Publié le 7 Novembre 2017

Léo Caillard - clic

Je m’appelle Vèbar, Vèvè pour les intimes, Babar pour les abrutis.

T’es qu’un corniaud, me serine mon maître. Enfin, maître, c’est lui qui le croit, moi, je n’ai ni dieu ni maître.

J’vais au bar, qu’il me dit en me flanquant un coup de pied dans les côtes devant l’entrée du Bidule, son bistro préféré.

J’vais au bar, c’est son expression favorite. Probable que je lui doive mon nom…

J’adore profiter de ma liberté pour fureter partout avec mes potes. Dans le terrain vague d’à côté il n’y a que de bonnes odeurs à sniffer. La Miguette est passée par ici, grommelle Jack en fermant les yeux de bonheur. Médor, tu parles d’un nom débile, n’a pas son pareil pour dégoter un os bien faisandé. J’ vous l’ dis, y a un dinosaure là-dessous, bafouille-t-il en salivant tant et plus. Dinosaure ? Ce qu’il ne faut pas entendre ! C’est juste l’un ou l’autre paumé du coin qui a enterré là un vieil os à moelle histoire d’alléger sa poubelle à puces.

Puces ? Zut, mon poil me démange rien que d’y penser. Faut dire que j’aurais besoin d’un petit coup de brosse. Bah ! Un bon bain de boue fera l’affaire et j’adore me rouler dans la boue. Parfois, la Miguette vient m’y rejoindre et nous batifolons tant et plus au point de ne faire plus qu’un. C’est qu’elle a le sang chaud, la bougresse !

D’autres fois, nous nous faufilons dans les impasses et les ruelles en laissant ici et là la preuve de notre passage. Les concierges ont à faire quand vient le matin mais nous, nous nous sentons les rois du monde. Nous nous amusons aussi à débusquer les canards endormis au bord de l’étang au centre du parc.  Quelle débandade !

Vers minuit et demi, je me pointe à nouveau devant le Bidule en guettant la sortie de mon maître. A cette heure, il tangue comme un vieux rafiot dans la tempête mais je suis son phare le plus fidèle. Il a beau être entamé plus que de raison et faire un raffut digne d’une fanfare de village je le ramène à bon port. En remerciement, je reçois un carré de sucre qu’il a dérobé sur le zinc du bar puis l’ingrat me claque la porte à la truffe.

Nirvana ! Je suis à nouveau libre comme l’air…

Hem ! En réalité, je me nomme Neige et je suis un caniche blanc de pure race. Ma maîtresse est folle de moi, je suis son plus cher trésor. Coupe à la lionne, manucure, gouttes dans les yeux, les oreilles, vaccins, vermifuge, tatouage, castration, régime alimentaire… rien n’est trop onéreux pour répondre à ses critères de beauté canine. Moi, je subis plus que je ne vis les séances de pose tout au long des concours auxquels elle m’inscrit, je n’ai hélas pas le choix de m’y opposer. Comment échapper à ce joug ? Je suis si délicat, je ne survivrais pas à une nuit passée au dehors.

La dernière folie en date est une séance de photos artistiques à laquelle participaient d’autres chiens racés. A présent, nous trônons dans une galerie d’art où des badauds crétins nous zieutent tout en se permettant l’une ou l’autre réflexion idiote et malvenue.

Pourtant aujourd’hui, une dame est installée face à ma photo.

Assise inconfortablement sur un petit trépied pliable, elle m’examine longuement et je me sens capturé jusqu’à l’âme par son regard bienveillant.

De son sac, elle extrait une tablette bizarre et lentement se met à dessiner à l’aide d’un étrange crayon.

Neige, caniche blanc, rien de plus banal à croquer !

Mais que vois-je apparaître sur l’écran qu’elle me présente ?

Vèbar, Vèvè pour les intimes, Babar pour les abrutis ! Ce vieux pote qui vit dans ma tête depuis si longtemps !

Enfin, je suis reconnu pour ce que je suis réellement, un corniaud, rien qu’un corniaud.

Bonheur !

Merci, belle dame !

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Pour Mil et une - sujet semaine 45/2017 

Georges chelon

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