Articles avec #contes - fables tag

Publié le 5 Février 2015

Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves.

Seules les traces font rêver.

La parole en archipel – René Char


Deux heures de hors-piste. Mathy ressent la fatigue de l’effort. Les raquettes qui le maintiennent à la surface de la couche neigeuse semblent faire partie de son corps ; les bâtons prolongent ses mains, cadencent son équilibre.
Il ne faut pas renoncer. Jamais.
L’instinct de chasseur est le plus fort.
Chasseur ? Pas vraiment… Pour lui, tuer n’est pas la finalité de la traque. Débusquer, acculer, voir les volutes d’haleine haletante voilà qui le comble.
Qui de l’animal ou du chasseur se joue de l’autre ?
Animal ? Rien n’est moins sûr.
Qui, que, Mathy poursuit-il ?
Les traces sont larges, inconnues. Espacées aussi.
Furtivement, au travers des sapins, il aperçoit la ramure d’un élan et il s’en étonne. Serait-ce cette bête mythique que nul n’a jamais pu approcher ?
L’animal est vif et bondissant, déjà il disparaît dans un creux. Pas question de faire une pause, la proie impose son rythme.
L’homme s’épuise, néglige la vigilance impérative dans cet environnement hostile.
Quand son corps glisse longuement dans une faille Mathy perd la notion du temps.

Ses muscles sont endoloris, la faim le tenaille. Les raquettes et les bâtons brisés sont dispersés il ne sait où.
Saura-t-il se sortir de cette impasse ?
Lentement il rampe sur la glace, avance, glisse et recule. Il recommence encore et encore. Le jour décline soudain. Du moins le croit-il.
Quand sa main gauche est happée par une patte il lève les yeux, ébahi d’admiration. Ainsi elle existe bel et bien cette bête extraordinaire ! Mi-marsupial, mi-cervidé, du fond de quel âge surgit-elle ?
A présent le chasseur se sent proie. Enserré contre le ventre de l’animal que va-t-il advenir de lui ?
En quelques bonds prodigieux, le duo regagne le plateau éclairé. Quelle heure peut-il être ? Qui se soucie de son absence ? Les questions, sans réponse, se bousculent.

Mathy est déposé les deux pieds à nouveau dans la neige. Tout en le maintenant encore contre lui l’animal plonge son regard dans le sien. Longuement. Intelligemment. Un pacte secret semble les lier à jamais.

De retour au village, tous vont le traiter de fada, d’affabulateur, de doux rêveur mais lui se sait poète.
Seules les traces de l’animal l’ont fait rêver.

Seules ?

---------------------------------

source image : clic   -  pour Mil et une : clic

Voir les commentaires

Publié le 9 Juillet 2014

              

Isaac Cordal - clic

Le petit homme a découvert le cadre un lundi matin. Un de ces lundis où les épaules ploient encore davantage à la simple idée de reprendre le boulot. Tout au long des trottoirs les gens affairés ou amorphes se croisaient, se décroisaient, tissaient immuablement la trame des pauvres besogneux.

En s’arrêtant net face au mur, il a fait un accroc dans ce canevas si précis mais aussitôt les entrelacs avaient repris de plus belle, gommant la maladresse du petit homme. Lui, figé, n’a vu que la peinture surgie comme par magie entre le bois travaillé du vieux cadre oublié la veille par quelque brocanteur pressé de remballer sa marchandise. Négligés la triste façade lézardée, les fissures et les cloques ; disparus la monotonie, le gris triste et le beige pisseux ; la représentation des tournesols emplissait à elle seule l’espace.

Bousculé par un quidam le petit homme, sourire aux lèvres et cœur en joie, s’est remis en marche vers son lieu de travail et tout au long du jour, la simple évocation des fleurs jaunes a ensoleillé le décor tristounet du bureau où il œuvrait. Et ainsi, le petit homme saisi d’une saine curiosité s’est, jour après jour, délecté de la surprise réservée par le cadre. D’une mystérieuse Joconde à une Marylin plus star que jamais, d’une nativité à une origine du monde, du bombardement d’une ville à une entrée triomphale, d’un cri à une vague, du cubisme au pointillisme, la variété offerte à son regard était sans limite.

Un jeudi d’avril, des montres ramollies ont semblé le défier. Intrigué, le petit homme a jeté un coup d’œil à droite, puis à gauche. Rien d’anormal cependant, le temps s’écoulait comme il le faisait d’habitude et les humains aux alentours persévéraient à tisser leur trame. Nul ne semblait apercevoir ni le vieux cadre de bois, ni les montres qu’il délimitait.

Le petit homme a réfléchi toute la journée et toute la nuit. Le vendredi, l'arbre de vie entouré par le cadre l’a conforté dans ses pensées : il était l’heure de prendre du temps pour lui, de faire ce dont il avait toujours rêvé sans en avoir le loisir. Sans cogiter plus avant, il s’est présenté à la porte du bureau de son chef de service et a remis sa démission qui a pris cours sur-le-champ.

Avant de reprendre le métro pour la dernière fois le petit homme a décidé de décrocher le cadre du vieux mur et, comme il ne manquerait à personne, de l’emporter chez lui mais à son grand étonnement il avait disparu. Questionnés des ouvriers installant un échafaudage ont répondu en lui lançant un regard moqueur : Un cadre ? Quel cadre ? Nous sommes là pour ravaler la façade. Pas de cadre ici !

Le petit homme s’en est allé le cœur un peu triste mais la déception a été de courte durée et son temps s’est dorénavant écoulé entre chevalet et tubes de peinture à l’huile.

A coups de pinceau décidés, sans aucune maladresse, le petit homme métamorphosé en artiste a pu ainsi pendant de longues années tisser la trame heureuse de sa vie.

------------------------

Mil et une - semaine 28 - 2014- clic

Tisser la trame
Tisser la trame
Tisser la trame
Tisser la trame
Tisser la trame

Voir les commentaires

Publié le 8 Juillet 2014

Quand j’aurai rangé le grenier…
Quand j’aurai…
Quand…  
Quand j’aurai rangé le grenier, me serai dépouillée des souvenirs accumulés ; quand je connaîtrai tous les mots de chacune des langues de la Terre et qu’avec tous je pourrai communiquer ; quand mes souliers seront usés de tous les voyages effectués, de tous les sentiers foulés ; quand j’aurai lu tous les livres des bibliothèques, des plus poussiéreux aux pages écornées à ceux à l’encre encore fraîche ; quand de toutes les fleurs j’aurai fait des brassées de bouquets à suspendre aux portes des maisons ; quand les sons les plus assourdissants ne seront plus que douce mélodie ; quand, au hasard, les dés lancés auront montré toutes les facettes de ce monde ; quand tout cela et que ma soif sera intense, j’irai m’abreuver à la source de mon enfance puis je gravirai la colline où là, immobile, l’Oiseau sacré m’attendra. Sans un mot je le saluerai et blottie entre ses ailes je m’évaderai en abandonnant ici bas toutes mes peurs, toutes mes rancoeurs, tout le fiel de mon coeur.
 
La dernière phrase terminée, le dernier mot lu, le roman me laisse troublée, je n’arrive pas à me détacher de cette femme étrange. Elle semble avoir pris possession de ma pensée, s’être incrustée profondément dans mon âme. Elle est moi et je suis elle. Où est la frontière entre la réalité et l’imaginaire ? Comment l'auteur a t-il pu décrire à ce point ce que je ressens ?
 
Doucement je referme le livre et j’ai la curieuse sensation de m’emprisonner dans un labyrinthe de mots, dans un dédale de vocables qui tous m’appellent et chuchotent mon prénom. Je suis happée, aspirée par des tourbillons de vent, mes cheveux dénoués flottent sur mes épaules, mes paupières clignent sous l’effet de la brusque lumière apparaissant au loin et mystérieusement je me retrouve installée sur le dos doux et soyeux de l’Oiseau sacré.
 
En dessous de nous défilent toutes les contrées de la Terre, des lieux de joie ou de misère, des régions parcourues jadis en quête d’inaccessible et de renouveau, des endroits où j’espérais découvrir l’entente et la complicité et pourtant des dunes du Sahara ivres de soleil aux confins des steppes arides, de la forêt amazonienne à la végétation luxuriante aux sommets enneigés de l’Everest, du Nord au Sud, de l’Arctique à l’Antarctique, de la mer de Corail aux mers intérieures, partout, je n’avais trouvé que des peuplades fières et arrogantes.
 
Mais à présent je ressens toute leur richesse intérieure, toutes leurs valeurs. Je savoure leurs dialectes riches de mille subtilités, leurs coutumes qui remontent parfois à la création du monde et je comprends que la fierté et l'arrogance étaient en moi seule. Du sol, me parviennent des musiques métissées, des odeurs mélangées de cannelle et de vanille, de jasmin et de roses et toujours l’Oiseau sacré poursuit son vol vers la lumière. Il me conduit des jardins de Babylone au Mont des Oliviers, survole la bibliothèque d’Alexandrie et tous les récits anciens pénètrent en moi ; je deviens universelle.
 
Une voix de femme chante à mes oreilles, la lumière devient plus intense, je suis lumière, je connais enfin la plénitude. Je suis débarrassée à jamais de mes angoisses et de mes questionnements. La musique, la voix, l’oiseau, la lumière... le radio réveil...
 
… - Il est 6 heures 20’ et comme Patricia Kaas vient de le chanter, nous entrons dans la lumière d’une matinée que le service météo nous promet ensoleillée. Voici à présent des nouvelles des routes...
 
J’ouvre les yeux et j'aperçois la lampe de chevet allumée, les tentures agacées par une légère brise et sur le parquet le livre qui a glissé de mes mains lorsque je me suis endormie. Je tends le bras pour le ramasser et mes doigts effleurent une matière douce et soyeuse.
 
Cette nuit, l’Oiseau sacré a signé mon rêve de sa plume. (réédition sur ce blog)
 
-------------------

Pour la semaine 27, le site Mil et une nous proposait comme sujet d'écriture une peinture de

Claude Théberge...

... et je suis tombée en amour des oeuvres colorées et pleines de vie de ce grand artiste canadien.

Je vous convie à découvrir son univers via les liens suivants :

- page facebook : clic

  - site officiel :  clic 

Voir les commentaires

Publié le 14 Avril 2014

        En ces années là, le petit Léon vivait seul dans une ancienne maison entourée d'un vaste jardin. La quarantaine largement entamée, le brave homme jouissait d'une santé de fer si bien qu'après une journée de travail au garage du coin, il n'était pas rare de le voir s'activer jusque tard dans la nuit. C'est que depuis l'enfance, il avait la passion de la récupération en tout genre. Le moindre morceau de bois, le plus petit bout de tuyau ou de ferraille l'intéressaient et nombre de personnes faisaient appel à lui pour se débarrasser d'objets devenus encombrants à leurs yeux. Aussi, au fil du temps, les remises attenant à la maison s'étaient transformées en un véritable capharnaüm dont lui seul connaissait la logique de rangement.

Un matin de printemps, le petit Léon se sentit l'âme artistique, il s'empara d'une tôle et armé d'outils divers, il tritura, courba, fora et souda jusqu'à créer un échassier de belle prestance qu'il installa sous le saule bordant la mare. Encouragé par cette réussite, il multiplia l'expérience et bientôt le jardin fut décoré d'oeuvres des plus variées exécutées à partir de matériaux sélectionnés avec soin dans son bric à brac. Les promeneurs, intrigués puis amusés par l'originalité du lieu, s'arrêtaient, curieux d'en savoir plus et le petit Léon, homme jovial et de bonne composition, accueillait ce petit monde, heureux d'expliquer la provenance de telle pièce, la difficulté de tel assemblage ou la source de son inspiration. Le bouche à oreille agit comme à l'accoutumée et les commandes d'objets originaux affluèrent en si grand nombre qu'il abandonna son travail pour se consacrer exclusivement à son art.

Mais tout ce va et vient, toute cette réussite donnait des aigreurs à la grande Clémence qui de sa maison avait une vue plongeante sur le territoire de son unique voisin. "Pourquoi connait-il autant de succès, son jardin est envahi de vieilleries et tout y pousse à sa guise ? Par contre, pas une personne ne daigne jeter un regard sur mes beaux parterres et mes jolies rocailles !" se lamentait-elle cachée derrière ses rideaux.

Il faut savoir que la grande Clémence avait la maison et la parcelle de terrain les mieux entretenues à dix lieues à la ronde. Tout cela ne la rendait pas sympathique pour autant car son caractère envieux et acariâtre décourageait les plus optimistes. Le petit Léon la connaissait depuis l’enfance et un jour de marché il avait déclaré devant plusieurs personnes que Clémence, cette grande sauterelle, ne réussirait jamais à lui gâcher la vie. Elle avait beau lui faire des remarques acerbes sur son désordre ou l’épier à toutes heures du jour, il l'ignorait superbement.

Il était occupé à la réalisation d'un insecte géant aux grandes antennes lorsqu'il disparut mystérieusement. Les derniers à l'avoir vu étaient un couple d'amoureux en ballade. Ils déclarèrent l'avoir aperçu au haut d'un escabeau occupé à souder une pièce sur la tête de l'animal, introuvable lui aussi. La police fit une courte enquête et après quelques jours, l'artiste fut déclaré "parti sans laisser d'adresse" et l'affaire "classée sans suite". Dès lors, la propriété fut plongée dans un silence lourd et pesant. Aucun coup de marteau, ni de bruit de foreuse ou de joyeux sifflements n’égayaient plus les alentours. Des faits surprenants se manifestèrent, les oiseaux, habituellement nombreux dans ce petit paradis, désertèrent haies et arbustes, les branches du saule s’inclinèrent jusqu’à recouvrir la mare bientôt asséchée et du puit surgit une végétation luxuriante. Elle proliféra à une allure surprenante et anarchique, s’incrusta dans la clôture, s’étendit sur tout le jardin et monta à l’assaut des murs de la maison qui disparut sous une masse de plantes grimpantes aux feuilles immenses. 

Dans le pays, les gens observaient avec méfiance cette véritable jungle tout en contraste avec l’espace voisin, puis, comme rien d’autre ne se passait, leur attention se porta sur le comportement de la grande Clémence et les questions fusèrent : "Pourquoi ne se montre-t-elle pas ? Elle ne semble nullement tracassée ni peinée par la disparition du petit Léon ! Pourquoi ces plantes envahissantes s’arrêtent-elles de croître à la limite de son terrain et comment arrive-t-elle à maintenir tout en si bon ordre sans jamais travailler ?"

Un homme, amusé par ces interrogations, jeta malicieusement le trouble en déclarant : "C'est très simple, ce sont ses nains de jardin qui se chargent de tout le travail"  

Aussitôt, les esprits s’échauffèrent, les vieillards se souvinrent d’histoires troubles racontées jadis au sujet de la mère de la grande Clémence, des jeunes déclarèrent l’avoir vue rôder, un balai à la main et la mine effrayante, par une nuit de pleine lune, tandis qu’une dame faisait remarquer l’augmentation régulière des nains de jardin disséminés dans les parterres et les rocailles. Les cancans atteignirent leur paroxysme lorsqu'un enfant s'exclama en observant une statuette de plus près: "Regardez ce nain en salopette, il a le même regard que le petit Léon !" La pelouse fut alors piétinée par les plus curieux à vérifier ses dires. L’un d’eux lança, lugubre : "Croyez-moi, la grande Clémence est une sorcière, elle a envoûté le petit Léon et l’a transformé, tout comme ces malheureux, en nains de jardin. Assurément, elle les oblige à travailler pour elle chaque nuit» «Oui, surenchérit un autre à l’esprit lubrique, et elle en choisit un qu’elle attire dans son lit pour assouvir tous ses fantasmes !"

Inquiets et effrayés, ils s’encoururent chez eux non sans propager ces médisances de foyer en foyer. Pour calmer les esprits et faire taire les rumeurs, des policiers se rendirent le lendemain chez la grande Clémence mais à leur grande surprise, il la découvrirent morte, étranglée au beau milieu des parterres d’où s’étaient volatilisés tous les nains de jardin, ce qui relança une nouvelle enquête et plongea le village dans une période particulièrement troublée. Les médias s’emparèrent de l’affaire pour en faire la une de leurs informations et sans relâche les habitants furent questionnés. "A votre avis, qui est l’assassin ? La grande Clémence était-elle une personne étrange comme on l'affirme ? Quels étaient ses contacts avec son voisin ?  Est-il vrai qu'il la surnommait la grande sauterelle ? Etait-elle une amoureuse éconduite par son voisin ? Les nains de jardins se sont-ils vengés ? Possédez-vous des nains de jardin ? Vous aident-ils ?»

Et toujours il se trouvait une personne prête à répondre n’importe quoi, fière qu’elle fût de paraître au journal télévisé. Tout ce battage médiatique eut comme effet inattendu de faire monter la cote des créations du petit Léon et qui plus est, ses plus fidèles amis n'eurent aucun scrupule à céder à prix d'or les oeuvres offertes par l'artiste. Puis, petit à petit, l’énigme irrésolue lassa l'opinion et l'on se tourna vers un autre fait divers.

-----------------

De cette époque, il ne reste que cette histoire qui me fut contée lors d'un cocktail donné pour le vernissage d'une exposition-vente d'objets d'art insolites. J’y avais été conviée par quelques mots laconiques signés d’un grand - L - sur un bristol satiné. Poussée par la curiosité, je m’étais retrouvée parmi une foule bruyante dans laquelle circulaient des hommes de petites tailles distribuant une délicieuse boisson au goût légèrement amer. Un de ces hommes m’accosta gentiment en me présentant un verre et, alors que j'admirais un grand insecte en acier, il me confia la légende du petit Léon. De mon côté, je lui avouais être une passionnée de nains de jardin. Passion léguée, m’avait appris un notaire, par une grande-tante inconnue dont je venais d’hériter une vieille maison abandonnée depuis de nombreuses années. Ce petit homme au regard étrange m’écouta avec attention puis, sans un mot mais avec un sourire malicieux, il me quitta.

C’est ce soir là que, poussée par une sorte d'envoûtement, j'acquis, sans en connaître le créateur, ce bel insecte, vedette de mon jardin.

Qui me dira un jour d’où il provient ?

J'ai bien un petit soupçon mais pourtant le mystère reste entier et ma sauterelle continue à me faire rêver !

----------------------------------------------

sculpture : Alain Laboille - clic

Voir les commentaires

Publié le 9 Juin 2013

Le chaman lui avait dit : "la forêt et la plaine t’apporteront la réponse que tu attends" puis il lui avait tendu un calumet duquel s’échappait une fumée jaunâtre à la forte odeur de sous-bois. Adriel s’en était emparé et les yeux fermés avait aspiré longuement cette médecine. En lui, les images défilaient… Pourquoi se sentait-il différent des jeunes chasseurs, pourquoi n’appréciait-il pas de prendre la vie de ses mains ?… la forêt et la plaine t’apporteront la réponse… la voix du chaman résonnait en lui.

Un matin, à l’heure où le soleil émergeait de l’horizon pour gravir lentement le ciel, Adriel juché sur son mustang pommelé quitta la tribu pour un ailleurs inconnu. Quand il franchit le gué, il aperçut tout en haut de la colline le chaman brandissant le bâton sacré alors il sut que son choix était le bon et d’un mouvement de jambes il mit son cheval au galop. La plaine puis la forêt, la plaine à nouveau… la pluie, le vent… le soleil implacable, le froid intense… défilaient au rythme lunaire. Adriel campait trois jours au bord d’un ruisseau, découvrait une grotte dans les rochers et s’y abritait du vent glacial, poursuivait son chemin… Un poisson saisi d’un jet de lance précis, un lapin abattu par une flèche acérée lui permettaient de survivre ; jamais il ne tuait par plaisir et dès l’animal achevé il s’inclinait respectueusement sur sa dépouille. Le feu qu’il obtenait en frottant deux pierres l’une contre l’autre le protégeait des animaux dangereux et lui permettait de faire braiser la viande ou de se préparer une tisane réconfortante. Et partout où il passait, il observait la nature, n’en retenant que le meilleur.

Un jour, alors qu’il cueillait des baies mûres, il vit une vipère fuir dans les buissons devant lui et il aperçut sur le sol pierreux la mue qu’elle venait d’y abandonner. Du bout du mocassin il frôla cette dépouille asséchée et l’éleva jusqu’à ses mains. Il allait s’en saisir quand un cri d’effroi détourna son attention. A quelques pas de lui, un papoose venait de subir la morsure du reptile dérangé. Le regard de l’enfant se voila tandis qu'Adriel se précipitait vers son mustang. Du sac fixé sur son dos, il retira de grandes feuilles repliées, un petit récipient de terre cuite et son couteau. L’enfant étendu sur le sol gémissait. Où était sa famille, sa tribu ? Adriel ne réfléchit pas davantage, déjà il mélangeait rapidement des poudres conservées dans les feuilles avec son crachat et un peu d’eau prélevée dans la petite outre en peau suspendue à sa taille. Quand il eut obtenu une pâte brunâtre, il se pencha vers le papoose et d’un geste précis incisa la cheville douloureuse. Longuement et à plusieurs reprises il suça et recracha le liquide qui en suintait puis il appliqua l’onguent qu’il recouvrit d’une feuille maintenue par de longues herbes séchées.

- Où sont les tiens ? D’un geste, le papoose effrayé indiqua une direction et Adriel le prit dans ses bras et le transporta vers des tipis dissimulés sur le versant opposé. L’enfant prénommé Chesmu lutta de longues heures contre le poisson qui attaquait son corps et Adriel renouvela trois fois son cataplasme. Quand enfin Chesmu fut sur pied, la tribu tout entière fêta l’indien solitaire qui avait sauvé un des siens.

De ce jour, Adriel sentit une carapace tomber lentement de ses épaules telle une mue et il salua l’esprit de la vipère qui lui avait fait comprendre que son destin était de soigner et de maintenir la vie. Entre elle et lui commençait une longue histoire faite de respect et de peur réciproques.

Longtemps à travers les plaines et les forêts on ne fit appel en vain à Adriel, l’homme médecine, celui qui avait sculpté deux vipères croisées sur un bâton rejoignant ainsi sans le savoir tous les hommes-médecine de la planète Terre.

      °°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

Pour Mil et une (clic)  -  D'après une photo de Kiki  (clic)

Voir les commentaires

Publié le 22 Janvier 2013

 
              
       Un matin de plus Séki se réveille en sueur, le teint blême et la nausée au bord des lèvres. Ses yeux à peine ouverts les questions fusent : " Maudit rêve que me veux-tu ? Quand cesseront les tourments dans lesquels tu me plonges depuis de nombreuses nuits ? Pourquoi t’en prends-tu à moi, je ne suis qu’une jeune fille seule et sans histoire "
Séki se lève, se penche à la fenêtre et respire profondément l’air frais de la vallée mais toujours les mêmes images la taraudent. A qui en parler ? Certes le château du Roi grouille de vie, chaque tour et tourelle abritent quantité de personnes, cela n’empêche Séki de se sentir bien isolée et désarmée. Comment décrire à tous ces gens pressés et indifférents le songe dans lequel lui apparaît une étrange femme accoutrée de manière singulière et coiffée d’un chapeau pour le moins extravagant ? Et les mots énigmatiques prononcés par sa bouche tombante, seule partie mobile de ce visage quasi momifié et marqué d’étranges signes, oui, ces mots " J’ai besoin de vous " comment les confier à quiconque ?  Ce n’est qu’un rêve, un mauvais rêve "
  
Séki se secoue, fait ses ablutions et déjà la fougue de sa jeunesse éloigne d’elle le malaise dû à son cauchemar récurrent. C’est que le travail ne manque pas aux archives du royaume délaissées depuis des lustres et des lustres et, chose rare en ces contrées, Séki élevée en province par des parents érudits sait parfaitement lire, écrire et parler en plusieurs langues. Choisie parmi cinq prétendants venus de tout le pays elle a été désignée voici trois lunes  "Archiviste des Édits Royaux, Livres et Autres Documents "
 
--------------------------------
 
Quand elle arrive dans la salle basse du donjon entièrement réservé à l’archivage, Séki est envahie de bonheur. Sentir l’odeur particulière du papier et des reliures en cuir crée en elle un émoi presque aussi fort que celui ressenti lorsque, par hasard, elle croise dans un couloir le jeune écuyer Akkmarr attaché au service du Roi.
En cette matinée, Séki, irrésistiblement attirée par un vieux coffre aux ferrures rouillées, décide de s’occuper des documents qui y sont entreposés. Il lui faut lire, répertorier, traduire parfois, puis ensuite classer chaque texte, dossier ou livre de manière scrupuleuse et soigneuse. La jeune fille apprécie ce travail de longue haleine et, plongée dans les manuscrits, elle oublie ses soucis. Le temps passe rapidement et Séki sursaute en entendant le son de la cloche invitant au repas.
 
"Déjà le milieu du jour ! " En se levant du tabouret recouvert de fourrure elle accroche par mégarde un gros livre vert qui chute lourdement sur le sol carrelé et s’ouvre sur une illustration. Surprise ! La dame qui hante ses nuits y figure à l’avant plan d’un château en tous points semblable à la demeure royale. Intriguée Séki ramasse le livre mais au moment où elle le repose sur la table son pouce droit touche la représentation de la femme qui à ce contact quitte subitement la page et flotte dans l’espace.
 
"Merci Damoiselle ! Me voilà enfin délivrée " La voix a exactement les mêmes intonations que celle des rêves de Séki qui reste coite de stupeur face à ce spectre inquiétant. En se dodelinant légèrement la dame poursuit son discours…
" Je me nomme Hallilas et voici trois siècles mon jeune époux Guron et moi-même habitions ce château. Tous deux au service du Roi et de la Reine nous connaissions le vrai bonheur. Hélas, il fut de courte durée. La Reine mariée contre son gré à un époux âgé et bougon s’épris de mon aimé. Elle manœuvra et louvoya avec tant d’adresse que mon cher Guron suivit aveuglement son sillage et me délaissa.
Point entièrement satisfaite de ce succès la Reine convoqua ses couturières et leur fit exécuter une horrible tenue qu’elle me força à enfiler sitôt terminée. J’en devins la risée de la cour, nulle moquerie ne me fut épargnée et Guron pris de remords d’avoir succombé aux charmes de sa souveraine se pendit à une haute poutre. La jalousie de la Reine à mon égard se mua alors en haine et, folle de douleur et de rage, elle me fit jeter un sort par un sorcier à sa solde. Depuis ce temps, je végète dans ce livre maudit mais par bonheur, Damoiselle, vous êtes survenue et peu à peu, si vous m’y aidez, je vais reprendre apparence humaine "
 
--------------------------------
 
Bouleversée Séki n’a pas perdu un seul mot de ce récit et son regard parcourt le visage livide de Hallilas. La proximité des deux femmes lui permet d’en observer avec attention les signes étranges. Étranges oui, mais pas étrangers à sa mémoire. Hormis dans ses rêves où, mais où, les a-t-elle déjà vus ?
Un silence pesant s’installe dans la pièce. En se balançant de plus belle le spectre semble attendre une question émanant de Séki. Mais la question tarde et Hallilas devient à chaque seconde qui passe plus translucide.
 
" Voulez-vous m’aider ? Je voudrais tellement revivre une vie normale et, qui sait, ressentir à nouveau le sentiment d’amour " La voix de Hallilas est faible, geignante quand elle parvient aux oreilles de Séki. Comment résister à une telle demande ?
" Que dois-je faire ? »"s’entend-t-elle clairement prononcer.
" Pour annuler le sort maléfique il suffit de me débarrasser de ma coiffe. Mes bras sont si faibles que seule je n’y puis parvenir "
 
Hallilas incline la tête dans un geste d’invite. Les bras de Séki se tendent, ses doigts touchent l’énorme chapeau et dans une fulgurance elle se souvient du vieux mage ami de ses parents, de son grimoire, des signes. Elle sait qui est cette femme au nom de Hallilas. Elle comprend que nul mensonge et turpitude n’ont effrayé cette redoutable Gardienne Des Secrets pour accomplir sa mission. Fidèle au serment tatoué à même sa peau elle veille à éloigner tout curieux des secrets et documents magiques.
 
Mais déjà au contact du tissu ensorcelé l’esprit de Séki s’évapore et son corps évanescent se dilue dans l’atmosphère. Déjà, la Gardienne Des Secrets réintègre le livre vert qui mystérieusement rejoint la malle. Tout se fige.
 
Silence ! La salle basse du donjon des archives a retrouvé sa quiétude.
 
 
 -------------------------------------------------------------------------

Voir les commentaires

Publié le 18 Juin 2012

 
- Je l’aime, je l’aime ! Comment le lui dire ? Je l’aime à en mourir.
Trop timide Achnam se taisait. Jamais il n’aurait pu avouer ses sentiments à la jolie Alim et il se tordait les mains de désespoir.
 
Un jour, en rentrant de la chasse, il eut l’idée d’offrir un présent à la belle et à la nuit tombée il déposa un lapin devant son seuil. Soir après soir, il répéta l’opération sans se douter un seul instant être la risée de toute la tribu. Tous, sauf lui, connaissaient l’aversion d’Alim pour les mets carnés et le sourire aux lèvres ils se régalaient des lapins qu’à son tour elle leur offrait.
Ratdou le tanneur en rassembla les peaux, les travailla et Maï son épouse confectionna un ample manteau qui mit encore d’avantage en valeur la beauté d’Alim.  Achnam de plus en plus amoureux admirait sa belle sans mot dire et son cœur s'affolait à l’idée de la serrer une nuit au creux de ses bras.
 
PelisseHélas, certaines jeunes femmes étaient jalouses de cet amour fol et elles fomentèrent un plan pour se venger de n’être pas, elles aussi, adulées. Profitant du passage d’Alim aux étuves elles dérobèrent son manteau et, traîtresses, glissèrent un petit message sous la porte d’Achnam : « Retrouvons-nous ce soir à l’orée du bois, Alim »  
Fou de joie, Achnam se rendit au rendez-vous mais il fut si dépité de découvrir le manteau de peaux de lapin accroché à une branche épaisse qu’il s’encourut chez lui, prit une grosse corde et à son tour se pendit à l’arbre
Depuis ce jour, les mégères, par un phénomène étrange, virent leurs dents grandir tant et tant que de honte elles s’exilèrent au plus profond des bois. Et dans ces contrées giboyeuses, nul lapin ne fut plus jamais inquiété.
 
--------------------------------

 
 
 
 
 
 

 

Voir les commentaires

Publié le 2 Mai 2012

 
 
- Ne pleure pas, fils, elles reviendront !
Miloa prononce ces mots d’une voix enrouée. Le départ des femmes lui déchire le cœur et comme ses compagnons il reste figé d’angoisse. Une fois de plus, ils se sentent impuissants face aux exigences de Tora, le tyran, et humiliés de devoir leur survie au courage des femmes et des fillettes du clan.
 
Fières femmes ! Dignes représentantes des Vanik !
Laone, épouse de Miloa, tire la charrette et à grands pas donne la cadence à la marche ; Zyra, son étrange enfant collé à son flanc droit, la suit le regard vague ; à l’arrière Noû, la guérisseuse, et la jeune Bêine portant un chiot dans sa besace veillent sur la sécurité de la petite Riva juchée sur le contenu de la charrette ; pas une ne se retourne et bientôt elles disparaissent aux regards des hommes.
Noû, la guérisseuse, entame alors une énigmatique mélopée reprise en chœur par ses compagnes. A chaque lunaison, ce rituel se répète, Tora, le tyran exige de voir les femmes du clan des Vanik. Il les veut belles, gaies et chargées de vivres : miel, châtaignes, poulets ou poissons séchés, œufs, hydromel et même chanvre tissé viennent ainsi garnir son antre en échange d’un bout de terre concédé aux Vanik.
 
Plus les femmes avancent, plus elles prennent de l’assurance. Aujourd’hui, sera le grand jour. La petite Riva, innocente enfant, ne semble pas prendre conscience de l’enjeu dont elle est partie prenante mais ses mère, tantes et sœur sont résolues à ne pas l’offrir en pâture au monstre. Sitôt arrivées dans la cour de Tora, elles l’appellent à grands cris joyeux : « Tora, beau mâle, où te caches-tu ? Tora, beau mâle, nous voilà ! » Et Tora bombant le torse de fierté se présente alors à elles qui aussitôt l’assaillent de paroles douces et envoûtantes.
- Vois,Tora, ce que nous t’apportons ! Un magnifique chiot… du miel pour adoucir ta voix… de l’hydromel pour rendre ton esprit clair… du musc dans ce joli flacon… et dans ce sac du gingembre pour ta puissante virilité !
 
Tora flatté par tant d’enthousiasme caresse la croupe de l’une, vole un baiser à l’autre mais son regard ne quitte pas la petite Riva, celle qu’il a exigée en cadeau spécial pour la prochaine éclipse de lune. Déjà, ses bras puissants tentent de s’en emparer quand Laone, froidement, saisit à deux mains une lame dissimulée sous sa robe et lui enfonce avec force en plein cœur. Les yeux du tyran se révulsent d’incrédulité et en un instant la dame noire a terminé son œuvre.
 
Alors, Zyra, au regard vague, frissonne et serre tendrement son étrange enfant contre son flanc. Les hommes du clan sont ses vrais pères et celui-ci, qui gît à présent à leurs pieds, ne lui portera désormais plus aucun ombrage.
Quand le corps ensanglanté du tyran bascule de la charrette dans le profond précipice la chienne aboie dans le clan des Vanik. Elle le sent, son chiot n’est pas loin et les hommes, soulagés par ce signe, hurlent de joie.

 

Bientôt, leurs femmes, ces déesses, seront là !

 

 -----------------------------------------------------------    
   
Pour Miletune d'après une oeuvre de Fanny Ferré 

Voir les commentaires

Publié le 11 Avril 2012

série gourmandise n°24- les tartelettes 60cmx 60cm- 2008
                                                        Gourmandises - Benoît-Basset
     
Dans les cuisines de la belle demeure c’est l’effervescence, Maître Sidoine s’active et lance des ordres aux marmitons. Du fourneau au tournebroche et de la cave au fournil s’échappent odeurs alléchantes et fumets délicats.
Pour Dame Zèbrine et ses quatre convives le dîner se veut festin car ce soir la maîtresse de maison désignera son futur époux parmi le quatuor présent.
Le sien, trop vieil, trop délicat, l’a laissée veuve une nuit d’indigestion.
Il n’est plus question pour elle de revivre pareille situation. Le futur mari se devra d’être robuste et fine gueule. Aussi l’élu sera-t-il le dernier gentilhomme attablé et réclamant encore un hanap bien rempli ou une assiettée de mignardises.

 

Marcassin ruisselant de saindoux, faisans saucés au verjus suivis de pâtés de grives à l’Armagnac et de tourtes aux abats sont tour à tour présentés accompagnés de panais à la cardamone et de mogette aux graines de paradis. Dans les gobelets d’étain, vin et cervoise fraîche coulent à volonté.

Dame Zèbrine peu attirée par les mets salés picore dans un plat puis dans un autre, déchire d’une dent délicate un minuscule morceau de viande, mouille ses lèvres fines de trois gouttes d’hydromel et observe ses prétendants.

 

Guillibert, la face rubiconde ne tarde pas à implorer la permission de se retirer. D’un geste condescendant de la main, Dame Zèbrine lui signifie son renvoi tandis que la table se garnit de plats de brochets nappés de deux sauces vertes, d’anguilles au macis et de lamproies aux yeux glauques, le tout accompagné d’une belle choucroute croquante.

A la troisième bouchée de lamproie, Sieur Giefroi pâle comme une hostie se lève de table et s’enfuit les mains sur la bouche.

 

- Quelle petite nature ! soupire Dame Zèbrine. Elle se tourne ensuite vers les rescapés des agapes, Ramulf et Artaud, tous deux bels hommes à la fière prestance. Lequel sera l’élu ce tantôt ?

Les rivaux se toisent quand Dame Zébrine les prie de l’excuser un instant

«…quelques ordres à donner… je ne serais pas longue… servez-vous mes Sieurs »

 

- Où en sommes-nous, Maître Sidoine ? Le temps me tarde ! »

- Au dessert, gente Dame. Voyez, Gasparini, le pâtissier, termine de si belle façon la garniture de l’assortiment de tartelettes !

Les pommettes en feu, Dame Zèbrine ouvre grands ses yeux et hume, gourmande, les délices sucrés, son péché mignon.

- Vite ! Vite ! Gasparini, la faim me taraude et seule la douceur de vos desserts pourra l’apaiser.

 

----------------------------------------
  
Le regard des deux derniers invités est à présent voilé par l’alcool et les gestes se font plus lestes à l’encontre des serveuses.
- Mes Sieurs, un peu de tenue, je vous prie. L’un de vous sera sous peu mon époux et le garant de ma fortune. Les minauderies ne sont pas de mise à cette tablée. Voici céans le plateau de desserts. Il est fort à parier qu’il vous départagera. Bonne dégustation !

 

Penauds, les deux hommes choisissent l’un un sablé coloré au jus de betteraves et garni de framboises et l’autre une croûte verte obtenue avec quelques gouttes d’écume d’épinard et ornée de myrtilles mais l’appétit n’est plus au rendez-vous et ils découpent lentement, comme à regret, leurs tartelettes.

 

Dame Zèbrine quant à elle se fait servir une pâtisserie aux chataîgnes sur lit de crème d’or. Ses gestes sont vifs, les bouchées énormes. Que c’est bon !

- Allons, mes Sieurs, du cœur à la bel ouvrage !

Et elle replonge son long cou de cygne vers son assiette, avide, le regard déjà posé sur une tartelette aux raisins blancs imbibés d’ambroisie.

 

Hélas, une chataîgne trop peu cuite et avalée goulûment en dispose autrement.

Dame Zèbrine a beau tousser, tenter de cracher, elle s’étouffe définitivement et gît là, inerte, au bas du banc.

- Nous l’avons échappé belle, soupire un galant.

- Pour fêter cela allons boire une pinte loin d’ici, propose l’autre.

 

Seuls Maître Sidoine, Gasparini et les marmitons se lamentent. Pour qui cuisineront-ils demain ?

  

- Allons, allons, cessez de geindre, dit Dame Girafine accourue aux nouvelles, mes fourneaux n’attendent que vous ! Samedi, treize couverts seront dressés en mon logis. Quel menu me proposez-vous Maître Sidoine ?

Et tous, préoccupés par ce futur banquet, se détournent de Dame Zèbrine et  l'abandonnent à son funeste destin.

 
Est occis par la gourmandise qui croyait règner sur l'appétit...
    
    
----------------------------------------------------------------
Découvrir l'univers de madame Benoît-Basset :
   
  

Voir les commentaires

Publié le 31 Mars 2012

 
Un matin - mais était-ce un matin - il fallut se rendre à l'évidence : le temps avait bel et bien disparu. Ce fut d’abord une ombre qui attira l’attention de Madik, le chef de la tribu des Sichâl, la simple ombre immobile de l’arbre à palabres. Madik fixa alors le ciel et le soleil jamais ne disparut derrière la montagne de Zima.
 
Pourquoi l’astre de feu darde-t-il sans arrêt ses rayons ? J’ai trop chaud, le vent ne vient plus me rafraîchir, soupira Alisca, la belle épouse de Madik.
- Père, dit Bron, ma tête n’atteindra jamais tes épaules si tes cheveux ne blanchissent pas.   Comment mener à mon tour la tribu ?
- Fils, quand vais-je rejoindre la terre ? demanda une vieille épuisée et percluse de douleurs.
- Et moi, dit un vieillard, ma plaie à la jambe ne guérit pas.
- De quoi allons-nous nourrir la tribu ? interrogea Voulan le meilleur des chasseurs. Les bisons devraient migrer et aucun troupeau ne se présente à l’horizon.
Et de partout la peur gagna la tribu des Sichâl. Les femmes ne virent plus apparaître le sang et celles dont le ventre était rond se tenaient l’échine, lasses de porter encore et encore un enfant qui jamais ne naissait. Quant aux amoureux, ils s’épuisaient en vaines caresses, nul fruit ne couronnait leurs étreintes.
 
-  Le temps a disparu, fut la réponse de Madik. Je vais partir à sa recherche et où qu’il soit je le ramènerai, promit-il.
La montagne de Zima avala sa haute silhouette et la tribu se mit à psalmodier une prière en se regroupant sous l’arbre à palabres.
 
arbre-a-palabres.jpg
  Arbre à palabres - M'Bor Faye (1900-1984)
 
Madik marcha à en avoir les pieds douloureux mais au-delà de la montagne tout était identique à la plaine qu’il avait quittée. Le soleil ardent, la clarté continuelle, aucune migration d’animaux, aucun flocon de neige ni la moindre brise… Où retrouver le temps, celui qui fait d’un enfant un adulte, celui qui rend au sol la poussière des hommes, qui offre un jour succédant à une nuit, une éclaircie après l’averse ?
Sa femme, son fils, sa mère, ses frères, sœurs, amis étaient dans les pensées du chef de tribu. Pour eux, il devait retrouver le temps disparu.
Qui saura jamais la distance parcourue jusqu’à la rencontre de Madik avec un autre humain ?
 
- Je t’espérais, dit l’étranger. Vois comme mon convoi est embourbé. Seul, je ne puis le sortir de ce piège. Ton aide me sera précieuse.
 
De sa vie, Madik n’avait vu un équipage aussi étrange. L’homme était vêtu d’une tenue rappelant cet arc fait de rayons de soleil et de pluie et son convoi n’était qu’une immense roue aux rayons multicolores. Comment s’était-elle embourbée alors qu’aux alentours la terre se crevassait sous l’effet de la sécheresse ? Madik ne posa pas la question et il mit toute sa puissance d’homme dans la force de l’âge à la disposition de l’étranger. Un tirant, l’autre poussant, ahanant l’un et l’autre, ils parvinrent à dégager la roue. Mais sitôt celle-ci libre, elle se mit à tourner sur elle-même et étrangement le temps disparu repris sa course dans l’espace.
 
- Qui es-tu, étranger ? demanda Madik stupéfait.
- Je suis le gardien de la roue du temps. Va à présent, reprends ta route, les tiens t’espèrent.  
Et Madik rebroussa chemin en direction de la montagne de Zima. Il connut les bourrasques de neige, des nuits de pleine lune, des jours de pluie, des printemps et des étés, des forêts aux feuilles roussies et la peur quand les loups hurlaient dans les précipices. Il marcha encore et encore et la montagne restait une promesse à l’horizon. Quand enfin il parvint au territoire des Sichâl, il constata que sa barbe était blanche et ses mains fripées.
   
 - Que veux-tu vieil homme ?
Madik sursauta. Il reconnaissait l’intonation de cette voix et il se retourna fou de joie.
- Bron, mon fils ! Quel bel homme tu es devenu !
- Ton fils ? Tu es fou, vieil homme. Mon père nous a délaissés il y a de nombreuses lunaisons, il a abandonné les Sichâl pour courir le monde à la recherche du temps disparu.
- Mais c’est moi, Madik, votre chef. Grâce à mon aide, le temps a pu reprendre sa course.
- Sache vieil homme qu’ici le chef c’est moi et si le temps a repris sa course c’est d’avoir psalmodier des prières, tous ensemble, sous l’arbre à palabres.
- Je voudrais parler à ta mère, supplia Madik. 
- Soit, vieil homme, si elle te reconnaît tu seras accueilli parmi nous.
Quand Alisca s’approcha de Madik, elle poussa de grands rires dévoilant une bouche édentée dans un visage ridé. Seuls les yeux, les beaux yeux d’Alisca touchèrent Madik en plein cœur.
 
- Alisca, c’est moi, Madik !
- Jamais ! Mon mari était un bel étalon ! Tu n’es qu’un débris, vieil homme.
Et à nouveau elle eut un rire révélant la folie dans laquelle l’avait plongée la vaine attente de son aimé.
Alors Madik réalisa qu’à force de chercher le temps disparu c’était le sien qu’à tout jamais il avait égrené et perdu. Et seul, le cœur en peine, il s’en fut par les chemins.
 
--------------------------------------------------------------
 
Pour Impromptus, signé Nym

Voir les commentaires