cette époque… Là, tu vois comme tu étais jolie ? Tu ressemblais à B.B. avec ce chignon un peu sauvage que je t’avais fait.
 
Soupir !
 
Si jolie et si triste…
Je n’ai pas pu supporter de te voir dépérir seule dans ton coin, Ma’Jeanne, non je n’ai pas pu…
Toutes ces photos, c’est toute notre vie et notre vie devait être belle, tu comprends ? Mmm !
Il faut… oui, il faut que je t’avoue avoir rencontré ton Jacquot un mercredi. Il me suivait dans la salle d’attente du dentiste, tu sais, le vieux docteur Gribeau…
Jacques a ricané quand je lui ai parlé de toi, de ta tristesse… Marie-Jeanne, oui, c’était des mômeries maintenant je suis un homme, je suis passé à autre chose, a-t-il dit en me défiant du regard…
Autre chose ! AUTRE CHOSE !
Ah ! Non Ma’Jeanne tu n’es pas une chose que l’on jette à la poubelle comme un vulgaire bout de papier.
 
Soupir !
 
Sur le chemin du retour, j’ai garé la voiture dans la première allée du petit bois Colin, moteur en marche, prête à surgir sur la route au passage de la Simca de Jacques, histoire de lui faire peur.
Ma’Jeanne, c’est moi qui ai eu une peur bleue quand la Simca a fait une embardée et est allée se fracasser contre un arbre. Une peur lâche qui m’a fait fuir au plus vite.
Comment Ma’Jeanne ai-je pu survivre avec cette culpabilité d’avoir causé la mort de ton Jacquot ? Comment ? Je me pose encore la question aujourd’hui…
 
Soupir !
 
Si seulement une petite étincelle apparaissait dans ton regard vide elle me rassurerait, me dirait que tu me détestes…
 
Soupir !
 
Ma’Jeanne je vais remballer les albums à quoi bon remuer tout cela. Les photos sont des crève-cœur ! Au fond c’est heureux que ton esprit ne s’en rende plus compte.
Viens que je t’embrasse !
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 Pour Mil et une sujet 03/2019 - clic

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Publié le 13 Janvier 2019

Hugo Simberg - clic

Mots à placer pour Treize à la douzaine :
agile - température - tempérance - percussion - arôme - fuite - rire - absorber - feutré - linceul
- osier - ancillaire et le treizième pour le thème : Noël
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Sait-elle qu’un rire innocent et gai génère parfois un pleur ?
Et que le pas feutré d’un tigre n’est pas celui, velouté, d’un chat ?
Sait-elle la température qui soudain escalade les échelons du thermomètre rendant l’atmosphère de la pièce suffocante ?
Sait-elle que tous les Noël ne sont pas paniers d’osier garnis de friandises et de fruits aux arômes exotiques ?
Agile, oui, elle se croit agile, prête à une éventuelle dérobade mais le fauve veille. Lui, la tempérance il ne connaît pas !
Et les tapisseries absorberont les cris et la percussion vaine de ses poings si fragiles sur l’armure de l’ennemi soudain dévoilé.
L’intérimaire qui a accepté cet extra pour arrondir cette fin de mois difficile a-t-elle jamais lu de vieux romans aux relents d’amours ancillaires ? Connait-elle même ce mot désuet ?
C’est Noël, oui, et elle veut encore y croire à la paix universelle. Ce n’est qu’un mauvais rêve, elle va se réveiller, rire de sa peur panique.
Ce corps pesant sur elle, ces mains qui s’insinuent partout, qui soudain lui serrent le cou seraient-ils réels ?
C’est Noël, un homme hagard s’enfuit dans la nuit.
 
Elle, souillée, dégradée, éloigne d’elle dans un dernier sursaut le linceul qui semble déjà l’envelopper et cherche au plus profond de son être une dernière étincelle de vie.
C’est Noël ! Paix aux âmes de bonne volonté !
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Publié le 12 Décembre 2018

René Julien - clic et clic

Pédale, Val, pédale !

Hier déjà tu as perçu le regard furax de monsieur Morgan, ton chef de bureau, ne lui offre pas, aujourd’hui, le plaisir de te faire une vraie remontrance.

Cinq minutes de retard à la mairie, la première fois en cinq ans, quel vieux grincheux !

Pédale, Val, ne jette pas un regard vers cette statue implantée sur le trottoir d’en face, ne t’en approche plus.

Oui, elle est belle et pleine de vie au point que tu la connaisses par cœur.

Oui, elle t’attire une fois de plus mais oublie-la, oublie qu’elle s’intitule « Le Revenir »

On revient de tout, Val, même de ses blessures d’enfance.

Ton père est parti un matin et n’est plus jamais rentré à la maison et pourtant tu en as rêvé de ce retour. Tu te voyais sautant au cou de ce revenant, petite fille d’abord puis soudain ado. Comme les années ont passé vite.

Peu importe l’âge que peut avoir maintenant ce père fantôme qui tourmente encore ton esprit de jeune femme.

Peu importe les réponses évasives puis le mutisme de ta mère face à tes questions incessantes.

Peu importe…

Pédale, Val, pédale, ta vie est devant toi.

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Pour Mil et une - sujet 41/2018 - clic

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Publié le 27 Octobre 2018

 

Oli-B - clic et clic

« Non, nous n’avons pas de place pour emporter tes pots de gouache  et tes pinceaux » a marmonné Maman en fermant la porte puis elle s’est tournée vers moi en me tendant la clé.

« Je te la confie » a-t-elle simplement dit.

Depuis, je la garde précieusement au fond de la poche droite de mon pantalon.

C’était quand déjà ? Pas hier, ni le jour avant, ni encore…. je n’en sais plus rien mais, bof, ça n’a pas d’importance la petite maison est tellement loin à présent, j’en arrive même à me demander si elle existe vraiment.

Je suis entouré de mille couleurs et j’adore les couleurs. Elles sont toutes en mouvement autour de moi.

Moi, je les suis et je pense que moi aussi je suis une petite tache colorée et remuante.

Quand j’étais un petit môme de cinq ans, Maman me disait souvent « cesse de bouger tout le temps, tu me donnes le tournis »

Je ne savais pas ce que c’était le tournis…

J’ai presque dix ans à présent et Maman m’encourage à marcher. « Ne me perds pas de vue » me serine-t-elle sans cesse.

Et le tournis, maintenant, je connais !

Parfois, quand la faim fait trop chanter mon ventre, que les muscles de mes jambes sont épuisés et que je ne marche plus droit, je vois une larme qui roule lentement sur la joue de Maman. Alors, je me redresse, j’avale ma salive, c’est déjà ça… et pense bien fort à mes pots de gouache. Grâce à eux, je me fais couleur vive jusqu’au centre de moi-même pour avoir un peu plus chaud et je serre bien fort la clé au fond de ma poche.

J’aimerais deviner si elle ouvrira une porte, là-bas.

Où ? Quand ?

Je ne sais pas !

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Pour Mil et une sujet 36/2018 - clic

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Publié le 13 Juillet 2018

Pour Mil et une - jeu de l'été clic

entamer un texte par un incipit de roman -

 

- Ils étaient une vingtaine.

Combien exactement, Jeanne ne le sait pas. Une vingtaine, répète-t-elle en haussant les épaules puis après un silence elle précise : c’est beaucoup ! Ça a débuté comme ça, je cueillais des mûres au pied d’un talus et j’ai entendu des voix au bout du chemin et puis des aboiements. Forts, méchants, les aboiements.

Nouveau silence troublé par les toussotements de l’inspecteur Harry agacé par ce refroidissement qui l’enfièvre en pleine canicule.

- Les chiens couraient dans ma direction, j’étais tétanisée. Ils sont arrivés comme fous à mes côtés, ils me reniflaient, prêts à me mordre.

- Précisez, demande l’inspecteur.

- Préciser ! Préciser ! C’est clair, non ?

- Hum !

- Quand j’ai enfin ressenti la présence d’un homme j’ai dit sans me retourner : feriez bien de tenir vos chiens en laisse.

- Et qu’a répondu l’homme ?

- Pff ! Ce qu’ils disent tous : mon chien est gentil. Et une voix de femme a cru bon d’ajouter : il ne ferait pas de mal à une mouche. Moi, j’ai dit : la loi est la même pour tous, les chiens doivent être tenus en laisse.

Nouveaux toussotements suivis d’une longue inspiration sifflante.

- Feriez bien de vous soigner, monsieur le Commissaire !

- Inspecteur ! Je suis inspecteur ! Mais dites-moi ces chiens ils étaient une vingtaine ou y en avait-il un seul ?

Jeanne se trémousse sur sa chaise, le regard trouble.

- L’homme a dit à la femme : si je la rencontre à nouveau je lui ordonne d’attaquer.

- Donc, il n’y avait qu’un chien !

- Commissaire, le rêve est une seconde vie… les cauchemars aussi.

La tête de l’inspecteur Harry, soutenue par ses deux mains, est cramoisie. Si en plus les témoins me sortent des énigmes, je vais m’écrouler, pense-t-il découragé.

- De la tisane de thym, inspecteur, il n’y a rien de tel !

- Commi… hum, vous m'embrouillez. ! Thym, rêve, cauchemar, c’est bien beau tout cela mais j’ai deux morts sur les bras, moi !

- Trois morts, c’est exact !

- Trois ? L’homme et la femme, le crâne défoncé et retrouvés noyés dans le ruisseau, si, malgré la fièvre, je compte bien, cela fait exactement deux morts... Mais le chien, qu’est-il devenu ?

Longs toussotements.

Silence.

Jeanne, toujours assise sur la chaise, semble transformée en statue. Elle poursuit pourtant un monologue intérieur.

« Le rêve est une seconde vie. Comment me serais-je dépêtrée de mes cauchemars sans lui ? Ils n’avaient qu’à maîtriser leur cabot. Les laisses c’est fait pour les chiens. Mordue, je l’ai été plus qu’un être humain ne peut le supporter… le camp, la faim, les ordres… les ordres à la vingtaine de chiens… attaque… m’attaquer, moi ? N’avait pas à se risquer à dire ces mots… plus jamais, je ne me laisserai attaquer… l’ont cherché ces gens et ce sale clebs aussi… la colère ça décuple la force, je le sais, elle m’a souvent sauvée… le chien je l’ai assommé alors qu’il s’apprêtait à rejoindre ses maîtres, ma canne au bout ferré n’a pas plus que moi pardonné. Lui, de rage, il a trébuché et sa tête a heurté une grosse pierre, elle penchée sur lui a été une proie facile... comment s’étaient-ils trouvés un jour sur mon chemin ? Je ne me suis pas posé la question, quelle importance… Le chien, je l’ai enterré dans le sous-bois, le couple traîné jusqu’au ruisseau pour qu’ils se purifient la bouche de leurs paroles... On ne sait rien de soi. C’est le contraire, on croit s’habituer à soi. A présent, je suis à égalité avec mes tortionnaires, jamais je n’aurais cru y parvenir un jour… »

L’inspecteur Harry contemple cette femme étrange. Son flair lui dit qu’il est vain de l’interroger plus longuement. Que pourrait-elle encore lui dire mis à part sa peur viscérale des chiens. Bah, comme tant d’autres…

- Je suivrai vos conseils, je prendrai une tisane de thym, promis, dit-il en serrant la main de Jeanne.

C’était oublier le rhume à présent bien installé et faussant tous ses repaires de fin limier.

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Publié le 4 Juillet 2018

Arthur en est convaincu, l’été n’est plus ce qu’il était. Enfin, plus vraiment. Plus à certaines heures quand les touristes envahissent sans vergogne les ruelles de la vieille ville.
Et que je te bouscule sans prendre la peine de m’excuser au point de se sentir transparent, et que je tente de pénétrer dans un vestibule, smartphone ou appareil photo brandi, et que je cueille une fleur ou deux dans une jardinière tout en zieutant effrontément par la fenêtre…
 
Et que, et que… la liste des griefs est longue et tout en faisant sa petite promenade digestive, Arthur l’égrène en marmonnant. Seuls les cris des hirondelles lui font lever la tête vers le ciel bleu, un sourire aux lèvres.
 
Allons mon vieux secoue-toi, la vie est belle ! Tu ne vas pas devenir un vieux grincheux et puis regarde autour de toi, tout ce brassage de personnes venant parfois de loin est enrichissant que diable !
Arthur a cette bonne vieille habitude de se réprimander de temps en temps. S’il ne le faisait pas qui le ferait ?
 
Farewell Angelina
The bells of the crown
Are being stolen by bandits
I must follow the sound
The triangle tingles
And the trumpet play slow
Farewell Angelina
The sky is on fire
And I must go.
 
La voix est claire et plaisante comme l’est la chanteuse installée à même le trottoir de la venelle mais dans le cœur d’Arthur une tempête soudaine mène la sarabande au point que le vieil homme, chancelant, doit prendre appui contre le mur le plus proche.
 
Farewell Angelina
Cette douleur inattendue… Angelina… il y a si longtemps pourtant…
 
Arthur écoute de tout son être cette chanson si parlante pour lui et peu à peu les battements de son cœur se régulent, il peut enfin respirer plus librement et même fredonner le dernier couplet.
 
The machine guns are roaring
The puppets heave rocks
The fiends nail time bombs
To the hands of the clocks
Call me any name you like
I will never deny it
Farewell Angelina
The sky is erupting
I must go where it's quiet.
 
Des applaudissements se font entendre alors que la chanteuse, chapeau tendu, salue, souriante, son public. Quelques pièces de monnaie rejoignent le couvre-chef à présent posé sur le sol et un autre accord de guitare happe les oreilles des badauds.
Arthur toujours adossé au mur reste cependant plongé dans ses souvenirs.
Bob Dylan, Joan Baez.
Farewell Angelina
 
Angelina !
Angelina, sa belle amoureuse au père si sévère... son mariage forcé avec un homme jaloux et brutal… comment lutter ?
Farewell Angelina...
Et toujours cette chanson entendue ici ou là au fil des années et qui lui met le cœur à l’envers.
 
Angelina ! Où est-elle à présent ?
Lors de leur dernier et lointain contact clandestin, elle lui avait fait promettre de vivre une belle vie malgré tout.
 
Arthur s’ébroue, oui, la vie est belle comme l’été qui resplendit.
 

Mil et une sujet 24/2018 - clic

photo  Steve McCurry clic et clic

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Publié le 29 Juin 2018

Peinture Emmabarbouille - clic

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La tête relevée, le regard fixe Mathilda ne perd rien de la cérémonie.

Rien ! Ni les coups de coude, ni les chuchotements, les épaules se soulevant, impuissantes, ou les hochements d’entendement.

- T’a vu ?

- Qui c’est ?

- Et ce chapeau… des cerises, on aura tout vu !

- Mais que vient faire ici cette étrangère aux cheveux rouges ?

- La Berthe n’avait plus de famille, dit avec certitude un vieil homme pensant murmurer mais trahi par sa voix grave et son ouïe défaillante.

Le curé, intrigué par ces remous inhabituels, interrompt son laïus et d’un signe invite la femme inconnue à se rapprocher du petit groupe de villageois soudain figés.

En quelques pas, Mathilda s’exécute accompagnée par le chant moqueur d’un merle peu impressionné par ces humains qui pour quelques instants encore hantent son territoire habituellement si calme.

… en dernier hommage à notre amie Berthe, je vous invite à vous recueillir à tour de rôle devant sa dépouille… poursuit le prêtre.

Déjà les pressés, ceux dont les champs n’attendent pas ou ont réglé le four pour la cuisson du déjeuner, s’avancent mais Mathilda, impérieuse les devance et se présente la première devant le cercueil.

Son buste s’incline lentement tandis que d’une main elle saisit son chapeau et le dépose bien en vue sur la bière. L’autre main caresse doucement le bois blond puis sa voix émue entonne le dernier couplet de la chanson préférée de sa grand-mère, celle que celle-ci lui chantait quand elle était enfant :

J'aimerai toujours le temps des cerises,

C'est de ce temps-là que je garde au cœur
Une plaie ouverte !

Et dame Fortune, en m'étant offerte
Ne saurait jamais calmer ma douleur...

J'aimerai toujours le temps des cerises
Et le souvenir que je garde au c
oeur !

La vieille Ida, celle de la ferme du haut, tente de l’accompagner en chevrotant mais un "tais-toi Ida" sec et cassant comme du verre la fait taire illico, éberluée.

- C’est Mathilda ! dit une voix penaude.

Oui, c’est moi, Mathilda ! Mathilda que vos ragots et votre étroitesse d’esprit n’ont eu de cesse de dénigrer auprès de Berthe depuis l’enfance, celle qui à l’adolescence a fui vers la ville. Mathilda la bâtarde, la fille de celle qui était à vos yeux une dévergondée et qui a péri dans un mystérieux accident après m’avoir mise au monde.

Le cœur soudain plus léger, Mathilda toise brièvement l’assistance, s’en détourne dédaigneuse et accompagnée des trilles joyeuses des oiseaux quitte le cimetière et s’en repart vers la VIE, SA VIE.

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Pour Mil et une sujet 23/2018 - clic

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Publié le 12 Juin 2018

           

image Kohei Nawa clic et clic

 

           - Non, je ne redescendrai pas ! N’insistez pas !

(Ici, j’ai enfin la paix. Fini d’être la plus jolie, la plus intelligente, celle qui parle aisément cinq langues, sait réciter par cœur les poésies d’antan, connait les auteurs actuels, a un avis pertinent sur l’actualité politique ou sociale, celle dont les peintures sont accrochées avec vénération aux murs du salon, dont les plats fins embaument la cuisine et régalent les invités… ouf ! je reprends mon souffle… terminé de plaire au vieux tonton Jules, d’endurer avec le sourire les ragots de tata Jeanne, de veiller sans cesse à ma ligne, d’être une sportive accomplie au point de battre des records dignes des J.O., d’écouter religieusement de la musique classique !!! Fini, ni, ni  qu’on se le dise là-dessous !)

- Non, je ne redescendrai pas ! A force d'être toujours portée aux nues, j’ai pris goût à vos nuages.  J’y suis et j’y reste, n’insistez pas !

(Et je vais m’offrir un tatouage sur l’épaule, me teindre les cheveux en vert, m’offrir un éclair au chocolat, un ? non, DIX choux à la crème chantilly, écouter du rap et puis du métal, ingurgiter une pizza bien grasse, je vais draguer Jupiter, Apollon et pourquoi pas Eros lui-même, m’inscrire à un site de rencontre chez les anges ou réserver un trek en enfer, m’habiller suivant mon goût et ne plus ressembler à une princesse le jour de son premier bal, tout plutôt que de répondre aux critères et à la bienséance dont ma famille me gave depuis l’enfance)

              - Non, je ne redescendrai pas ! N’insistez pas !

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Sujet  21/2018 chez Mil et une - clic

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Publié le 9 Mai 2018

 

14 heures bougies allumées

tranquille en pyjama

Bach en sourdine

arômes de café

doux ronrons du chat

 

Au doigt la bague à Lou ma Lou

porte-bonheur 

Bonheur

 

Studio orchestre à cordes

bouffées de nostalgie

Papa est là je le ressens

émotion tout s'accorde

profonde mélancolie

 

Au doigt la bague à Lou ma Lou

porte-bonheur 

Bonheur

 

Coiffure pose maquillage

séance photos c'est trop 

télés interviews

il est loin le rivage

c'est le temps de la promo

 

Au doigt la bague à Lou ma Lou

porte-bonheur 

Bonheur

 

Amitiés duos fou-rire

l’œil de cocker s'allume

Paris m'accueille

valise de bouquins à lire

le taxi roule sur le bitume

 

Au doigt la bague à Lou ma Lou

porte-bonheur

 Bonheur

 

Dans la loge je me prépare

plus moyen de reculer

au doigt j'enfile la bague

sur scène déjà ça démarre

le public va me porter

 

Au doigt la bague à Lou ma Lou

porte-bonheur 

Bonheur

 

 

°°°°°°°°°°°°

 

D’après l’émission « La passion selon Maurane »  de la RTBF

à revoir ici ou sur La Trois (RTBF) le 11 mai à 22h41'

 

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Publié le 14 Mars 2018

Edward Hopper - clic et clic

…c’est la chienne, Linnie, qui m’a repéré la première. Un homme jouait à lui jeter une balle mais elle s’est détournée, oreilles pointées dans ma direction.

Qui était cet homme ? Que faisait-il là, près de Mary ?

L’homme s’est levé, a marché vers moi dans l’herbe jaunie par la sécheresse.

"Vous cherchez quelqu’un ?"

Derrière lui Mary, les bras croisés sur son abdomen, me faisait l’effet d’une statue de sel. Son ventre proéminent, ses beaux seins gonflés, son teint plus pâle que jamais. Ma Mary !

Malgré la douleur qui me fendait le cœur j’ai réussi à bredouiller "du travail… je cherche du travail"

L’homme a ricané "y a pas de travail ! Pas d’récolte ! Le soleil a tout brûlé sur place, passez votre chemin"

Mary a semblé s’ébrouer et d’un ton dur que je ne lui connaissais pas a dit "il se fait tard, offrons-lui le couvert et un coin de grange, il t’aidera demain à atteler le cheval et à remplir la citerne d’eau à la pompe du village"

L’homme a haussé les épaules tout en rappelant le chien qui se frottait à mes jambes en quémandant une caresse.

A la nuit tombée, Mary m’a apporté un plat de haricots rouges avec une tranche de lard et quelques fruits.

Sans me regarder elle a dit "pourquoi es-tu revenu… pourquoi si tard ?… je t’ai tant attendu... pour demain après-midi, je veux que tu sois parti, Greg, définitivement, parti ! Je ne pouvais plus attendre, il y avait urgence… comment gérer seule la ferme après la mort de mon père ? Tu m’as bien laissé tomber… tu m’avais tant promis… Benny n’est pas un mauvais bougre, c’est un mari comme un autre, un père qui sera présent, lui !"

Ses paroles m’ont fait l’effet d’un fer rouge sur la peau. Douloureuses, tellement douloureuses.

A quoi bon m’expliquer à présent, dire mon arrestation, les mois d’incarcération pour une faute que je n’avais pas commise alors que tout à mon désir de la rejoindre je mettais un terme à mon entreprise. Les vexations, les lettres écrites pour elle et que l’on déchirait devant moi en ricanant, les coups et brimades, l’angoisse de la savoir seule là-bas, si loin… à quoi bon ?

A quoi bon les haricots rouges ? Ils ont refroidis, seuls dans leur coin.

…les éclairs de chaleur dans la nuit, le tonnerre qui gronde, la foudre enflammant un sapin sec, la maison à son tour prenant feu comme une torche… Mary !

J’ai vu Mary inanimée dans les bras brûlés de Benny. Il l’a déposée à l’abri et malgré le danger est retourné dans la maison en criant "Linnie, Linnie…"

Ni Linnie, la douce chienne, ni Benny ne sont jamais réapparus.

A mon tour, j’ai saisi Mary dans mes bras et me suis enfui loin de ce brasier… de cet enfer… Le puit était tari où aurais-je pu trouver de l’eau ?

Tu es né cette nuit-là, John, mais pour Mary, ta mère, il était trop tard, elle a succombé quelques heures après ta naissance.

…de loin, j’ai suivi ton parcours, veillé sur toi…  c’est une promesse que j’avais faite à Mary devant témoin juste avant qu’elle ne meure…

Avec l’accord du juge, j’ai fait fructifier les terres qui te revenaient de droit…

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"John est adulte aujourd’hui ! Regarde comme il est fort et beau !

Va, mon chien, tu es son cadeau.

Va, raconte-lui mon histoire, son histoire…"

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Pour Mil et une - sujet 10/2018 - clic

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Publié le 1 Mars 2018

Illustration Anne Anderson - clic 

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Mots à placer pour Treize à la douzaine :

Cavalcade - touche - hiver - lanière - sempiternel - écorce - échelle - frite - chêne -anaphore - passoire - verre -- thème : blanc

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- Et de cette pile-là, madame Chêne, j’en fais quoi ?

Ces draps, je les avais achetés lors d’une quinzaine du blanc…

- Ah ! en hiver alors, madame Chêne ! Vous étiez partie au ski ?

- M’oui, c’était en hiver la quinzaine du blanc… quant au ski, Laëtitia… à l’époque…

- Moi aussi j’aimerais partir skier, déguster une raclette au soleil face à la montagne et puis j’ai vu sur le Web des cornets à frite pour fondue savoyarde, le top !

- M’oui, je vois cela d’ici, je le vois très bien au vu de votre mine resplendissante.

- Ah, vous avez remarqué, madame Chêne… j’ai fait une touche…

- Une touche ? Oh, vous voulez dire que c’est la cavalcade dans votre  cœur, Laëtitia ?

- Cavale-quade ? Heu, non, mais c’est comme si des chevaux couraient au galop dans ma poitrine quand je vois Brice.

- Brice ! Toute la Bretagne à vos pieds, Laëtitia.

- Ben non, quelle idée, il est pas breton, Brice !

- Soit, soit… Avant de continuer, voulez-vous partager avec moi une tisane à l’écorce d’orange avec quelques lanières de zeste de citron ? Il faut juste que je retourne à la cuisine, j’ai oublié la passoire.

- Juste un verre alors, madame Chêne, parce que moi les épluchures j’aime pas trop, je préfère les orangettes au bon chocolat.

- M’oui, je vois cela…

- …pourquoi vous dites "M’oui, je vois cela" alors qu’il n’y a pas d’orangettes ici ?

- Vous avez raison Laëtitia. Ce que je radote est bien loin de l’anaphore.

- Alors, là, madame Chêne, je ne sais pas qui est Anna Fore. Une de vos amies peut-être ? Mais c’est pas tout ça, je m’en vais chercher la passoire et l’échelle pour arriver à cette pile de draps.

- L’escabeau, Laëtitia, l’escabeau suffira… Vous pourrez les déposer dans cette caisse à ma droite. Je les ai assez vu ces sempiternels draps blancs qui traînent là-haut depuis des lustres, je vais m’en défaire. Moi, ce que j’aime ce sont les couleurs chaudes, les tissus soyeux.

- Je suis bien d’accord avec vous, madame Chêne, la collection de draps de ce San Peter Neil n’est pas très gaie. Elle n’a pas dû avoir beaucoup de succès. Et vous me dites qu’on lui consacrait une quinzaine spéciale ? Drôle d’idée. Et on les mettait sur les lustres ? Bizarre, vraiment !

- Oui, Laëtitia, la vie est parfois bizarre. Voyez, si je ne m’étais pas cassé la jambe et si je n’étais pas immobilisée dans cette chaise roulante nous n’aurions jamais fait connaissance.

- Alors là c’est bien vrai, j’adore venir vous aider, madame Chêne, et puis j’en apprends tellement à votre contact.

- Moi aussi, Laëtitia, si vous saviez… vous êtes un vrai petit rayon de soleil.

- Oh ! madame Chêne, c’est exactement ce que me dit Brice ! Dites, vous ne m’en voulez pas de vous appeler Chêne ? Oak, c’était le prénom américain de mon ex… et il n’était pas tendre, lui.

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Publié le 27 Février 2018

Il ne sait pas, Greg, non il ne sait pas.

D’ailleurs c’est ce que sa mère lui a toujours dit : tu ne sais rien, étudie ! 

Etudier, Greg a toujours détesté ça. Lui ce qu’il aimait faire après les cours c’était feuilleter une B.D. de Batman ou jouer à Super Mario sur sa console.

MA CONSOLE, disait-il, en appuyant sur les mots comme pour défier sa mère.

Elle, excédée, haussait les épaules sans ressentir la consolation distillée par ce mot dans le cœur de l’enfant à qui elle ne parlait jamais de son père.

Tes super-héros ce n’est que du vent, ce n’est pas eux qui te feront grandir, lançait-elle en point final.

Grandir, Greg l’a fait et ses super-héros ont vieilli.

Sa mère est partie un matin de printemps vivre dans le sud à la recherche d’un oubli, d’une autre vie. Depuis combien de temps ne l’a-t-il plus vue ? A l’heure du numérique elle semble à des années-lumière de lui.

Nouvelle fuite, a conclu Greg, apparemment trop indifférent pour s’en tracasser ou trop accaparé par son métier de sapeur-pompier pour lequel il s’investit à fond, grimpant peu à peu dans la hiérarchie.

Fonder une famille, créer un cocon ? Non, il n’en ressent pas le besoin. A quoi bon ?

Ce n’est pas un être insensible ou égoïste pour autant. Hier, interpellé par un appel aux dons de sang en ces temps de grandes vacances, il n’a pas hésité une seule seconde à se porter, une fois de plus, volontaire.

Mais il ne sait pas, Greg, que dans un hôpital, là-bas, une vieille dame a une pensée émue pour le donneur anonyme à qui elle doit la vie sauve.

Qui que ce soit, c’est pour moi un super héros, a-t-elle chuchoté à l’infirmière.

Non, Greg ne sait pas et ne saura jamais qu’un peu de son sang a rendu vie à sa propre mère…

 

Pour Mil et une sujet 08/2018 - clic 

 source image -  clic

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