Publié le 28 Mars 2018

Et voilà, c’est reparti pour un tour !

J’en arrive à prendre en grippe ces dîners de famille auxquels ma mère nous convie deux ou trois fois par année.

- Tu exagères, me dit Lou, ma compagne, ta mère est une fine cuisinière et ton père un amateur de vin professionnel.

Je ne relève pas l’amateur professionnel, après tout à chacun ses marottes langagières. Ma sœur et sa tarte Tintin (régression ou besoin de se rendre intéressante aux yeux de notre mère, spécialiste de la tatin au dessert ?), la tante Marie et son indétrônable boîte de praniles de chez Faure (serait-elle dyslexique ?) mais le summum c’est l’oncle Jacques qui le détient avec son "Sous les pavés, la plage. Moi, mon p’tit, j’ai fait mai 68" odyssée qu’il réussit à placer à n’importe quel bout de phrase. Quand j’étais môme cela passait à la rigueur les barricades et les pavés descellés, les CRS et les fumigènes…

Mais là, j’avoue, je sature !

Pour compléter le tableau il ne cesse de dénigrer tout ce  que j’entreprends : "Ah ! bon, tu vis de tes gribouillages à présent. Et ce n’est pas interdit de barbouiller sur les murs"

Il n’a aucun goût artistique et il entend m’imposer ses vues, limitées, il faut bien l’avouer.

Que je gagne confortablement ma vie, que je sois un artiste reconnu dans le milieu du graff ne peut effleurer son esprit borné, que l’on me paie pour réaliser une fresque géante ou décorer une entrée de musée lui fait dire que de son temps on proclamait "l’art c’est de la merde"

Il vient de remettre le sujet autour de la table. Mon père, comme par hasard, a quitté l’assemblée pour aller chercher une bouteille de derrière les fagots. Quels fagots ? Je n’en ai jamais vu à la maison et ma mère a levé les yeux au ciel. Pour une fois ne pourrait-elle pas fermer le bec de son frère et prendre ma défense ?

Lou m’a envoyé son coude dans les côtes pour que je contienne ma rage ce que j’ai réussi à faire non sans glisser innocemment "bah ! sous les pavés la plage et puis il est interdit d’interdire" ce qui a eu pour effet de faire hocher la tête à oncle Jacques et à lui faire perdre le fil de sa diatribe.

Petite vengeance, avant-goût de ce qui l’attend quand il se retrouvera devant son garage.

Jacques, Marcel de son deuxième prénom, y découvrira tracé de ma plus belle bombe "J’emmerde mon oncle Marcel" 

Se doutera-t-il que le tag lui est destiné ?

Allez, je reprendrais volontiers un bon morceau de tarte tatin, moi !

Santé, Jacques-Marcel !  

 

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Publié le 23 Mars 2018

Big Bear Photos - clic

De temps en temps, la chèvre de M. Seguin regardait les étoiles danser dans le ciel clair… (A. Daudet)

Comme Blanquette, je scrute le ciel mais en vain. Là-haut, pas la moindre étoile ne fait un pas de deux. Seuls de lourds nuages piègent les lueurs émanant de la ville endormie. Mais une ville est-elle jamais complètement endormie ?

Etendue dans le divan, je tente de somnoler un instant. Peine perdue.

Une fois de plus je me focalise sur la petite chèvre en souffrance dans la montagne.

Oh ! pourvu que je tienne jusqu’à l’aube !...

Et moi, vais-je résister jusque-là ?

La fenêtre me fait face à nouveau. J’y pose ma tête endolorie et le froid de la vitre l’anesthésie un court instant. Mes yeux se ferment, ne plus penser.

De la cour en contre-bas me parvient un miaulement rauque ; en réponse un aboiement se fait entendre sur la droite. Biquette et moi ne sommes pas seules à veiller…

L’une après l’autre les étoiles s’éteignirent…

Ici et là des lumières commencent à animer les croisées.

Une lueur pâle parut dans l’horizon…

Et tandis que les lève-tôt baillent en s’étirant une dernière fois, la neige doucement, patiemment,  recouvre les toits d’une fine pellicule blanche.

Le chant d’un coq monta d’une métairie !

De la chambre à coucher se faufile jusqu’à moi  la voix de Cabrel. Il y a pire pour sortir Thomas du lit...

Enfin ! dit la pauvre bête.

Pas fâchée d’être parvenue au matin et de mieux retrouver le décor familier.

Blanquette redoubla de coups de corne, le loup de coups de dents…

Pourtant dans ma bouche la douleur redouble d’intensité. Vite avaler deux cachets d’antidouleur. Je n’ai décidément pas des crocs de loup. Mais lui, le vilain, a-t-il jamais connu cette rage là ? A-t-il jamais été victime de douloureuses insomnies ?

…et elle s'allongea par terre dans sa belle fourrure blanche toute tachée de sang...

Je suis prise d’un vertige et n’ai qu’une envie, me coucher, même là au sol…

- Hé, mais tu titubes ! Tu as bu ?

La voix de M. Seguin me parvient ouatée, lointaine, si lointaine…

Blanchette ! Alphonse Dau… Daudet !

Je suis parvenue à murmurer les noms de ceux qui m’ont permis de tenir jusqu’à l’aube mais Thomas ne semble pas capter ce que je dis.

Quand il se trouve enfin face à moi, je saisis la stupeur sur son visage.

- Ben, ma pauvre ! Pourquoi ne m’as-tu pas réveillé ? Je n’ai jamais vu une joue aussi enflée.

- …voulais tenir jusqu’à l’aube… Blan…chette !

- Plus un mot, je t’emmène aux urgences.

A-t-il seulement vu qu’il avait neigé sur la ville ?

Et avant de sombrer, j’ai une dernière pensée pour Alphonse Daudet et pour mademoiselle Jeanne, ma première institutrice.

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Publié le 14 Mars 2018

Edward Hopper - clic et clic

…c’est la chienne, Linnie, qui m’a repéré la première. Un homme jouait à lui jeter une balle mais elle s’est détournée, oreilles pointées dans ma direction.

Qui était cet homme ? Que faisait-il là, près de Mary ?

L’homme s’est levé, a marché vers moi dans l’herbe jaunie par la sécheresse.

"Vous cherchez quelqu’un ?"

Derrière lui Mary, les bras croisés sur son abdomen, me faisait l’effet d’une statue de sel. Son ventre proéminent, ses beaux seins gonflés, son teint plus pâle que jamais. Ma Mary !

Malgré la douleur qui me fendait le cœur j’ai réussi à bredouiller "du travail… je cherche du travail"

L’homme a ricané "y a pas de travail ! Pas d’récolte ! Le soleil a tout brûlé sur place, passez votre chemin"

Mary a semblé s’ébrouer et d’un ton dur que je ne lui connaissais pas a dit "il se fait tard, offrons-lui le couvert et un coin de grange, il t’aidera demain à atteler le cheval et à remplir la citerne d’eau à la pompe du village"

L’homme a haussé les épaules tout en rappelant le chien qui se frottait à mes jambes en quémandant une caresse.

A la nuit tombée, Mary m’a apporté un plat de haricots rouges avec une tranche de lard et quelques fruits.

Sans me regarder elle a dit "pourquoi es-tu revenu… pourquoi si tard ?… je t’ai tant attendu... pour demain après-midi, je veux que tu sois parti, Greg, définitivement, parti ! Je ne pouvais plus attendre, il y avait urgence… comment gérer seule la ferme après la mort de mon père ? Tu m’as bien laissé tomber… tu m’avais tant promis… Benny n’est pas un mauvais bougre, c’est un mari comme un autre, un père qui sera présent, lui !"

Ses paroles m’ont fait l’effet d’un fer rouge sur la peau. Douloureuses, tellement douloureuses.

A quoi bon m’expliquer à présent, dire mon arrestation, les mois d’incarcération pour une faute que je n’avais pas commise alors que tout à mon désir de la rejoindre je mettais un terme à mon entreprise. Les vexations, les lettres écrites pour elle et que l’on déchirait devant moi en ricanant, les coups et brimades, l’angoisse de la savoir seule là-bas, si loin… à quoi bon ?

A quoi bon les haricots rouges ? Ils ont refroidis, seuls dans leur coin.

…les éclairs de chaleur dans la nuit, le tonnerre qui gronde, la foudre enflammant un sapin sec, la maison à son tour prenant feu comme une torche… Mary !

J’ai vu Mary inanimée dans les bras brûlés de Benny. Il l’a déposée à l’abri et malgré le danger est retourné dans la maison en criant "Linnie, Linnie…"

Ni Linnie, la douce chienne, ni Benny ne sont jamais réapparus.

A mon tour, j’ai saisi Mary dans mes bras et me suis enfui loin de ce brasier… de cet enfer… Le puit était tari où aurais-je pu trouver de l’eau ?

Tu es né cette nuit-là, John, mais pour Mary, ta mère, il était trop tard, elle a succombé quelques heures après ta naissance.

…de loin, j’ai suivi ton parcours, veillé sur toi…  c’est une promesse que j’avais faite à Mary devant témoin juste avant qu’elle ne meure…

Avec l’accord du juge, j’ai fait fructifier les terres qui te revenaient de droit…

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"John est adulte aujourd’hui ! Regarde comme il est fort et beau !

Va, mon chien, tu es son cadeau.

Va, raconte-lui mon histoire, son histoire…"

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Pour Mil et une - sujet 10/2018 - clic

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Publié le 7 Mars 2018

Photo de  REGHAL  clic et clic

 

Quand, pris par une émotion inexpliquée, il était tombé sous le charme du moulin désaffecté et de la petite maison de meunier à peine mieux préservée, Jeff se sentit aux anges.

"Avec un peu d’huile de coude, nous en ferons un nid douillet et pourquoi pas une halte de promenade, la terrasse est si spacieuse, nous pourrions y servir des rafraîchissements et quelques gourmandises"

Joséphine, heureuse de le voir si enthousiaste, avait opiné quoique en son for intérieur elle s’avouait en pénurie d’huile de coude. Mais basta, la vie n’était-elle pas belle ?

Carpe Diem !

Sitôt l’achat conclu, Jeff s’était mis au travail : truelle, ciment, enduit, et un mélange par ici, et un mélange par-là… Il consacrait tout son temps au moulin tentant d’y conserver l’esprit initial dans le secret espoir d’y créer un petit musée.  

Joséphine plus réaliste avait demandé l’aide d’un spécialiste pour aménager dans la maison un coin cuisine-douche-réserve ainsi qu’un petit salon-chambre-à-coucher-vestiaire.

Le mini nid, rustique mais malgré tout confortable, terminé, Joséphine s’installa au soleil avec moult crèmes de protection solaire, son vernis à ongle et un bon roman.

Carpe diem !

Plus le temps passait, plus dans le moulin Jeff pestait. Ce qu’il avait fait la veille se révélait souvent bancal et il lui fallait revoir ses plans.

"Jo, appelait-il d’une voix forte, il me faudrait du carrelage, autant de bois, du mortier hydrofuge, etc…"

De mauvaise grâce, elle se mettait au volant de la voiture à laquelle était attelée une remorque brinquebalante. Trente kilomètres aller, trente kilomètres retour, ce n’était pas une sinécure pour trouver un magasin de bricolage dans la région.

Au retour, Jeff s’énervait : "je t’avais demandé des vis de 10 mm, pas de 15 !"

Excédée par les reproches récurrents, Joséphine lui suggéra d’engager un homme de métier pour finaliser les travaux.

"Voyons, Jo, tu me prends pour un incapable ? Non, non, je veux faire tout cela de mes mains"

Tout en se lamentant mentalement sur l’état miséreux de ses ongles manucurés soumis au rude contact des matériaux et tracassée par les mois d’hiver qui tôt au tard lui compliqueraient un peu plus la vie, Joséphine fourbissait sa vengeance.

Quand le soir arrivait et que Jeff s’attablait elle lui servait invariablement de la baguette rassise, un morceau de fromage dur et quelques fruits blets.

Sous le regard noir de son compagnon elle lançait innocemment "désolée, mon pauvre chéri, je ne sais être au four et me consacrer au moulin" Puis cajoleuse elle poursuivait d’un "le grand air nous fait un bien fou, nous retrouvons la ligne de nos vingt ans. Tu t’en souviens ?"

Jeff n’en pouvait plus. Son pantalon flottait autour de sa taille à un point tel qu’il avait dû se résoudre à le maintenir à l’aide d’une paire de bretelles ajustables mais fantaisie de Joséphine.

A quoi je ressemble là ? Et si des promeneurs passaient dans le chemin en contre-bas ? Et si l’un d’eux faisait une photo ? Ridicule, je suis ridicule et en plus j’ai la dalle. Ah ! Une bonne côte de bœuf, j’en rêve !

Trois mois à ce régime d’ascète et notre homme était mûr pour le retour en ville.

"Tu sais, dit-il à Jo, j’ai pensé à toi. La vie à la campagne est trop rude, tu mérites mieux. Revendons le moulin et la maison"

Et Joséphine, heureuse, a retrouvé la ville.

Pourtant, certains soirs, elle ne peut s’empêcher de penser qu’elle a été grugée. Et tout en touillant dans une sauce ou en sortant un rôti du four, elle ressent une douleur aux bras.

Oui, elle est toujours en pénurie de cette fameuse huile de coude.

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Pour Mil et une - sujet 09/2018 - clic

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Publié le 1 Mars 2018

Illustration Anne Anderson - clic 

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Mots à placer pour Treize à la douzaine :

Cavalcade - touche - hiver - lanière - sempiternel - écorce - échelle - frite - chêne -anaphore - passoire - verre -- thème : blanc

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- Et de cette pile-là, madame Chêne, j’en fais quoi ?

Ces draps, je les avais achetés lors d’une quinzaine du blanc…

- Ah ! en hiver alors, madame Chêne ! Vous étiez partie au ski ?

- M’oui, c’était en hiver la quinzaine du blanc… quant au ski, Laëtitia… à l’époque…

- Moi aussi j’aimerais partir skier, déguster une raclette au soleil face à la montagne et puis j’ai vu sur le Web des cornets à frite pour fondue savoyarde, le top !

- M’oui, je vois cela d’ici, je le vois très bien au vu de votre mine resplendissante.

- Ah, vous avez remarqué, madame Chêne… j’ai fait une touche…

- Une touche ? Oh, vous voulez dire que c’est la cavalcade dans votre  cœur, Laëtitia ?

- Cavale-quade ? Heu, non, mais c’est comme si des chevaux couraient au galop dans ma poitrine quand je vois Brice.

- Brice ! Toute la Bretagne à vos pieds, Laëtitia.

- Ben non, quelle idée, il est pas breton, Brice !

- Soit, soit… Avant de continuer, voulez-vous partager avec moi une tisane à l’écorce d’orange avec quelques lanières de zeste de citron ? Il faut juste que je retourne à la cuisine, j’ai oublié la passoire.

- Juste un verre alors, madame Chêne, parce que moi les épluchures j’aime pas trop, je préfère les orangettes au bon chocolat.

- M’oui, je vois cela…

- …pourquoi vous dites "M’oui, je vois cela" alors qu’il n’y a pas d’orangettes ici ?

- Vous avez raison Laëtitia. Ce que je radote est bien loin de l’anaphore.

- Alors, là, madame Chêne, je ne sais pas qui est Anna Fore. Une de vos amies peut-être ? Mais c’est pas tout ça, je m’en vais chercher la passoire et l’échelle pour arriver à cette pile de draps.

- L’escabeau, Laëtitia, l’escabeau suffira… Vous pourrez les déposer dans cette caisse à ma droite. Je les ai assez vu ces sempiternels draps blancs qui traînent là-haut depuis des lustres, je vais m’en défaire. Moi, ce que j’aime ce sont les couleurs chaudes, les tissus soyeux.

- Je suis bien d’accord avec vous, madame Chêne, la collection de draps de ce San Peter Neil n’est pas très gaie. Elle n’a pas dû avoir beaucoup de succès. Et vous me dites qu’on lui consacrait une quinzaine spéciale ? Drôle d’idée. Et on les mettait sur les lustres ? Bizarre, vraiment !

- Oui, Laëtitia, la vie est parfois bizarre. Voyez, si je ne m’étais pas cassé la jambe et si je n’étais pas immobilisée dans cette chaise roulante nous n’aurions jamais fait connaissance.

- Alors là c’est bien vrai, j’adore venir vous aider, madame Chêne, et puis j’en apprends tellement à votre contact.

- Moi aussi, Laëtitia, si vous saviez… vous êtes un vrai petit rayon de soleil.

- Oh ! madame Chêne, c’est exactement ce que me dit Brice ! Dites, vous ne m’en voulez pas de vous appeler Chêne ? Oak, c’était le prénom américain de mon ex… et il n’était pas tendre, lui.

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