mes aieux

Publié le 4 Décembre 2020

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Pépé Dédé c’est mon aïeul, le père de mon Papy. (quel titre)

Pépé Dédé - tout court - ce qu’il apprécie, en plus d’enfiler un petit verre d’une goutte capiteuse derrière la cravate, selon son expression, et de faire de la musique, ce sont les conjugaisons. (quelle idée)

Bon, j’avoue, l’hérédité saute souvent une génération, ou deux, ou trois, et moi faisant partie de la quatrième je me sens vraiment lésé.

Je ne suis plus vraiment un gamin à présent mais quand il me voit Pépé Dédé ne peut s’empêcher de me questionner « Alors la jeunesse (c’est moi) récite-moi le subjonctif imparfait du verbe quérir »

Quérir ? Voilà bien un verbe décati !

Je grimace et il rigole.

Puis il se lance sans reprendre son souffle « je quisse, tu quisses, il quît, nous quissions, vous quissiez, ils quissent »

Moi, pour ne pas être en reste, j’ajoute «amen » ce qui le fait rire davantage.

Mémé Kiki en profite alors pour mettre en avant son dada personnel et elle interpelle Pépé Dédé d’un «et le verbe danser, Dédé, sais-tu encore le conjuguer à tous les temps ou ne connais-tu plus que son passé simple si pas antérieur ? »

Pépé Dédé grimace à son tour et Mémé Kiki me fait un clin d’œil. Allons, poursuit-elle, conjugue-le à l’impératif présent !

« D… dan… » (voix de Pépé)

« Allez, courage » (voix de Mémé)

Moi, Arthur, j’en profite pour augmenter le son de la radio.

« Danse » Et Mémé se met à danser…

« Dansons » Et Pépé Dédé enlace Mémé Kiki…

« Dansez » Et moi qui ai prononcé ces mots je me débine en douce histoire de les laisser tournoyer en amoureux.

Pépé Dédé et Mémé Kiki sont un peu givrés il faut bien l’avouer mais j’aimerais tellement leur ressembler et connaître moi aussi une telle complicité.

Quand j’aurai leur âge que dansera-t-on ?

 

(j'espère ne pas faire honte à Pépé Dédé et avoir présenté une bafouille correcte)

 

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Pour Mil et une - sujet 44/2020 - clic

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Publié le 27 Mai 2020

Philharmonie de Paris - clic et clic

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Mon aïeul Pépé DD et moi, nous fêtons aujourd’hui notre anniversaire. Moi, j’ai quatorze ans et lui quatre-vingts mais c’est Mémé Kiki la plus âgée de la famille. Pépé DD dit souvent « Kiki tu es notre chef d’orchestre ! » Je vois alors Mémé Kiki sourire mais d’une façon un peu tordue. Pourquoi ? Je ne l’ai pas encore découvert.

 

Ce soir a également lieu le concert de notre harmonie dans la salle des fêtes du village. Papa, qui la dirige depuis peu et doit faire ses preuves, est un brin nerveux. Moi, je lui ai dit «cool Dad, tout ira bien tu peux compter sur nous »

 

Pépé DD au tuba, Papy, son fils et mon grand-père, à la clarinette et moi, Arthur, à la caisse claire à défaut d’une batterie complète, nous veillons au grain, à la bonne humeur entre les musiciens et tout et tout…

 

Mon aïeul, en plus de fêter ses quatre fois vingt ans, fête également son soixantième concert annuel, ce n’est pas rien ! (Je l’appelle toujours mon aïeul parce qu’il est une des racines de mon arbre généalogique, celui que Maman avait tracé quand j’étais môme pour m’aider à m’y retrouver dans les membres de ma famille paternelle)

 

Le président de notre harmonie fait monter Mémé Kiki sur scène aux côtés de Pépé DD et lui offre un bouquet de fleurs avant d’entamer un petit discours en l’honneur d’André, notre membre jubilaire comme il nomme mon aïeul. Mémé Kiki resplendit sous son originale bien qu’habituelle crinière rouge et je suis fier d’elle comme je le suis de Pépé DD à la longue barbe tressée !

 

Les applaudissements fusent, enfin nous allons pouvoir nous exprimer, mes baguettes en frétillent d’impatience. Papa s’avance, salue le public mais au lieu de se tourner vers nous les musiciens, hommes et femmes vêtus de notre uniforme vert cactus, il tend la baguette de chef d’orchestre à Mémé Kiki, sa grand-mère, mon aïeule (j’insiste pour que vous suiviez bien mon arbre généalogique) qui n’a pas encore quitté la scène pour rejoindre sa place.

Un sourire aux coins des lèvres, Mémé Kiki s’incline brièvement vers la salle, se dirige vers le pupitre, feuillette rapidement une partition, donne trois coups brefs sur le bois du lutrin tout en nous toisant. J’en ressens des frissons le long de mon échine.

 

Geste suspendu… Un, deux ! Les bras donnent le tempo, virevoltent, insistent à gauche, à droite, indiquent l’arrière des rangs, calment la vigueur, la ressuscitent et c’est « La vie est belle » qui s’envole du sol au plafond, se répand de nos instruments jusqu’au fond de la salle subjuguée par tant de vigueur.

 

A la fin du morceau et des applaudissements enthousiastes couronnés de quelques « bis », Pépé DD rejoint son épouse qu’il embrasse, se saisit d’un micro et déclare « je l’ai toujours dit, Christine, ma Kiki, est une vraie chef d’orchestre et oui, LA VIE EST BELLE !

 

Ensuite le concert reprend son déroulé normal sous l’égide de mon père…

 

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Mémé Kiki me racontera peu après comme elle aurait aimé, elle aussi, jouer d’un instrument de musique, s’intégrer dans la fanfare de son village natal… autre temps hélas où les filles n’étaient pas prises en compte dans ce genre de loisir… elle me dira que mon père, touché par ce manque qu’il ressentait en elle, lui avait dit qu’il n’y avait pas d’âge limite pour se faire plaisir et lui avait offert ce bon moment de partage-surprise avec des musiciens…

 

Oui, la vie peut être belle ! 

 

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Pour Mil et une sujet 21/2020 - clic et clic

Ce texte est une suite de clic

 

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Publié le 12 Février 2017

Mémé Kiki est vieille mais vi-ei-lle, comme… comme Matu Zalem, c’est Pépé DD qui me l’a dit et Pépé DD sait ce qu’il dit vu qu’il est vieux lui aussi encore plus vieux que Papy, son fils, le père de mon Papa.

Pas facile de s’y retrouver dans ma famille alors Maman a tracé une ligne perpendiculaire, enfin j'crois, avec des noms et des photos de bas en haut. Elle dit que c’est un arbre gynéa-logique. Pépé DD et Mémé Kiki ce sont les racines et moi, je me trouve à la cime.

Gare aux grands vents, a dit Pépé DD, si haut perché tu risques d’être secoué comme pendant une tempête en mer. Pépé DD, c’est un ancien matelot d’eau douce. Avec sa barque il n’a jamais navigué plus loin que le début de l’estuaire mais il veut me faire croire qu’il allait à la pêche aux requins. Je fais semblant de gober ses fables, histoire de respect pour sa qualité d’aïeul.

Mémé Kiki aussi je la respecte même si elle me fait marrer avec ses cheveux rouges qui rebiquent comme les piques d’un hérisson.

                  - Kiki, tu es superbe, vieille mais superbe, lance Pépé DD quand Papy la ramène de                       chez le coiffeur.

Papy fait la grimace et soupire, je crois qu’il a un peu honte des fantaisies de ses parents. Faut dire que Pépé DD est barbu et sa barbe tressée est à elle seule toute une histoire. En douce, j’ai parfois entendu des réflexions dans la famille. Certains prétendent que Mémé Kiki lui a imposé de ne jamais la couper, c’est comme un gage en repentir de l’avoir trompée jadis. D’autres affirment qu’elle cache une mystérieuse cicatrice, souvenir d’une rixe avec un rival.

J’ai dit à mon aïeul que je voudrais connaître son copain Matu Zalem, celui qui est aussi vieux que Mémé Kiki mais il a roulé de gros yeux signe qu’il est contrarié. Il est peut-être jaloux de ce Matu Zalem ? Est-ce lui son concurrent ?

Quand j’ai posé la question à Mémé Kiki, elle a souri de toutes ses rides et m’a dit : Ah ! L’amour, mon petit Arthur ! Il n’y a rien de tel !

J’espère le rencontrer un jour, ce fameux amour, et ajouter des branches à notre arbre gynéa-logique. Peut-être, plus tard, me transformerais-je à mon tour en racine… ?

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Pour Mil et une - semaine 23/2016

Logorallye sur une image originale de P. Levaillant - clic

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Publié le 1 Février 2017

Elles sont coquettes, les filles du menuisier ! (ici sans l'aînée)

L’exclamation spontanée recèle une pointe d’envie, de jalousie non avouées, mais les quatre filles du menuisier n’en ont cure. Toujours élégantes, elles ont la satisfaction d’étrenner une nouvelle jupe, un chemisier pimpant, un col en dentelle ou une écharpe et des gants bicolores…

En ces années de guerre dénicher un coupon de tissu ou quelques pelotes de laine à un prix abordable est pourtant difficile… Mathieu, leur père, n’est pas bien riche… Certes, Julia, l’aînée, est mariée à présent mais voilà ses deux petits qui grandissent si vite tout aussi mignons et bien vêtus… comment font-elles pour être si joliment présentables se demandent les bonnes gens ?

Maria, leur mère, sourit aux réflexions que l’un ou l’autre lui rapporte. Malgré les privations endurées en cette terrible période de conflit, elle est heureuse de ressentir chez ses filles l’élan de la jeunesse qui ne se laisse pas abattre et croit en la vie. Ne pas se négliger n’est-ce pas résister ? Alors, attablée à sa machine à coudre, Maria aux doigts d’or coud !

Dans le tissu retourné d’un vieux pardessus élimé de son époux, elle taille une jupe droite pour Betty, la plus jeune. Une robe brune confectionnée à partir d’anciennes tentures se voit agrémentée d’un jabot blanc amovible - un voilage déchiré et récupéré - ou d’un col orange et d’une ceinture assortie tirés d’une robe de la grand-mère paternelle. Ainsi, Anna, la troisième, a deux tenues au choix…

Les anciens pulls se détricotent, la laine lavée et séchée est boulée en pelotes et reprend vie. Au gré des aiguilles et de la fantaisie de l’une ou de l’autre, les coloris se côtoient, les motifs originaux apparaissent…

Quand les risques de bombardements se font plus intenses, que les habitants du hameau trouvent abri dans la grotte au flanc de la colline, Maria se refuse à quitter la maison et malgré le couvre-feu continue ses travaux d’aiguille.

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Les américains sont là ! Les américains sont là !

La nouvelle se répand à la vitesse de l’éclair. Un hôpital militaire est dressé dans une prairie en bord de route. En ce pays, entre Meuse et Rhin, des combats sanglants se poursuivent, au loin,  aux abords d’Aix-la-Chapelle… clic - clic

Chez le menuisier, les boys passent parfois la soirée et racontent leur quotidien, là-bas, de l’autre côté de l’Atlantique.

Le petit Jo, traduit par Betty, évoque les immenses étendues broutées par des troupeaux importants. Maria, la mère, s’étonne et plaint les fermiers qui doivent traire autant de vaches par jour.

Rires !

Comment imaginer cette vie démesurée !

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- Maman, regarde ce que je ramène !

Aidée par le petit Jo, Eva, la deuxième fille, présente à sa mère un rouleau immense d’un tissu, blanc sur l’endroit et brun sur l’envers, qu’elle a pu obtenir au stock américain.

Maria le soupèse, le caresse, lui trouve belle allure et bon maintien.

- Il doit être imperméable. Avec un tel métrage, j’ai de quoi confectionner une gabardine pour chacune.

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- Elles sont coquettes, les filles du menuisier !

Oui, elles étaient coquettes, ma grand-mère, ma mère et mes tantes. Et même si il s’avéra que le tissu bicolore était réservé à l’inhumation des soldats allemands abattus  par l’armée américaine, la jeunesse et sa foi dans la vie avaient été les plus fortes.

Il se raconte que la robe de mariée d’Eva, ma maman, a été conçue au départ d’un tissu de parachute américain.

Est-ce vrai ou n’est-ce que légende ?

Betty, ma tante, nous aiguille vers la légende…

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 Pour Mil et une - clic - semaine 16/2016 d'après un tableau de Vicente Romero Redondo - clic

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Publié le 28 Mai 2014

          

             Le Roi Arthur est en partance, le Roi Arthur prend son essor. A bord de son navire il me convie et vers le pays inconnu d’outre mer il m’emmène. Du haut du pont, accoudé au bastingage, il défie sa cour se morfondant sur le port. Nul n’est avisé de la destination, nul ne connaît la durée de son voyage. Le Roi Arthur donne l’ordre d’appareiller et dans le ciel les mouettes rieuses le saluent de leurs cris joyeux "bon voyage Sire, bon voyage… bon voyage… bon voyage…"

A bord, le Roi Arthur se meut comme un vieux marin, à bord le Roi Arthur est  Capitaine. Il sifflote un air guilleret puis d’une voix tranchante lance ses directives : "que l’on nous apporte des rôts saignants et des fruits juteux, deux pintes de bière d’épinettes et que l’on nous laisse seuls"

Le repas est à présent terminé. Dans le château arrière tout est calme hormis le léger roulis et les bourrasques du vent du large si inhabituel pour nous. Il nous enivre comme le ferait un alcool fort, déjà nous perdons le contact avec le monde d’avant. Un marin au faciès crapuleux et torve entre dans la cabine ; sans un mot il dessert la table. Sur un geste de son souverain, il l’aide à se déchausser de ses lourdes bottes de cuir fauve puis va quérir dans une maie un plat de sucreries préparées tout spécialement par le confiseur du palais. Après l’avoir posé sur une table basse il me lance un sourire narquois et s’éclipse discrètement. A nouveau nous sommes seuls Arthur, mon oncle, et moi. 

Le Roi Arthur m’attire alors tendrement vers sa couche. Il n’y a aucune ambiguïté dans notre relation et tandis qu’il s’allonge, je m’installe sur un tabouret à ses côtés.

"Petite sers-toi" dit-il en désignant les friandises.

Ces mots à peine prononcés, il baille et s’endort d’un sommeil profond. Décontenancée par son comportement, je me laisse tenter par les sucreries mais sitôt la première bouchée avalée, je sombre à mon tour dans un état léthargique.

Tout semble bleu et étrange. En sourdine, j’entends une voix intérieure, obsédante à force de chuchoter "Sixièmement, sixièmement…

Sixièmement, Arthur est condamné à oublier la Reine Fine. S’il vient à désobéir à cette sentence, il sera procédé à son déboulonnage immédiat et il sombrera dans un sommeil irréversible. Quoi qu’il arrive, aucune mesure dérogatoire ne pourra être prise en sa faveur"

Le Roi Arthur dort et je m’enferre dans ma rêverie bleue.

Le Roi Arthur dort, je dois le réveiller, je dois le ramener vivant vers ses terres d’origines.

Le Roi Arthur dort et je bataille pour sa survie.

Je dois...

Je dois ! 

C’est à présent la voix de mon oncle qui prend possession de moi. 

"Petite ne t’entête pas, je veux rejoindre la Reine Fine par-delà les mers. Conduis-moi... conduis-moi..."

Le Roi Arthur est en compagnie d’une femme inconnue ; je les vois, ils sont lumineux et rayonnent de bonheur.

Qui est cette dame ? La Reine Fine ?

Tout se trouble, mes oreilles résonnent de sons les plus étranges.

"Madame, c’est l’heure des soins"

La voix de l’infirmière m’extrait de la torpeur dans laquelle je me suis engluée. Etendu inconscient sur le lit d'hôpital, oncle Arthur lutte pour le sixième jour consécutif.

Combien de temps va-t-il encore résister à l’appel de la Reine Fine ?

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Mon Roi Arthur a rejoint la Reine Fine un certain 28 mai...

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peinture - James Archer

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Publié le 6 Septembre 2013

Pépé fait claquer sa langue de bonheur - crénom c’est bon ! - puis il dépose son verre d’un petit geste sec, aussi sec que le jus ambré coulant dans son corps.

- Il faut que j’y aille à présent !

Il est toujours pressé, Pépé.

Pépé, c’est le papa de Papy, le papa de mon papa.

Mon pépé il m’appelle "salut la jeunesse" alors que moi, c’est Arthur mon prénom.

Il sent bon Pépé ! Quand il m’embrasse tout en marmonnant - salut la jeunesse, aïe mon dos, la terre est basse - c’est toute la montagne qui apparaît et puis ça pique mes joues.

La montagne je connais bien. Papy m’y emmène en promenade. J’aime bien sentir l’odeur des vaches et des fleurs. Le sapin aussi, j’aime beaucoup. Mais pas les bouses, beurk !

Quand Pépé est reparti pour "faire son tour des chapelles" comme il dit, Maman enferme la bouteille dans l’armoire en secouant la tête… - ton grand-père, elle dit à Papa en soupirant, il a la gorge raide.

Moi, je ne sais pas encore si je ressemble à Pépé. J’crois pas, parce que lui, vu son grand âge, c’est pas "salut la jeunesse"… mais j’essaie de faire claquer ma langue, même que j’ai déniché dans la chambre de mes parents une jolie petite bouteille et que je vais tenter de l’ouvrir pour goûter au bon jus.

Crénom, ça sent bon comme tout le jardin de Mamy en été.

Hum, hum !

Bouah ! C’est dégueu et ma langue elle claque pas !

Mais comment il fait Pépé ?????

- Arthur, mon nouveau parfum !

Ouille, c’est mal parti, je ressemblerai jamais à Pépé… Crénom, j’ai mal au ventrrrre !!!!!!!!!!!!

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Pour Miletune - clic  -  source photo (clic)

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Publié le 17 Juillet 2013

           

Ils étaient arrivés à un moment crucial de leur destin commun. Eux qui n’avaient eu que de très rares occasions de voir la mer s’envoleraient le lendemain vers un ailleurs bien au-delà de l’océan.

La décision de franchir le pas vers une autre vie n’avait pas été simple à prendre.

Elle, Guillemine, y était résolue depuis longtemps et jour après jour, par un lent travail de persuasion typiquement féminine, avait préparé le terrain dans l’esprit rétif de son mari.

Lui, Florent, la trouvait un brin folle, un tantinet hardie de vouloir bouleverser leur paisible train-train de retraités. Il tenait plus que tout à ses longues balades en compagnie du notaire du bourg qu’il secondait dans la gestion de son bois. Il n’était pas rare qu’ils y passent une semaine ensemble, logeant dans un cabanon branlant au cœur d’une clairière, se nourrissant des victuailles : lard, œufs, pain ou potage, préparées par Guillemine ou de champignons fraîchement cueillis qu’ils faisaient braiser ou réchauffer sur un vieux barbecue quasi rouillé. Cette vie de coureur des bois Florent n’était pas résolu à l’abandonner aussi il plaidait à son tour.

- Nous serons comme ces réfugiés désemparés qui, souviens-toi, ont parcouru nos routes naguère.

- Voyons, Florent, la guerre est bien loin maintenant. Après avoir pris un taxi, puis le métro ou le train, nous voyagerons installés confortablement dans un avion.

- Et que deviendrons nos meubles, ma mobylette, ta machine à coudre, ma collection de…

- Que sont tous ces objets en comparaison de nos enfants ? Il y a si longtemps qu’ils nous espèrent à leur côté…

L’argument faisait mouche. Florent se languissait de retrouver leur fille et son gendre exilés au Canada ainsi que leur fils qui les avaient rejoints depuis deux ans déjà avec sa famille. Quel âge avait à présent le petit Claudy ? Les lettres et les photos échangées ne faisaient que renforcer le sentiment d’éloignement.

Guillemine, toute à son projet, prenait quelques cours d’anglais auprès d’une voisine, tandis que Florent haussait les épaules quand elle récitait sa liste de vocabulaire. Love lui semblait le plus joli mot. Love, elle le berçait dans son cœur, coeur sur lequel elle pourrait bientôt étreindre à nouveau ses petits.

Quand les valises furent chargées dans le coffre du taxi, que le couple eut embrassé les voisins et même le notaire, Florent, d’un grand geste large, souleva son chapeau et salua une dernière fois sa belle campagne puis il cacha une larme furtive en s’engouffrant dans la voiture au côté de sa femme.

Guillemine et Florent vécurent de belles années au bord du lac Ontario. Florent retrouva là-bas de nouveaux grands espaces, si grands qu’il n’aurait pu l’imaginer et Guillemine, fière de sa progression rapide en anglais, nouait de nouvelles amitiés et régalait tout ce beau monde par ces talents de cuisinière.

Quelques fois, elle m’écrivit à moi, sa petite-nièce, et pour mon mariage, elle m’envoya une jolie nappe brodée. Sur les photos, leurs visages heureux faisaient plaisir à voir et j’y retrouvais l’œil pétillant de malice d’oncle Florent, celui qu’il avait quand il plongeait sa grande main calleuse dans la poche de son pantalon de velours pour m’offrir un caramel réservé à mon intention.

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Hier soir, une émission de télé présentait un reportage consacré à l’industrie textile jadis florissante dans notre région et qu’elle ne fut pas ma surprise de me sentir happée par un regard pétillant de malice. Du fond d’une archive sortie de je ne sais quelle boîte à trésor, Oncle Florent, disparu depuis des décennies, me faisait un dernier clin d’œil. Emotion !

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Pour Miletune - clic

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Publié le 5 Mai 2013

miletune

           Qu’elle était belle, tantine, avec son teint frais et sa longue chevelure ondulée qu’elle démêlait à grands coups de brosse devant le petit miroir suspendu près de la porte du jardin. Comment ne pas admirer cette tante - grande sœur - si pleine de vie ? Pour moi, élevée entre quatre garçons, elle représentait la jeunesse et la féminité et je l’aimais d’un amour inconditionnel. Passer quelques jours de vacances en sa compagnie chez ma grand-mère, veuve depuis peu, était un vrai plaisir.

Pluie ou soleil à la carte du ciel, tante Jenny m’emmenait partout avec elle mais ce que je préférais entre tout, c’était de partager son grand lit et de dévorer simultanément un paquet de pop-corn et des "Nous Deux", activités qu’aurait assurément désapprouvées ma douce maman…Toujours heureuse de manipuler un livre ou un magazine, ce dont nous ne manquions pas chez nos parents, je découvrais avec ravissement les romans-photos et leur monde merveilleux découpé en séquences. Les personnages, plus rigides que dans les BD, y prenaient la pose, figés jusqu’à la photo suivante.

Ici, j’observais une danseuse de french-cancan peu vêtue se métamorphoser en dame chapeautée et digne… Dans mon esprit les questions se bousculaient… Ainsi les gens pouvaient avoir plusieurs aspects ? Lequel était le vrai ? …

…Là, un bel espagnol me faisait pénétrer dans l’univers inconnu de la tauromachie si lointain des paisibles troupeaux de vaches qui paissaient dans nos prés. Olé ! olé ! criait en gras la foule déchaînée… Le toréro, fier et droit, maniait la cape agaçant l’énorme taureau.

La respiration en suspens, je découvrais dans les gradins son amoureuse inquiète et fébrile.

Le beau toréro esquivait les assauts, une fois, deux fois… l’orchestre faisait résonner des trompettes dans ma tête… un coup de corne et l’homme gisait ensanglanté…

J’en avais le cœur serré pour la jolie señorita. Comment pouvait-on apprécier un jeu aussi dangereux ? Allait-il se rétablir ? L’aimerait-elle encore ?

L’amour ! Voilà qui faisait accélérer mon cœur d’enfant… Les amoureux blottis dans les bras l’un de l’autre et le fameux baiser sur la bouche me projetaient vers un futur que j’entrevoyais fait de douces rencontres et de félicité. Peu importait l’histoire, la passion était toujours au rendez-vous et mon imaginaire palliait les lacunes dues à ma lecture encore hésitante. Parfois, je m’endormais le magazine à la main mais le plus souvent je me lovais tout contre Tantine qui continuait à lire, et avant de fermer les yeux j’admirais la photo de Kim Novak affichée au mur.

Pourtant, malgré la douceur et la beauté de l’actrice, je fis, une nuit, un rêve effrayant dans lequel je me voyais hurler sous un soleil fou puis tout se brouilla dans un amalgame de points colorés. Que j’étais angoissée ! La nausée me réveilla et d’un bond je m’enfuis soulager mon estomac dans l’évier.

Au petit déjeuner, le cœur encore au bord des lèvres, je dus subir les regards courroucés de ma grand-mère qui grommelait en wallon, cette belle langue d’oïl qui lui était familière, - magnî dèl pop-corn a r’lètchen deûts, è vola el a in visâdje come del croye ! (manger du pop-corn à s’en lécher les doigts, et voilà, elle a un visage comme de la craie)

 Tante Jenny me fit un clin d’œil tout en continuant à siffloter comme elle en avait l’habitude quand un rendez-vous avec son amoureux était au programme de la journée. Cette bonne humeur et cette insouciance me remirent vite sur pied. Il me fallait être en forme pour sortir, c’est qu’il me plaisait à moi aussi son galant, comme le dénommait Bonne-maman !

Tante Jenny avait, a toujours, quinze ans de plus que moi et elle est aussi chère à mon cœur qu’au premier jour…

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Pour Mil et une (clic) d'après Munch - Pollock - Rossetti - Manet - Toulouse Lautrec

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Publié le 2 Mars 2013

- N'approchez pas trop près de l’eau, l’Homme-Crochet pourrait vous happer et vous emmener au plus profond de l’étang !

Voix de Papa, voix de Maman…

Liberté de l’enfance, insouciance.

Jeux, désobéissance.

Comme elle est attirante et intrigante la grappe d’œufs de grenouilles.

Une épuisette bricolée à se partager, petits seaux disposés en rangée.

Bestioles happées, observées.

Métamorphose : une queue, deux pattes… quatre…

La queue a disparu !

Endormi l’Homme-Crochet en son royaume d’algues….

Ne pas oublier le bouquet de primevères ou de jonquilles pour Maman.

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Soirées d’été, ivresse de cris d’hirondelles.

- Coâ ! Coâ ! Rainette ou crapaud ?

Une vache meugle dans le pré, une autre fait écho de la colline.

Frissons, l’air est frais au bord de l’étang.

Plus loin, près de la source, Papa récolte du cresson.

Le soleil descend derrière les arbres.

Du fond du jardin Maman lance l’appel, il faut rentrer.

- Regarde la belle " plate "… Hé ! La mienne est plus grande !

Schiste coloré, trésor précieux, demain ricochera.

Cinq, six, sept rebonds… l’eau ridule, encore, encore…

Dérangé un pêcheur en herbe rouspète.

Gracieuse damoiselle Libellule joue à l’hélicoptère.

Midi, la cuisine embaume la soupe fraîche.

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Les feuilles tourbillonnent dans le vent d’automne.

L’onde se pare d’or et de rouille.

Après l’école, surprise !

Où sont les longs bras des saules ?

Disparus leurs reflets mouvants…

Des bûches sont chargées dans une remorque.

Un feu gourmand se nourrit des branchages et de brindilles.

Dans la cendre chaude quelques pommes de terre s’attendrissent.

- Vous en voulez les enfants ?

Odeur âcre de fumée, héron en déroute, poules d’eau affairées.

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Les troncs-moignons semblent tristes et frigorifiés.

A son rendez-vous saisonnier la belle blanche est ponctuelle.

Graminées fanées, roseaux ployés.

Plumes vertes ou bleues, les canards sont à la fête.

Le lierre en panier garnira les abords de la crèche.

Nuits de grands froids, le bois gémit sa douleur.

Bouches-cheminées, lèvres gercées ; une morve agaçante irrite les nez rougis.

Luges dans les coteaux, moufles, écharpes.

Au bas de la pente, l’étang gelé.

Tentant, si tentant de patiner…

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- N’approchez pas de l’eau, la glace est fragile et…

- L’Homme-Crochet… hi ! hi ! poursuit un chœur moqueur.

L’Homme-Crochet, amant de la dame à la faux, tous le savent à présent mais toujours au fond du cœur ils gardent ces moments précieux et quand le quotidien se fait pleurs ces tendres souvenirs les ramènent pour un moment, un moment seulement, en son pays, berceau béni de leur enfance.

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Pour Mil et une (clic)  Photo couleur du blog Pictozoom (clic) - Photos noir et blanc J-G.Ny

                                   

Medael-neige.jpg Pont-Medeal.jpg
 Reflets-ruisseau.jpg  Medeal-ruisseau.jpg

 

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Publié le 14 Décembre 2012

 IMG_1874.JPG
 
     
Qu’elles parlent ou qu’elles chantent, les voix graves me font chavirer à chaque fois que je les entends. Voix de mâles, viriles, chaudes et sensuelles, elles me ramènent parfois à califourchon sur les genoux de mon père.
"Voilà Papa " annonçait Maman.
 A peine rentré de son travail, sans avoir le droit de souffler un instant, nous nous installions, lui et moi, dans le fauteuil de velours vert accolé à la grosse cuisinière et il chantait alors de vieilles chansons populaires transmises de génération en génération.
 
Malbrough s’en va en guerre, miroton, miroton, mirotaine,
Malbrough s’en va en guerre ne sait quand reviendra,
Ne sait quand reviendra
Ne sait quand reviendra
 
Sa belle voix m’emmenait dans le sillage de Malbrough. Comme par magie, je m’évadais de la cuisine, devenais la Dame qui à la tour monte si haut qu’elle peut monter et j’apercevais au loin mon page, mon beau page tout de noir habillé.
Quand Monsieur Malbrough était mort et enterré, je réclamais sans état d’âme une autre chanson et tant pis pour Malbrough, le page me semblait bien plus à mon goût.
Papa s’exécutait de bonne grâce en enchaînant  " Marie clap' sabots " en wallon.
 
Avé, Marie clap’ sabot
R’trossez ben vos’ cotte
Quand vos irez… houplala
 
Elle m’intriguait cette mystérieuse Marie clap' sabot, pourquoi devait-elle bien relever sa robe ? Et pour quoi faire ? Quand vos irez, houou ! Comme à chaque fois, je me laissais surprendre et je basculais en arrière dans un éclat de rire.
 
Maman allait et venait, dressait la table tout en surveillant la cuisson du repas ; mes frères occupés à réaliser un circuit automobile avec des cubes ne prêtaient pas attention à nous et j’avais la sensation d’avoir Papa pour moi seule. C’était un de ces moments privilégiés où je me sentais princesse parmi les miens, princesse bientôt secouée par le galop d’un cheval.
 
A cheval sur mon bidet
Quand il court,
Il fait des pets,
Prout, prout, prout Cadet
 
Papa écartait les jambes et soutenue par ses mains, je tombais confiante dans le vide.
Mais déjà le repas était servi et les bras passés autour du cou de mon père, l’oreille collée contre sa poitrine, je ressentais les vibrations de sa voix plus que je n’écoutais une dernière ritournelle
 
J’ai du bon tabac dans ma tabatière,
J’ai du bon tabac,
Tu n’en auras pas !
 
Depuis, bien des années se sont écoulées et pour mon bonheur une autre voix grave résonne à mes côtés.
   
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D'autres voix que j'aime...

 

 

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Publié le 1 Novembre 2012

 

En ce jour de Toussaint, il n'est nul besoin impératif de se pencher sur une quelconque pierre pour retrouver les êtres qui ont parsemé notre vie. Souvenons-nous en au plus profond de nous et, pourquoi pas, écrivons...

 

Oma et opa

                                                                     Opa et Oma

 

(texte déjà publié en février 2012 )

J'ai douze ans et demi. J’ai douze ans et demi et j’ai peur, une peur viscérale qui me tord l’estomac et bloque ma respiration. J’ai mal aussi, d’une douleur si intense qu’elle m’empêche de pleurer. J’ai douze ans et demi et je viens de quitter définitivement l’enfance.

Je suis couchée dans le lit de mes parents, à la place de maman restée au hameau pour veiller mon grand-père. Mon père à mes côtés s’est endormi, ma main serrée dans la sienne, si puissante, si forte, chaude de vie. Comment peut-il dormir aussi sereinement après ce qui s’est passé ? Moi, j’en suis sûre, je ne dormirai plus de toute ma vie.

La lampe de chevet est restée allumée à ma demande et elle jette des ombres fantomatiques sur les murs. Mais peu m’importe, il ne faut surtout pas laisser entrer l’obscurité cette vile traîtresse. Pour ne pas penser, ne pas sombrer, j’observe la pièce sous cet angle inhabituel. La garde-robe avec son grand miroir central, le seul de la maison à refléter nos silhouettes de pied en cap, se dresse massive à ma droite. Et je me revois enfant, il y a si longtemps de cela, admirant mon déguisement de carnaval ou tourbillonnant dans une jolie robe neuve faite de volants légers gonflés par un jupon empesé.

Mes yeux à présent suivent le tapis mural. J’en dénombre les fleurs, dix jusqu’à l’angle du mur puis huit et je rencontre l’armoire à pharmacie. Une puissante odeur, mélange subtil de camphre, d’éther et de fleurs de camomille, envahit aussitôt mes narines. Elle évoque tous les petits bobos, les nez qui coulent et les tasses de lait chaud aromatisé de miel.

Comme en écho à mes pensées, un de mes frères se met à tousser dans la chambre voisine. Il se retourne dans son lit et le sommier gémit. Peut-être est-il éveillé lui aussi ?

Tic, tac, tic, tac ! Mis à part le réveil qui égrène les secondes, tout redevient calme quand soudain mon coeur s’emballe. Mon regard vient de happer le coffret de bois posé sur la tablette en marbre de la commode. C’est un petit coffret vernis, tout simple, avec de jolies fleurs ciselées sur le couvercle. Maman y range quelques papiers, ses boucles d’oreilles et son collier de perles qu’elle ne porte qu’aux grandes occasions. Mon ventre se contracte tant cet objet me ramène à ce que je veux éloigner de moi, ignorer, renier. Ce coffret, c’est mon grand-père qui l’a réalisé dans son vieil atelier, là où nous jouions avec nos cousins et cousines, parmi les copeaux et dans la bonne odeur du bois frais.

Il faut que mon coeur se calme. Je calque ma respiration sur celle de mon père, respirer, expirer, ne pas penser. Et si mon père lui aussi … ? Je l’observe un moment, j’aimerais tant qu’il me parle. Tout à l’heure, quand je me suis glissée à ses côtés, il n’a rien dit mais son regard bienveillant m’a fait comprendre que lui aussi a de la peine.

Je dénombre à nouveau les fleurs, en diagonale, à la verticale, à l’horizontale. Je fais de savants calculs, autant de bleues, autant de roses, je m’emmêle et recommence. De la maison de notre vieux voisin collectionneur, me parviennent les sonneries des horloges, coucous et pendules, le tout ponctué par les deux coups de cloche qui s’envolent du clocher de l’église. Ces sons si coutumiers, cette nuit me déchirent. C’est le glas qui sans cesse résonne en moi.

Mon père se réveille, il me regarde et chuchote « éteins, essaie de dormir », puis il serre ma main plus fort comme pour m’encourager, desserre son étreinte, se retourne et se rendort. Mais je n’écoute pas ses conseils et j’entrouvre doucement le tiroir de la table de nuit. J’en retire le petit flacon mauve de « Soir de Paris » dont je dévisse le capuchon et le parfum de violette fait apparaître le visage de maman. Un visage si triste, celui de tout à l’heure quand elle est venue à l’école. Il était onze heures et j’ai de suite su qu’il se passait quelque chose d’anormal. Et puis ces paroles inattendues, terrifiantes ont franchi ses lèvres : « Bon-papa est mort cette nuit, dans son sommeil …tu sais, il n’a pas souffert, il s’est simplement endormi…dimanche, il me disait encore se sentir comme un poisson dans l’eau »

Je tremble, je frissonne mais mes yeux restent secs, tout entière je ne suis qu’un bloc de glace dur et froid. Non, je ne pleurerai pas, ce serait lui faire trop d’honneur à cette chose ignoble, la mort. Pour moi, en moi, Bon-papa est bien vivant et c’est le plus important. Je dépose le flacon sous la lampe que je frotte au passage. Peut-être un génie va-t-il apparaître et réaliser mon voeu, me rendre mon grand-père ? Hélas, on n’en est plus à l’heure des contes.

… Aladin… le poisson rouge dans son bocal… Bon-papa, viens me montrer, je n’arrive pas à raboter ce bout de bois… ne touchez pas aux scies les enfants ! … savez-vous planter les choux, à la mode, à la mode… on peut avoir un peu de café pour la dînette ? Sourire complice et un peu de bière brune remplit la petite cafetière… Bon-papa, je trouve qu’il ressemble au monsieur à la pipe de la publicité émaillée du tabac Ajax, le plus jeune, c’est oncle Jean ! … j’aime mon cousin, mon cousin, ma cousine, j’aime mon cousin, mon cousin germain… la table des grands, celle des enfants, gâteau de Verviers, tarte au riz, cramique, café léger additionné de chicorée… Noël, la grande crèche digne d’une église… Bonne-maman, petite souris silencieuse au regard si doux… doux comme le coussin en satin rose du vieux sofa… quatre, cinq, six, sept, violettes, violettes…

J’ai du dormir un peu, rêver peut-être ? La chambre est maintenant éclairée par les premiers rayons du soleil qui traversent les fines tentures. J’éteins la lampe, me lève doucement et m’installe sur le large appui de fenêtre, ma cachette préférée quand je jouais à cache-cache. J’aperçois dans les grands prés en contre-bas le fermier qui, aidé par son chien Tobby, rassemble les vaches pour les mener à l’étable. C’est l’heure de la première traite. Ma respiration forme de la buée sur les carreaux, je la frotte avec la manche de mon pyjama, je veux voir le ciel, il est si beau ce matin. Les nuages sont teintés de rouge, ma couleur préférée, la couleur de la vie.

Je les observe mieux et m’aperçois que l’un d’eux a la forme d’un vieux monsieur moustachu avec une pipe à la bouche. Aussitôt toutes mes tensions disparaissent, l’étau qui me broyait se desserre, je peux respirer normalement. Bon-papa, de là-haut, me sourit de ses yeux pétillant de malice et je comprends que le ciel était au bout de sa nuit. Je forme un coeur dans la buée et d’un baiser léger, je lui envoie.

Je regagne alors ma chambre orangée envahie de 45 tours à la mode et de posters détachés dans « Salut les copains » et je me dis que décidément mon enfance est loin, si loin, blottie à jamais au fond de moi.

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  http://www.lirecreer.org/biblio/classiques/demain-des-l-aube/index.html

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Publié le 28 Avril 2012

 
          Ce jeudi là, c’était son anniversaire. Quel âge avait-elle ? En réalité, je ne le sais plus. Vieille assurément, c’est ainsi que je l’ai toujours perçue. Une grand-mère se doit d’être vieille, c’est dans la nature des choses et même à l’époque où elle dissimulait ses beaux cheveux blancs sous un horrible fixateur qui leur donnait une teinte mauve c’était une grand-mère comme les autres.
 
- Bon anniversaire Mémé. Tu vas bien ? 
 
Quelle question stupide et comme ma voix sonnait faux ! Pourtant, Mémé imperturbable continuait ses activités.  
- Que fais-tu aujourd’hui ? 
Long silence. Puis brusquement la réponse franchit ses lèvres.   
- Je plie du linge.
Silence encore.   
- Il a bien séché avec tout ce vent.
 
Troublée, je jetai un regard vers la haute fenêtre. Oui, le vent était au rendez-vous qu’il avait fixé avec la neige et coquin, il l’emmenait dans des tourbillons fous. Les bras de Mémé semblaient eux aussi participer à cette sarabande. Ils se tendaient de gauche à droite, ses mains lissaient encore et encore et subitement, leur travail terminé, elles se figèrent sur la table.
 
- Les soldats allemands passent sur la grand-route. Ils fuient, je les ai vus toute la journée… Mon mari va rentrer, je dois préparer le souper.
- Que prépares-tu Mémé ? 
Une seconde elle hésita,  le front plissé, soupçonneuse.  
- Du matoufet, tu le vois bien. 
- J’aime bien ton matoufet, Mémé. Tu m’expliques comment tu le fais ? 
 
Pas de réponse. Sans cesser de l’observer, je jetai un coup d’œil rapide en direction de la commode. Dans un cadre doré mon grand-père, ce bel inconnu, gardait une pose altière depuis plus de trente ans.
 
- Tu coupes quoi Mémé ?
- Du lard… en petits morceaux.
- Tu le rôtis à la poêle à présent ?
Silence. Mémé s’activait.
 
- Faut des œufs et pas oublier la farine et le lait.
- Voilà, Mémé et j’ai même pensé au poivre et au sel.
 
Sur le bord d'un plat imaginaire ma grand-mère cassait déjà la coquille des œufs et les battait avec vigueur, ajoutait d’instinct la farine et le lait, le sel et le poivre, continuait à battre le mélange pour bien l’aérer et d’un geste sûr elle le versait sur les lardons croquants à souhait. Fascinée, je suivais tous ses gestes et la poêlée imaginaire de matoufet prit vie dans mon esprit et dans mes narines.
- Il est en retard. Je vais me reposer un moment en l’attendant.
Et Mémé, épuisée par tous ses efforts, s’assoupit dans son fauteuil me laissant seule face à la réalité. Seule et affamée.
 
     « Bon anniversaire Mémé »
 
Un petit baiser sur son front, une caresse sur sa main et je quittai la maison de retraite heureuse d’avoir pu pénétrer un court instant dans son univers si particulier.
 
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- Que mange-t-on ce soir, M’man ? 
- Du matoufet.
- Miam ! Super !
 
Merci, Mémé !
 
 
 
 
 

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Publié le 23 Février 2012

Oma et opa

 

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  J'ai douze ans et demi. J’ai douze ans et demi et j’ai peur, une peur viscérale qui me tord l’estomac et bloque ma respiration. J’ai mal aussi, d’une douleur si intense qu’elle m’empêche de pleurer. J’ai douze ans et demi et je viens de quitter définitivement l’enfance.

  Je suis couchée dans le lit de mes parents, à la place de maman restée au hameau pour veiller mon grand-père. Mon père à mes côtés s’est endormi, ma main serrée dans la sienne, si puissante, si forte, chaude de vie. Comment peut-il dormir aussi sereinement après ce qui s’est passé ? Moi, j’en suis sûre, je ne dormirai plus de toute ma vie.  

     

La lampe de chevet est restée allumée à ma demande et jette des ombres fantomatiques sur les murs, mais peu m’importe, il ne faut surtout pas laisser entrer l’obscurité cette vile traîtresse. Pour ne pas penser, ne pas sombrer, j’observe la pièce sous cet angle inhabituel. La garde-robe avec son grand miroir central, le seul de la maison à refléter nos silhouettes de pied en cap, se dresse massive à ma droite. Et je me revois enfant, il y a si longtemps de cela, admirant mon déguisement de carnaval ou tourbillonnant dans une jolie robe neuve faite de volants légers gonflés par un jupon empesé.

  Mes yeux à présent suivent le tapis mural. J’en dénombre les fleurs, dix jusqu’à l’angle du mur puis huit et je rencontre l’armoire à pharmacie. Une puissante odeur, mélange subtil de camphre, d’éther et de fleurs de camomille, envahit aussitôt mes narines. Elle évoque tous les petits bobos, les nez qui coulent et les tasses de lait chaud aromatisé de miel. 

Comme en écho à mes pensées, un de mes frères se met à tousser dans la chambre voisine. Il se retourne dans son lit et le sommier gémit. Peut-être est-il éveillé lui aussi ?

     

Tic, tic, tic, mis à part le réveil qui égrène les secondes, tout redevient calme quand soudain mon coeur s’emballe. Mon regard vient de fixer le coffret de bois posé sur la tablette en marbre de la commode. C’est un petit coffret vernis tout simple, avec de jolies fleurs ciselées sur le couvercle. Maman y range quelques papiers, ses boucles d’oreilles et son collier de perles qu’elle ne porte qu’aux grandes occasions. Mon ventre se contracte tant cet objet me ramène à ce que je veux éloigner de moi, ignorer, renier. Ce coffret, c’est mon grand-père qui l’a réalisé dans son vieil atelier, là où nous jouions avec nos cousins et cousines, parmi les copeaux, dans la bonne odeur du bois frais.

  Il faut que mon coeur se calme. Je calque ma respiration sur celle de mon père, respirer, expirer, ne pas penser. Et si mon père lui aussi … ? Je l’observe un moment, j’aimerais tant qu’il me parle. Tout à l’heure, quand je me suis glissée à ses côtés, il n’a rien dit mais son regard bienveillant m’a fait comprendre que lui aussi a de la peine.

  Je dénombre à nouveau les fleurs, en diagonale, à la verticale, à l’horizontale. Je fais de savants calculs, autant de bleues, autant de roses, je m’emmêle et recommence. De la maison de notre vieux voisin collectionneur, me parviennent les sonneries des horloges, coucous et pendules, le tout ponctué par les deux coups de cloche qui s’envolent du clocher de l’église. Ces sons si coutumiers, cette nuit me déchirent. C’est le glas qui sans cesse résonne en moi.

  Mon père se réveille, il me regarde et chuchote « éteins, essaie de dormir », puis il serre ma main plus fort comme pour m’encourager, desserre son étreinte, se retourne et se rendort. Mais je n’écoute pas ses conseils et j’entrouvre doucement le tiroir de la table de nuit. J’en retire le petit flacon mauve de « Soir de Paris » dont je dévisse le capuchon et le parfum de violette fait apparaître le visage de maman. Un visage si triste, celui de tout à l’heure quand elle est venue à l’école. Il était onze heures et j’ai de suite su qu’il se passait quelque chose d’anormal. Et puis ces paroles inattendues, terrifiantes ont franchi ses lèvres : « Bon-papa est mort cette nuit, dans son sommeil …tu sais, il n’a pas souffert, il s’est simplement endormi…dimanche, il me disait encore se sentir comme un poisson dans l’eau »

  Je tremble, je frissonne mais mes yeux restent secs, tout entière je ne suis qu’un bloc de glace dur et froid. Non, je ne pleurerai pas, ce serait lui faire trop d’honneur à cette chose ignoble, la mort. Pour moi, en moi, Bon-papa est bien vivant et c’est le plus important. Je dépose le flacon sous la lampe que je frotte au passage. Peut-être un génie va-t-il apparaître et réaliser mon voeu, me rendre mon grand-père ? Hélas, on n’en est plus à l’heure des contes.

 

  … Aladin… le poisson rouge dans son bocal… Bon-papa, viens me montrer, je n’arrive pas à raboter ce bout de bois… ne touchez pas aux scies les enfants ! … savez-vous planter les choux, à la mode, à la mode… on peut avoir un peu de café pour la dînette ? Sourire complice et un peu de bière brune remplit la petite cafetière… Bon-papa, je trouve qu’il ressemble au monsieur à la pipe de la publicité émaillée du tabac Ajax, le plus jeune, c’est oncle Jean ! … j’aime mon cousin, mon cousin, ma cousine, j’aime mon cousin, mon cousin germain… la table des grands, celle des enfants, gâteau de Verviers, tarte au riz, cramique, café léger additionné de chicorée… Noël, la grande crèche digne d’une église… Bonne-maman, petite souris silencieuse au regard si doux… doux comme le coussin en satin rose du vieux sofa… quatre, cinq, six, sept, violettes, violettes…

 

  J’ai du dormir un peu, rêver peut-être ? La chambre est maintenant éclairée par les premiers rayons du soleil qui traversent les fines tentures. J’éteins la lampe, me lève doucement et m’installe sur le large appui de fenêtre, ma cachette préférée quand je jouais à cache-cache. J’aperçois dans les grands prés en contre-bas le fermier qui, aidé par son chien Tobby, rassemble les vaches pour les mener à l’étable. C’est l’heure de la première traite. Ma respiration forme de la buée sur les carreaux, je la frotte avec la manche de mon pyjama, je veux voir le ciel, il est si beau ce matin. Les nuages sont teintés de rouge, ma couleur préférée, la couleur de la vie.

  Je les observe mieux et m’aperçois que l’un d’eux a la forme d’un vieux monsieur moustachu avec une pipe à la bouche. Aussitôt toutes mes tensions disparaissent, l’étau qui me broyait se desserre, je peux respirer normalement. Bon-papa, de là-haut me sourit de ses yeux pétillant de malice et je comprends que le ciel était au bout de sa nuit. Je forme un coeur dans la buée et d’un baiser léger, je lui envoie.

 

  Je regagne alors ma chambre orangée envahie de 45 tours à la mode et de posters détachés dans « Salut les copains » et je me dis que décidément mon enfance est loin, si loin, blottie à jamais au fond de moi.

 

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