Séki, l'archiviste

Publié le 22 Janvier 2013

 
              
       Un matin de plus Séki se réveille en sueur, le teint blême et la nausée au bord des lèvres. Ses yeux à peine ouverts les questions fusent : " Maudit rêve que me veux-tu ? Quand cesseront les tourments dans lesquels tu me plonges depuis de nombreuses nuits ? Pourquoi t’en prends-tu à moi, je ne suis qu’une jeune fille seule et sans histoire "
Séki se lève, se penche à la fenêtre et respire profondément l’air frais de la vallée mais toujours les mêmes images la taraudent. A qui en parler ? Certes le château du Roi grouille de vie, chaque tour et tourelle abritent quantité de personnes, cela n’empêche Séki de se sentir bien isolée et désarmée. Comment décrire à tous ces gens pressés et indifférents le songe dans lequel lui apparaît une étrange femme accoutrée de manière singulière et coiffée d’un chapeau pour le moins extravagant ? Et les mots énigmatiques prononcés par sa bouche tombante, seule partie mobile de ce visage quasi momifié et marqué d’étranges signes, oui, ces mots " J’ai besoin de vous " comment les confier à quiconque ?  Ce n’est qu’un rêve, un mauvais rêve "
  
Séki se secoue, fait ses ablutions et déjà la fougue de sa jeunesse éloigne d’elle le malaise dû à son cauchemar récurrent. C’est que le travail ne manque pas aux archives du royaume délaissées depuis des lustres et des lustres et, chose rare en ces contrées, Séki élevée en province par des parents érudits sait parfaitement lire, écrire et parler en plusieurs langues. Choisie parmi cinq prétendants venus de tout le pays elle a été désignée voici trois lunes  "Archiviste des Édits Royaux, Livres et Autres Documents "
 
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Quand elle arrive dans la salle basse du donjon entièrement réservé à l’archivage, Séki est envahie de bonheur. Sentir l’odeur particulière du papier et des reliures en cuir crée en elle un émoi presque aussi fort que celui ressenti lorsque, par hasard, elle croise dans un couloir le jeune écuyer Akkmarr attaché au service du Roi.
En cette matinée, Séki, irrésistiblement attirée par un vieux coffre aux ferrures rouillées, décide de s’occuper des documents qui y sont entreposés. Il lui faut lire, répertorier, traduire parfois, puis ensuite classer chaque texte, dossier ou livre de manière scrupuleuse et soigneuse. La jeune fille apprécie ce travail de longue haleine et, plongée dans les manuscrits, elle oublie ses soucis. Le temps passe rapidement et Séki sursaute en entendant le son de la cloche invitant au repas.
 
"Déjà le milieu du jour ! " En se levant du tabouret recouvert de fourrure elle accroche par mégarde un gros livre vert qui chute lourdement sur le sol carrelé et s’ouvre sur une illustration. Surprise ! La dame qui hante ses nuits y figure à l’avant plan d’un château en tous points semblable à la demeure royale. Intriguée Séki ramasse le livre mais au moment où elle le repose sur la table son pouce droit touche la représentation de la femme qui à ce contact quitte subitement la page et flotte dans l’espace.
 
"Merci Damoiselle ! Me voilà enfin délivrée " La voix a exactement les mêmes intonations que celle des rêves de Séki qui reste coite de stupeur face à ce spectre inquiétant. En se dodelinant légèrement la dame poursuit son discours…
" Je me nomme Hallilas et voici trois siècles mon jeune époux Guron et moi-même habitions ce château. Tous deux au service du Roi et de la Reine nous connaissions le vrai bonheur. Hélas, il fut de courte durée. La Reine mariée contre son gré à un époux âgé et bougon s’épris de mon aimé. Elle manœuvra et louvoya avec tant d’adresse que mon cher Guron suivit aveuglement son sillage et me délaissa.
Point entièrement satisfaite de ce succès la Reine convoqua ses couturières et leur fit exécuter une horrible tenue qu’elle me força à enfiler sitôt terminée. J’en devins la risée de la cour, nulle moquerie ne me fut épargnée et Guron pris de remords d’avoir succombé aux charmes de sa souveraine se pendit à une haute poutre. La jalousie de la Reine à mon égard se mua alors en haine et, folle de douleur et de rage, elle me fit jeter un sort par un sorcier à sa solde. Depuis ce temps, je végète dans ce livre maudit mais par bonheur, Damoiselle, vous êtes survenue et peu à peu, si vous m’y aidez, je vais reprendre apparence humaine "
 
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Bouleversée Séki n’a pas perdu un seul mot de ce récit et son regard parcourt le visage livide de Hallilas. La proximité des deux femmes lui permet d’en observer avec attention les signes étranges. Étranges oui, mais pas étrangers à sa mémoire. Hormis dans ses rêves où, mais où, les a-t-elle déjà vus ?
Un silence pesant s’installe dans la pièce. En se balançant de plus belle le spectre semble attendre une question émanant de Séki. Mais la question tarde et Hallilas devient à chaque seconde qui passe plus translucide.
 
" Voulez-vous m’aider ? Je voudrais tellement revivre une vie normale et, qui sait, ressentir à nouveau le sentiment d’amour " La voix de Hallilas est faible, geignante quand elle parvient aux oreilles de Séki. Comment résister à une telle demande ?
" Que dois-je faire ? »"s’entend-t-elle clairement prononcer.
" Pour annuler le sort maléfique il suffit de me débarrasser de ma coiffe. Mes bras sont si faibles que seule je n’y puis parvenir "
 
Hallilas incline la tête dans un geste d’invite. Les bras de Séki se tendent, ses doigts touchent l’énorme chapeau et dans une fulgurance elle se souvient du vieux mage ami de ses parents, de son grimoire, des signes. Elle sait qui est cette femme au nom de Hallilas. Elle comprend que nul mensonge et turpitude n’ont effrayé cette redoutable Gardienne Des Secrets pour accomplir sa mission. Fidèle au serment tatoué à même sa peau elle veille à éloigner tout curieux des secrets et documents magiques.
 
Mais déjà au contact du tissu ensorcelé l’esprit de Séki s’évapore et son corps évanescent se dilue dans l’atmosphère. Déjà, la Gardienne Des Secrets réintègre le livre vert qui mystérieusement rejoint la malle. Tout se fige.
 
Silence ! La salle basse du donjon des archives a retrouvé sa quiétude.
 
 
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Rédigé par Mony

Publié dans #Contes - Fables

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Nais' 27/01/2013 18:01


Bonjour Mony,
Joli conte en effet... Mais quelle triste fin pour cette gentille archiviste !
Bises, belle journée à toi

emma 23/01/2013 10:01


un conte dans la grande tradition, terrifiant et terriblement romanesque

Aimela 23/01/2013 09:54


Tu m'as amené très loin avec Seki, je vais avoir du mal à retrouver la réalité. Merci de ce joli moment

louv' 23/01/2013 08:18


Un très bel imaginaire qui nous emporte loin..J'aime énormément :)

Annick SB 22/01/2013 21:31


Que ce conte de Séki, hantée par des démons est belle et magique ... Bravo ! Tu nous tiens en haleine jusqu'au bout mais je me demande du coup si la salle basse du
donjon des archives a vraiment retrouvé toue sa quiétude ? 

chloé 22/01/2013 21:21


Encore un très joli conte accompagné d'une superbe musique et nous voila transporté une fois de plus dans ton bel imaginaire! décollage immédiat! Que de beaux moments passés ici! Merci Mony.
Passe une bonne soirée.chloé