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Publié le 30 Septembre 2017

  Quint Buchholz - clic

 

 

La grande migration débute à l’aube, à l’heure où la brume encotonne le paysage d’une douceur énigmatique.

 

C’est d’abord un vol d’oiseaux aux mouvements lents et réguliers. Flop, flop, flop !

Puis un deuxième, plus rapide. Fouuuu !

Et un troisième, énervé et bruyant de s’être laissé voler la vedette lui qui veut mener la danse céleste. Piououou, piououou !

 

Un cocorico sonore, surgi dont ne sait où, rappelle tous ces beaux emplumés à l’ordre, Maître Coq veille à l’ordonnance de la cérémonie.

 

C’est au tour de Victor, le musicien, de s’installer à même le pré pour saluer le lever du soleil. Au gré de son inspiration, la musique enrobe l’atmosphère, la pimente de mille arpèges tantôt joyeux, tantôt sobres puis s’élance dans une folle sarabande.

Des voix se joignent aux sons de la viole de gambe, précises, cadencées, lumineuses…

 

Puis un frou-frou délicat se répète encore, encore… frou, frou

Messire Escargot foule lentement la rosée et malgré sa taille imposante sa migration immuable ne dévie pas de sa trajectoire. Ses yeux mobiles clignotent de droite à gauche, de haut en bas semblant prévenir les alentours :

 

" Mesdames, Messieurs me voilà, ma maison est à votre disposition "

 

La viole magique est rangée dans son étui, les voix s’éteignent une à une.

 

Victor se lève, s’ébroue, saisit son sac à dos posé sur le banc et se met en marche.

Faisant fi de l’adversité du quotidien qui se rappelle à lui, il chantonne en pénétrant dans le métro.

 

Pour lui sa grande migration journalière commence !

 

(pour Mil et une en juillet 2016)

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Publié le 23 Mars 2017

Catastrophe !

Titi, j’ai besoin de toi !

Titi, c’est moi et quand mon pote Renaud m’appelle, je suis là !

Depuis, je colle, je recolle et colle encore des autocollants au dos de bouquins. Je n’en ai jamais eu autant en main ni autour de moi. Normal, je suis au salon du livre.

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La dictature diététique

(Je colle)

Pourquoi ces femmes de tous âges et de tous horizons se réunissent-elles chaque semestre en grand secret dans un endroit différent de la Terre ?

Porter de la fourrure c’est porter la mort, scandent les défenseurs des animaux lors d’une manifestation parisienne qui va dégénérer en drame au moment même où dans la savane africaine des braconniers subissent le sort qu’ils réservaient à un groupe de léopards.

Qui a ordonné leur mort plutôt que leur arrestation ? Pourquoi des éléments perturbateurs ont-ils mis le feu à un rassemblement pacifiste ? Qui sont les Félines ?

Shérazade de Miletune nous emmène à sa suite dans une enquête haletante où le mot NATURE s’écrit en majuscules.

 

Les Félines

(Je colle)

Vague ? Vague à l’âme qui lamine tout sur son passage.

Comment un seul coup de blues peut-il à ce point déterminer nos destins ?

Vous ne sortirez pas indemne de cette lame de fond décortiquant toutes les facettes de l’âme humaine - A lire de toute urgence !

 

Oublier la quatrième de couverture !

Un qui va se faire coller, c’est l’imprimeur. Je ne voudrais pas être à sa place…

En attendant, je boulotte, c’est toujours cela de gagné.

 

La dernière vague

(Je colle)

Peut-on éternellement fausser nos sentiments ? Avec finesse Shérazade de Miletune pose ses pions un à un et nous pousse dans nos derniers retranchements. Accepterons-nous de faire partie de sa multitude de personnages et d’entrer dans le roman ?

Ce récit-jeu est un pur délice de subtilité et d’ironie !

 

Mémoire d’un faussaire

(Je colle)

Ne manger que des aliments verts ou orange - Seules les céréales renferment les éléments de notre bien-être - Jeûner dix jours par mois est le summum du nirvâna - Consommez uniquement des repas liquides… Pourquoi certains ressentent-ils le besoin de suivre ces slogans dictateurs qui tentent de régir nos assiettes ?

Sous les dehors d’une enquête scientifique Shérazade nous plonge en réalité dans une folle histoire d’amour, celle de la cuisine et de ces délices.

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Catastrophe, Titi ! Tu as mélangé les quatrièmes de couverture ! C’est pas possible ! Shérazade de Miletune sera là dans un instant pour une séance de dédicace, je vais me faire virer.

 

Renaud n’en mène pas large et moi, je me fais tout petit, petit…

…petit coup d’œil à droite, petit coup d’œil à gauche, les lecteurs manipulent les livres, intrigués, puis les tendent à l’hôtesse. Quatre d’un coup ! Certains les prennent en photo et s’activent sur leur smartphone.

 

Titi, tu es trop top, tu as déclenché un buzz du tonnerre, ces bouquins seront des collector's, je te le promets !

 

Comblée, Shérazade de Miletune n’y a vu que la patte de génie de Renaud son agent.

Moi, j’ai repris le RER et je suis rentré chez ma mère. 

Demain, demain peut-être, aurai-je enfin un vrai boulot ?

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Pour Mil et une en mars 2017 - clic

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Publié le 28 Février 2017

Ce texte est une suite aux écrits suivants : clic - clic - clic 

C’est joli les coquillages !

Jaco les lave soigneusement, les sèche dans un grand drap en éponge puis les étale par ordre décroissant sur l’étagère de sa chambre. Ils lui rappellent son séjour à la mer avec les autres pensionnaires de "l’Arc en ciel"

Le matin, la plage était immense et, accompagnés des éducateurs, ils marchaient au bord de l’eau puis la marée montait, montait et la plage rétrécissait.

Jaco a apprécié jouer au ballon sur le sable fin et faire s’élever un cerf-volant dans le ciel. Comme il était fier de lutter contre le vent !

Un jour, le groupe s’était rendu dans un parc d’attraction et Jaco avait, pour la première fois de sa vie, fait un looping sur les montagnes russes. C’était un peu impressionnant mais ce n’est pas ce que Jaco avait le plus apprécié durant ses vacances.

 

Il faudra qu’il raconte tout cela à son frère Marcel quand il viendra lui rendre visite.

Comme d'habitude son frère dira peut-être "mais oui, Jaco, je connais tout cela"

Faut toujours qu’il joue au plus malin, Marcel !

 

De ses gros doigts boudinés Jaco caresse délicatement un coquillage et rigole en douce.

Marcel va être bien surpris et étonné d’apprendre que Jaco est devenu musicien.

Comment s’appelle l’instrument déjà ?

… heu, un orgue de limonade ? Un limon-air ? Un barba-rit.

Jaco a joué un air qu’il connaît bien, c’est donc un limon-air !

Après une dernière caresse il délaisse les coquillages pour ses crayons de couleur, décidé à faire un beau dessin pour Marcel.

 

...un vélo noir, IMMENSE, avec une remorque, puis un gentil monsieur avec une barbe blanche et un chapeau de paille, puis un théâtre installé sur la remorque, puis lui, Jaco, qui tourne la manivelle avec l’autorisation du monsieur, puis la musique qui s’envole du théâtre et, et… c’est difficile de dessiner la musique !

Les notes, c’est comment ? Comme des coquillages ?

Alors Jaco dessine quelques notes-coquillages s’échappant du limon-air.

 

Sûr, ce que Jaco a le plus apprécié pendant ses vacances ce n’est pas le grand huit mais les applaudissements des passants qui ont aimé sa musique.

Marcel sera épaté, c’est certain !

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Mil et une sujet semaine 33/2015 clic - image Mil et une

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Publié le 12 Février 2017

Mémé Kiki est vieille mais vi-ei-lle, comme… comme Matu Zalem, c’est Pépé DD qui me l’a dit et Pépé DD sait ce qu’il dit vu qu’il est vieux lui aussi encore plus vieux que Papy, son fils, le père de mon Papa.

Pas facile de s’y retrouver dans ma famille alors Maman a tracé une ligne perpendiculaire, enfin j'crois, avec des noms et des photos de bas en haut. Elle dit que c’est un arbre gynéa-logique. Pépé DD et Mémé Kiki ce sont les racines et moi, je me trouve à la cime.

Gare aux grands vents, a dit Pépé DD, si haut perché tu risques d’être secoué comme pendant une tempête en mer. Pépé DD, c’est un ancien matelot d’eau douce. Avec sa barque il n’a jamais navigué plus loin que le début de l’estuaire mais il veut me faire croire qu’il allait à la pêche aux requins. Je fais semblant de gober ses fables, histoire de respect pour sa qualité d’aïeul.

Mémé Kiki aussi je la respecte même si elle me fait marrer avec ses cheveux rouges qui rebiquent comme les piques d’un hérisson.

                  - Kiki, tu es superbe, vieille mais superbe, lance Pépé DD quand Papy la ramène de                       chez le coiffeur.

Papy fait la grimace et soupire, je crois qu’il a un peu honte des fantaisies de ses parents. Faut dire que Pépé DD est barbu et sa barbe tressée est à elle seule toute une histoire. En douce, j’ai parfois entendu des réflexions dans la famille. Certains prétendent que Mémé Kiki lui a imposé de ne jamais la couper, c’est comme un gage en repentir de l’avoir trompée jadis. D’autres affirment qu’elle cache une mystérieuse cicatrice, souvenir d’une rixe avec un rival.

J’ai dit à mon aïeul que je voudrais connaître son copain Matu Zalem, celui qui est aussi vieux que Mémé Kiki mais il a roulé de gros yeux signe qu’il est contrarié. Il est peut-être jaloux de ce Matu Zalem ? Est-ce lui son concurrent ?

Quand j’ai posé la question à Mémé Kiki, elle a souri de toutes ses rides et m’a dit : Ah ! L’amour, mon petit ! Il n’y a rien de tel !

J’espère le rencontrer un jour, ce fameux amour, et ajouter des branches à notre arbre gynéa-logique. Peut-être, plus tard, me transformerais-je à mon tour en racine… ?

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Pour Mil et une - semaine 23/2016

Logorallye sur une image originale de P. Levaillant - clic

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Publié le 8 Février 2017

…quarante huit heures de permission, pas une minute de plus sinon c’était la corvée balayage de la cour de la caserne. Le temps m’était compté et le rendez-vous que j’avais donné à Shirley mon seul point de mire. Daddy était venu me cueillir à la gare, Mumm avait repassé ma chemise rouge et mon jean. Adieu uniforme qui gratte, vive la liberté !

 

…j’allais enfin retrouver Bob. Que c’était long six semaines sans le voir et tant pis si Al, mon patron, me lançait des regards mécontents ; mon service au snack se terminait à dix-huit heures trente, pas question de prester une demi-seconde de plus. J’ai couru dans ma chambre en me débarrassant au plus vite de ma tenue de travail. Quelle robe allais-je enfiler ? Celle à volants que Bob aimant tant, ou la rouge ? Celle à fleurs ? J’ai fouillé fébrilement le tiroir pour trouver une paire de bas sans accroc.

- Shirley, ma fille, tu aurais pu préparer tout cela hier soir, m’a dit ma mère.

- Mmm, ai-je répondu la bouche remplie d’épingles à chignon.

 

- A table, a lancé Mum en passant la tête dans ma chambre.

- Pas faim, pas le temps !

Soupirs de Mum.

- T’as vu ta maigreur, heureusement que tu portes une ceinture à ton pantalon…

- Tracasse pas, Mum, je mangerai en ville.

Re-soupirs.

- On te verra d’ici ton départ ?

 

…où allait-il m’emmener ? Au ciné ? Chez le Chinois ? Au bal chez Billie ? Surprise !

- Tu me prêtes ta veste blanche ?

Kat, ma sœur, a râlé pour la forme quand j’ai ouvert sa garde-robe. Normal, je l’avais surprise avec mon pull jaune pas plus tard que la veille…

 

…ne pas oublier mon harmonica, mon foulard rouge… Shirley, ma belle, me voilà ! Zut une mèche rebelle ! Vite la gomina !

 

…qu’il est beau en uniforme sur la photo ! Mais c’est pas pratique pour aller danser… Dadidoudidadidouda… mes jambes frétillaient d’impatience.

Quand la sonnette a tinté, Kat s’est empressée d’aller ouvrir.

- Pas touche à mon Bob, j’ai crié.

- Pas de risque, a t-elle claironné.

 

Quand j’ai sonné à la porte de Shirley j’ai eu droit au regard hautain de sa sœur. L’était jalouse à coup sûr.

 

Nous avons dansé le rock et des slows toute la soirée. L’orchestre "The Kings" était au top. Les copains zieutaient Shirley, mignonne à croquer dans sa robe à volants…

…Bob n’a pas résisté à monter sur scène et à accompagner "The Kings" avec son harmonica. Toutes les filles m’enviaient ! …

…L’histoire s’est corsée quand nous avons décidé de rentrer. Dehors, c’était le déluge. Nous avons couru dans les rues, trempés jusqu’aux os….

…Je tremblais de froid alors Bob m’a guidée vers le kiosque du parc. Bien serrés l’un contre l’autre, nous avons attendu la fin de l’averse et…

…Et ce qui devait arriver arriva… tout comme ta mère neuf mois plus tard !

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- Alors Granny, toi aussi tu as été une "maman surprise" à vingt ans ? Et toi Grandpa un jeune papa encore soldat ?

Granny a souri et a répondu - je serai heureuse de garder de temps en temps ton petit bout de chou.

Grandpa, lui, a sorti de sa poche son harmonica. Quand il est ému et que les mots s’emmêlent dans sa tête, les notes sont toujours ses alliées.

Norman, mon amour, m’a fait un clin d’œil et dans son berceau, Emily a soupiré d’aise…

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Pour Mil et une en mars 2013  -  peinture de Norman Rockwell

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Publié le 27 Janvier 2015

Concerne : déclaration sinistre-incendie

Madame la Marquise,

un fâcheux incident dû au zèle d’un employé occupé à la déchiqueteuse à papier a fait disparaître la déclaration de sinistre-incendie que vous aviez adressée à notre compagnie d’assurances et nous en sommes sincèrement désolés.

Auriez-vous l’obligeance de nous fournir une copie de ce document ?

Dans cette attente, je vous prie de croire, Madame la Marquise, à l'expression de nos sentiments distingués.


M. Alâdrois

Assurances Toutrisque

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Concerne : déclaration sinistre-incendie

Monsieur Maladroit,

dans le désarroi qui fut mien j’ai égaré la copie de ma déclaration de sinistre aussi vais-je tenter de la réitérer succinctement de mémoire.

    • Tout cela est dû à l’impétuosité de Max le chien de feu mon époux. Cet animal n’a jamais supporté la délicatesse de Mimine, ma chère chatte persane et quand celle-ci après sa sieste a voulu me rejoindre au jardin où, accompagnée de Firmin, notre jardinier, je cueillais des roses, il l’a poursuivie comme un malotru.

    • Mimine, apeurée, a tenté avec courage de semer son tortionnaire. Imaginez, Monsieur Maladroit, quelle fût sa terreur quand elle se faufila entre les artificiers s’activant à la préparation du son et lumière devant avoir lieu le soir même.

    • Il faut savoir en effet que malgré l’accident malencontreux et fatal dont fut victime mon époux au cours de la dernière saison de chasse je tenais à poursuivre la tradition annuelle d’ouvrir nos parc et jardins aux braves gens des alentours et à leur offrir un feu d’artifice…

    • Max, Monsieur Maladroit, est un chien imposant. Il bouscula un artificier qui s’apprêtait à faire un essai. Déséquilibré, le brave homme laissa s’échapper la mèche allumée qui chuta sur les explosifs. Il s’ensuivit des tirs impromptus qui nous surprirent Firmin et moi au point de nous faire accourir vers le château en abandonnant les gerbes de fleurs prévues pour agrémenter le décor.

    • Une fenêtre de mansarde était restée ouverte, celle où étaient entreposés des pagnes, vestiges de la collection africaine d’un aïeul de mon mari. Hélas, une étincelle en profita pour propager le feu à la paille de mil très sèche et de là à toute la bâtisse.

     • Les pompiers alertés connurent des ennuis de véhicule. Songez, Monsieur Maladroit, à ce qu’il advient de perdre la calandre et de crever deux pneus dans ces circonstances… Quand enfin ils sont parvenus au château l’incendie était impressionnant.

    • Hélas, trois fois hélas, la pression de la conduite d’eau n’étant pas suffisante sur notre colline les soldats du feu se virent contraints de puiser l’eau dans le grand bassin. Pour l’anecdote, le chauffeur en manœuvrant décapita la statue ancestrale qui le borde mais comme me l'a dit le capitaine, il y a toujours des dégâts collatéraux.

    • Notre splendide bassin fut vidé, les carpes en manque d’oxygène se débattirent en vain mais le sinistre put enfin être circonscrit.

    • Comme vous pourrez le constater au travers des deux photos que je joins à ce courrier ma demeure est désormais inhabitable et le domaine tout entier présente un aspect pitoyable et dévasté évoquant de sinistres souvenirs de guerre.

    • Mon seul bonheur est d’avoir retrouvé Mimine, ma douce chatte, saine et sauve et d’être hébergée chez Firmin, mon fidèle jardinier. C’est avec beaucoup d’impatience que j’espère de vos nouvelles pour enfin envisager l’avenir.

Bien à vous,

 

Cunégonde de la Déveine,

Marquise de la Guigne

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Publié le 25 Novembre 2014

Ce texte est une suite aux écrits suivants : clic et clic

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Les grandes personnes, c’est très compliqué, Jaco le sait bien !

La preuve, tout à l’heure, pendant l’excursion dans le parc, l’Marcel, son frère s’est exclamé : il est superbe cet elfe en fil de fer ! Il fait s’envoler le savoir aux quatre vents !

Un elfe !

Le savoir !

L’Marcel, il joue toujours au plus malin mais il ne sait même pas que les elfes ont des oreilles pointues et que ce sont les anges qui ont des ailes ! Et puis les semences, c’est pas du savoir, Jaco en est certain.

Les grandes personnes sont décidemment bizarres. Quatre vents ? Quatre !

Jaco en connait bien plus de quatre. Sur ces gros doigts boudinés il compte : un, la bise, deux, le vent du nord, trrrrois, heu, trois… Bof ! Tantôt il s’en rappellera…

Ce dont il se souvient bien, Jaco, c’est de sa vie à la ferme, avant le décès du père. Il appréciait tellement de gambader dans les prés, cueillir des cardamines, des primevères et même des pissenlits et puis, il faisait comme l’ange quand les fleurs se transformaient en aigrettes, il soufflait, soufflait en faisant un vœu.

Jaco aime bien les vœux. Depuis qu’il réside à l'"Arc-en-ciel" il en fait souvent pour que l’Marcel qui vit à la ville vienne le voir, ou pour qu’il y ait du potage aux tomates au menu, ou pour ne plus jamais faire pipi au lit ou… la liste est longue !

- Dis-moi, Marcel, tu crois qu’il pousse des pissenlits au paradis et que les anges font pipi au lit ?

L’Marcel a toujours un air ahuri quand Jaco lui pose une question. Vraiment les grandes personnes sont étranges.

Jaco, en secret, renouvelle son vœu de ne jamais être comme eux, il préfère tellement être lui, même si on le dit un peu différent !

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Publié le 6 Novembre 2014

   

- Le père François ! Vite, sauvons-nous !

Totor, moi et Lulu, on rigole bien en observant le père François au travers de la haute haie d’aubépine.

- Je vous ai à l’œil garnements, gare à vous !

Lulu, le plus gourmand et le plus prévoyant de nous trois brandit, triomphant, son sac rempli de prunes. Notre réserve de guerre comme il dit.

Totor a été piqué par une guêpe et suce son doigt douloureux.

Moi, je prépare déjà un plan de représailles dans ma tête.

 

On s’est séparés en fin d’après-midi après avoir caché notre trésor dans notre camp secret, il était temps de rentrer.

- Tu ne manges pas grand chose, a dit Maman en observant mon assiette. Les gargouillis de mon ventre ont répondu pour moi et Maman a levé un sourcil inquisiteur.

Au dessert, elle a dit - je suis passée à l’épicerie tout à l’heure. L’épicier qui rentrait de son verger sur la colline était furieux, son prunier est la proie de maraudeurs.

Papa m’a jeté un regard sévère mais moi, j’ai continué innocemment à déguster ma portion de far, une des spécialités de Maman. Je ne me suis pas fait prier pour aider à la corvée vaisselle mais ma mère est fine mouche et a à nouveau sourcillé quand j’ai dit - je vais retrouver Lulu et Totor pour une partie de foot.

- Ne rentre pas trop tard, a dit Papa, je n’aime pas que tu traînes en rue quand il fait nuit.

 

Totor, c’est lui le spécialiste en dessin et malgré son doigt douloureux il a réalisé avec des craies de couleur un grand œil super, un qui semble jeter des flammes.

Demain matin, tout le village pourra l’admirer sur la porte blanche de l’épicerie.

 

- J’ai mal au ventre, a gémi Lulu.

- Moi aussi, a répondu Totor.

Moi, je n’ai pas eu le temps de dire quoi que ce soit, je suis disparu derrière une haie. Dans le noir, il m’a semblé qu’un œil moqueur m’observait.

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Publié le 11 Septembre 2014

 

C´est l´amour à la plage (aou, cha-cha-cha)

Et mes yeux dans tes yeux (aou, aou)

Baisers et coquillages (aou, cha-cha-cha)

Entre toi et l´eau bleue (aou, aou)

                                                                      Niagara - clic

Et "deux-trois, quatre et un et deux-trois, quatre et un…" la voix de Papy me guide et moi, je fredonne "aou, cha-cha-cha"

Papy, c’est lui qui organise chaque mois une après-midi dansante ouverte à tous. Aujourd’hui, il a promis de m’apprendre à valser comme dans "Danse avec les stars"

Pendant que je reprends mon souffle et bois un jus d’orange, il est à nouveau sur la piste de danse avec Mamy.

- Tes grands-parents sont les rois du tango, me dit madame Alice assise à mes côtés et je m’en sens toute fière.

Madame Alice, c’est l’amie de Mamy. Elle est gentille et m’offre souvent des caramels. Tout à l’heure, j’ai entendu Mamy recommander à Papy de ne pas oublier d'inviter son amie à danser et Papy a levé les yeux au ciel en disant "cela fait plus de quarante ans qu’Alice fait tapisserie"

Quarante ans ! Elle doit être immense cette tapisserie !

- Combien mesure votre tapisserie, madame Alice ?

J’ai dû parler fort pour me faire entendre mais madame Alice semble ne pas me comprendre.

- Ma tapisserie ? demande-t-elle, étonnée.

- Oui, celle que vous faites depuis quarante ans. C’est Papy qui en a parlé…

Madame Alice ne me répond pas. Son visage devient pâle puis tout rouge. Sans un mot, elle prend son sac et quitte la salle. Est-elle malade ou a-t-elle envie de rentrer rapidement chez elle pour continuer à tisser ? Peut-être veut-elle battre le record de la tapisserie que j’ai découverte à Bayeux l’année dernière avec mes parents ?

- Où est Alice ? demande Mamy.

Mais déjà, Papy, infatigable, m’emmène dans un " un, deux, trois ; un, deux, trois…

Papy, c’est ma star ! 

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Pour Mil et une - semaine 37 / 2014       Source image : Wikipédia

Danse avec les stars

La tapisserie animée avec sous titrage en français - clic

La tapisserie décrite sur Wikipédia - clic

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Publié le 16 Juillet 2014

Jacques se lève, contourne les transats et sans un mot entreprend une construction dans le sable.

- Tu bâtis un château, Papy ? demande Ethan.

- Non, une tour, répond Jacques.

Intrigués Ethan et son cousin Mathéo délaissent le ballon qu’ils se disputent depuis un moment et s’approchent de leur grand-père.

- Une tour comment ? Comme en Amérique ?

- Non, une tour de Babel.

Annie sourit malgré ses pensées moroses. Jacques, son Jacquot, et elle traversent une petite perturbation. Une de plus… ? Pourquoi une vieille rancœur vient-elle polluer ces quelques jours de vacances passés avec leurs deux petits ?

- Babel c’est qui ?

- Babel c’est un endroit où jadis les humains ont construit une immense tour.

- Jadis, c’est quoi ?

- C’est il y très, très longtemps.

- Alors la tour de Babel elle n’existe plus ? Il n’en reste que des photos ?

- On peut t’aider, Papy ?

- Bien sûr, vous serez les maçons et moi, l’architecte.

Annie glisse le marque-page dans son roman et ne perd aucunes des explications de Jacques. Tout en s’activant, il raconte de manière ludique une des légendes de l’humanité et évoque les artistes qui l’ont représentée… Annie connaît la suite, n’a-t-elle pas déjà vécu cette scène il y a plus de trente ans ?

- Pourquoi elle est ronde et pas carrée, la tour ?

- Pourquoi on fait une route en tire-bouchon ?

Les questions fusent mais le travail progresse.

- Mamy ?

- Mmm ?

- Dans ton cabas aux trésors tu n’aurais pas quelque chose pour nous ? Papy dit que…

Les billes de verre dévalent le chemin de ronde et c’est à celle qui arrivera la première en bas de la tour. Jacques se lance dans une explication poids-vitesse mais n’a d’yeux que pour Annie et pour la bille aux tons bleutés comme son regard qu’elle tient au creux de sa main. Il n’y a pas besoin de mots pour estomper l’orage qui les guettait. La précieuse agate offerte il y a bien longtemps par Jacquot leur rappelle les liens qui les unissent envers en contre tout.

- Mamy, tu nous montreras la peinture de Breuvel ? demande Ethan.

- Breujel, rétorque Mathéos.

- Oui, mes chéris, je vous ferai découvrir les peintures de Breughel, promet leur grand-mère en faisant un bécot à son Jacquot.

- Hou ! Les amoureux ! s’écrient en rigolant les garçons, taquins.

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Pour Mil et une - sujet 29 - 2014 - clic - Tour de Babel de Pieter Breughel l'ancien - clic

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Publié le 8 Juillet 2014

Quand j’aurai rangé le grenier…
Quand j’aurai…
Quand…  
Quand j’aurai rangé le grenier, me serai dépouillée des souvenirs accumulés ; quand je connaîtrai tous les mots de chacune des langues de la Terre et qu’avec tous je pourrai communiquer ; quand mes souliers seront usés de tous les voyages effectués, de tous les sentiers foulés ; quand j’aurai lu tous les livres des bibliothèques, des plus poussiéreux aux pages écornées à ceux à l’encre encore fraîche ; quand de toutes les fleurs j’aurai fait des brassées de bouquets à suspendre aux portes des maisons ; quand les sons les plus assourdissants ne seront plus que douce mélodie ; quand, au hasard, les dés lancés auront montré toutes les facettes de ce monde ; quand tout cela et que ma soif sera intense, j’irai m’abreuver à la source de mon enfance puis je gravirai la colline où là, immobile, l’Oiseau sacré m’attendra. Sans un mot je le saluerai et blottie entre ses ailes je m’évaderai en abandonnant ici bas toutes mes peurs, toutes mes rancoeurs, tout le fiel de mon coeur.
 
La dernière phrase terminée, le dernier mot lu, le roman me laisse troublée, je n’arrive pas à me détacher de cette femme étrange. Elle semble avoir pris possession de ma pensée, s’être incrustée profondément dans mon âme. Elle est moi et je suis elle. Où est la frontière entre la réalité et l’imaginaire ? Comment l'auteur a t-il pu décrire à ce point ce que je ressens ?
 
Doucement je referme le livre et j’ai la curieuse sensation de m’emprisonner dans un labyrinthe de mots, dans un dédale de vocables qui tous m’appellent et chuchotent mon prénom. Je suis happée, aspirée par des tourbillons de vent, mes cheveux dénoués flottent sur mes épaules, mes paupières clignent sous l’effet de la brusque lumière apparaissant au loin et mystérieusement je me retrouve installée sur le dos doux et soyeux de l’Oiseau sacré.
 
En dessous de nous défilent toutes les contrées de la Terre, des lieux de joie ou de misère, des régions parcourues jadis en quête d’inaccessible et de renouveau, des endroits où j’espérais découvrir l’entente et la complicité et pourtant des dunes du Sahara ivres de soleil aux confins des steppes arides, de la forêt amazonienne à la végétation luxuriante aux sommets enneigés de l’Everest, du Nord au Sud, de l’Arctique à l’Antarctique, de la mer de Corail aux mers intérieures, partout, je n’avais trouvé que des peuplades fières et arrogantes.
 
Mais à présent je ressens toute leur richesse intérieure, toutes leurs valeurs. Je savoure leurs dialectes riches de mille subtilités, leurs coutumes qui remontent parfois à la création du monde et je comprends que la fierté et l'arrogance étaient en moi seule. Du sol, me parviennent des musiques métissées, des odeurs mélangées de cannelle et de vanille, de jasmin et de roses et toujours l’Oiseau sacré poursuit son vol vers la lumière. Il me conduit des jardins de Babylone au Mont des Oliviers, survole la bibliothèque d’Alexandrie et tous les récits anciens pénètrent en moi ; je deviens universelle.
 
Une voix de femme chante à mes oreilles, la lumière devient plus intense, je suis lumière, je connais enfin la plénitude. Je suis débarrassée à jamais de mes angoisses et de mes questionnements. La musique, la voix, l’oiseau, la lumière... le radio réveil...
 
… - Il est 6 heures 20’ et comme Patricia Kaas vient de le chanter, nous entrons dans la lumière d’une matinée que le service météo nous promet ensoleillée. Voici à présent des nouvelles des routes...
 
J’ouvre les yeux et j'aperçois la lampe de chevet allumée, les tentures agacées par une légère brise et sur le parquet le livre qui a glissé de mes mains lorsque je me suis endormie. Je tends le bras pour le ramasser et mes doigts effleurent une matière douce et soyeuse.
 
Cette nuit, l’Oiseau sacré a signé mon rêve de sa plume. (réédition sur ce blog)
 
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Pour la semaine 27, le site Mil et une nous proposait comme sujet d'écriture une peinture de

Claude Théberge...

... et je suis tombée en amour des oeuvres colorées et pleines de vie de ce grand artiste canadien.

Je vous convie à découvrir son univers via les liens suivants :

- page facebook : clic

  - site officiel :  clic 

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Publié le 16 Juin 2014

Pedro, ce n’est pas mon père, pas vraiment...

Quand il me dit "fils" je vois pourtant briller ses yeux.

Moi, je m’appelle Rana. C’est Pedro qui m’a donné ce surnom quand il m’a trouvé dans un fossé, là-bas dans le Nord, au bord d’une route lointaine.

- Couché sur le ventre, les membres écartés, et trempé par la pluie, tu ressemblais à une petite grenouille, fils !

Pourquoi passait-il par-là ? Qui m’avait abandonné, seul, dans la nature ? Que de questions j’ai pu poser à Pedro !

- Fils, c’est le destin qui nous a réunis toi et moi ! Ne sommes-nous pas heureux ?

Pedro est un incorrigible bavard quand il s’agit de sa passion, le spectacle.

- Que de bonheur, fils, quand les gens applaudissent ou quand les sourires illuminent les visages des enfants. N’avons-nous pas un métier merveilleux qui nous mène de bourgade en bourgade? Dès l’instant où nous enfilons nos costumes de scène nous sommes les rois !

Oubliées les heures d’entraînement quotidien, les douleurs musculaires ou les repas aléatoires… Pedro ne retient que le souffle court des spectateurs aux instants les plus périlleux, les éclats de rire, l’incrédulité ou l’ébahissement face aux tours de magie, les mains frappées à la cadence donnée par le trompettiste, le silence imposé par le roulement de tambour…

Oui, Pedro est un incorrigible bavard…

Mais Pedro se tait quand je maquille son visage…

Pourrais-je aujourd’hui le regarder dans les yeux ?

Violetta, tour à tour écuyère, danseuse, équilibriste, dresseuse de chiens… Violetta, mon amie, ma confidente, m’observe dans le reflet du miroir. Je sens son regard posé sur moi, son interrogation. Ma main tremble. Le pinceau dessine un sourire étrange sur la face enfarinée de Pedro. Le sourire dérisoire qu’il fera demain quand il s’apercevra de mon départ ?

Comment pourrais-je lui dire que je le quitte pour rejoindre ce Nord que m’a décrit Arturo, le peintre qui nous a accompagné pendant quelques jours ?

Comment lui faire comprendre que je veux connaître ces gens auxquels, paraît-il, je ressemble tellement ?

Mais surtout, surtout, comment lui avouer mon désir de rencontrer ce personnage de légende, ce Buffalo Bill ?

Pedro connaît-il son histoire ? Pourrait-il comprendre mon espoir de suivre un jour la troupe de cet ancien chasseur de bisons sur les routes et qui sait au-delà des mers ?

Violetta fredonne. Le chien renifle, s’ébroue.

Je me détourne, troublé, et range le pinceau.

- En piste, les enfants ! dit Pedro.

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Pour Mil et une - clic  -  Peinture de Arturo Michelena - clic

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Publié le 20 Avril 2014

- Tu grandis trop vite, nous allons te poser une pierre sur la tête, a dit Maman.

Moi, je ne veux pas de pierre sur la tête c’est bien trop lourd et encombrant, alors j’ai saisi ma casquette rayée, mon blouson, et je me suis enfui vers ma cachette secrète au centre des buissons tout au bout du jardin. Une branche basse me sert de trône ou de monture quand je m’assieds à califourchon. Hue cocotte !

Mmm ! Ca sent bon la terre ! Papy dit que c’est de l’humus. C’est doux et tiède et humide et avec le bout de mes galoches j’aime y farfouiller. Parfois, je déniche un ver de terre ou un mille-pattes.

Mille pattes ? Mille, c’est beaucoup ! Heureusement, les animaux ne mettent pas de chaussures. Mille divisé par deux ça fait…euh… cent divisé par deux c’est cinquante alors mille… euh… cinquante et un zéro : cinq cents ! Cinq cents paires de souliers ! La maman mille-pattes en aurait du souci…

Pourquoi Maman veut-elle me poser une pierre sur la tête alors que ce sont mes orteils qui s’obstinent à sortir de mes galoches et décollent la semelle ? 

- Encore du travail pour le cordonnier, a soupiré Papa en me faisant un clin d’œil.

- Coin ! Coin ! Je suis un canard, j’ai des becs au bout des pieds. Coin ! Coin !

Quand je suis au dehors, je ne m’ennuie jamais. Il y a les pies bavardes et de nombreux moineaux et aussi Carroty, le chat du voisin. Carroty, c’est mon copain ! Il est roux comme moi et il me suit partout sauf au bord de la mare. Je crois qu’il n’aime pas l’eau…

Maman non plus n’aime pas la mare, elle dit que c’est trop dangereux pour les enfants alors je ne lui raconte pas mes escapades, ni mes découvertes. Sait-elle comment naissent les grenouilles ? Moi, je le sais ! Papy, à qui je confie mes secrets, m’a tout expliqué et au printemps, j’ai pu observer les œufs qui flottaient en grappe dans un coin de la mare et puis toutes les métos.. métaphoses…les changements, les branchies, la queue, le têtard qui devient grenouille et tout et tout ! Papy m’a aussi appris que les corbeaux croassent et que les grenouilles coassent. Les corbeaux, je les entends quand ils se disputent dans le champ et ce n’est pas très joli mais j’aime entendre les appels des grenouilles, ils sont tous différents. Certaines ont la voix grave comme celle de Papy, d’autres chantent quand il fait bien calme et que les copains ne jouent pas à faire des ricochets.

Pff ! Pourvu que Maman ne trouve pas de pierre ! C’est que j’aimerais grandir, moi, et devenir un biologiste comme le monsieur que Papy m’a montré dans un livre consacré à la faune sauvage. Bio, ça veut dire vie et moi, j’aime bien la vie et les animaux qui habitent sur la Terre. Je dois encore en découvrir tellement !

Comment faire si je reste petit ?

Et si je posais la question à Papy ?

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Peinture de Paul Peel - clic   Pour Mil et une - clic

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Publié le 26 Mars 2014

Monsieur Peer

         Comme tous les mardis monsieur Peer installe son échoppe en bout de marché, là où la chaussée s’échappe, heureuse, vers la campagne. Minutieusement il tend la toile aux larges lignes bleues et blanches sur les piquets de fer rouillés par le temps puis il garnit les étagères de bocaux et pots au contenu coloré. Pour achalander le client il ne manque pas de poser bien en vue devant le petit comptoir une ou deux sacs contenant une poudre odorante dans laquelle il est tentant de plonger deux doigts curieux.

Je vous en prie, dit monsieur Peer de sa grosse voix rocailleuse, touchez, goûtez, sentez… et vous passerez une journée en toute sérénité !

Monsieur Peer a hérité du commerce de sa mère qui lui a transmis tout le savoir-faire nécessaire à la fabrication des produits procurant des sentiments. La gamme est variée passant de l’incontournable sentiment d’amour au plus pointu sentiment de grâce.

Je suis marchand de sentiments ! Quelques grammes suffisent à vous faire ressentir la joie ou le désir, la peine ou la félicité ! Allons, messieurs, dames, découvrez de nouvelles sensations. Osez pour un moment l’espoir ou qui sait l’envie ! Votre vie peut en être transformée ! …le produit le plus demandé en cette saison est le sentiment de sécurité. Pressez-vous, m’sieurs, dames, faites-en provision avant la rupture de stock !

La petite balance ne chôme pas et les petits paquets de papier blanc bien ficelés glissent dans les cabas tandis que monsieur Peer, concentré, fait les additions sur son carnet. Quelques fois, un chaland passe et repasse devant l’échoppe, apparemment indifférent mais l’épicier, fin observateur, a tôt fait de repérer en lui le client gêné et mal à l’aise. Il déploie alors tout son bagout pour l’attirer au plus près et le mettre en confiance.

- Voyez ce sirop vert, il exhale le bien-être, puis plus bas, presque dans l’oreille du client, il murmure : que cherchez-vous ?

La demande est parfois surprenante cependant monsieur Peer se garde bien de porter un jugement et discrètement il fournit l’ingrédient demandé. Certains se justifient : c’est pour mon voisin, ma belle-mère, c’est pour mon chat qui fait des cauchemars, ma voisine Rosine…

 

Le temps passe vite et la cloche du beffroi sonne douze coups mettant le cœur de monsieur Peer en émoi. Midi ! C’est l’heure à laquelle se présente mademoiselle Dorothée, la comédienne réputée. Quels vont être ses désidératas ? En bon professionnel s’aura-t-il y répondre, voire la surprendre ?

Primesautière et coiffée d’un de ses chapeaux des plus originaux, la comédienne évoque un nouveau rôle dans lequel elle devra exprimer tour à tour l’horreur, la confiance, le dégoût, l’amour, l’insécurité, la pitié… D’un geste sûr, Monsieur Peer lui présente divers produits que mademoiselle Dorothée hume les yeux fermés. L’épicier, heureux, la dévore des yeux malgré la transformation qu’il sent s’opérer en lui. Sa tête ronde s’allonge vers le sommet du crâne où une excroissance pousse doucement et se garnit d’une feuille légèrement dentée.

La comédienne imprégnée de l’essence essentielle de tous ces divers sentiments se contente au final d’acheter pour un sou trois grains de succès et feint d’ignorer l’aspect débonnaire de l’épicier. Déjà elle est sur scène, déjà elle entend les rappels de ses admirateurs éblouis. Monsieur Peer la voit s’éloigner avec la sensation d’avoir été abusé. Il ne peut s’empêcher d’avoir un brin de ressentiment à l’égard de sa mère qui durant sa grossesse a dépassé la dose autorisée de poudre de bonté. Ainsi sont les mamans, toujours à souhaiter le meilleur pour leurs petits…

Le marché s’achève, l’épicier replie son étal tout en évaluant approximativement la recette du jour.

Une feuille dentée tourbillonne un moment puis s’envole au loin.

Quel sentiment nouveau monsieur Peer va-t-il concocter pour mardi prochain ?

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D'après la belle peinture de Jean Bailly (clic) proposée par Mil et une (clic)

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Publié le 9 Mars 2014

                              

 "Aimer c'est regarder ensemble dans la même direction !"

C’était écrit en lettres dorée, Maëlle l’a lu l’autre jour, même que la carte de vœux était jolie avec sa petite dentelle blanche. Maëlle aime bien se glisser dans le fond du magasin pendant que Papa discute avec Nina la jolie libraire. Ce qu’elle adore par dessus tout, ce sont les cartes parfumées, la spécialité de la petite boutique. Elle les prend l’une après l’autre entre ses mains et les sniffe le nez collé au papier de cellophane. Muuum ! Que c’est bon !

- Maëlle, ne touche pas à tout ! gronde Papa mais c’est plus fort qu’elle, il faut qu’elle fouine dans les présentoirs ; d’ailleurs, quand elle sera grande et Nina très, très vieille, c’est elle qui vendra l’assortiment de jolies cartes et de journaux pleins d’encre odorante, de photos et de grands titres.

Regarder dans la même direction ? Oui, mais pourquoi c’est la fenêtre de sa chambre que fixe ce couple de mannequins installés, rigides, dans la vitrine d’en face ? Maëlle est troublée, il lui semble que ces mariés revêtus de leurs belles toilettes veulent lui faire passer un message. Maëlle les voit depuis que Papa et elle ont emménagé au premier étage d’un immeuble pas très joli. Avant, il y a bien un siècle, ils habitaient avec Maman à deux rues de là dans une maison. Mais, un beau matin ensoleillé, Maman est partie. Pfutt, envolée !

Elle n’est pas triste Maëlle, non pas triste, juste un brin intriguée. Ses parents ne devaient plus regarder dans la même direction et elle ne s’en est pas aperçue. Cela arrive aux Papas et aux Mamans de se séparer, elle le sait. A l’école, certains de ses copains et copines connaissent, eux aussi, des chamboulements dans leur quotidien. Faut s’y faire et puis elle a son petit Papa chéri tout à elle ! Chaque jour, il s’arrange pour venir la rechercher à l’école et la délester de son cartable bien trop lourd pour ses jeunes épaules.

- Allez, Maëlle, ne traîne pas, le feu va passer au vert, dit Papa.

Maëlle n’écoute pas. Absorbée, elle scrute l’étalage, le visage contre la vitre et les mains en appui sur le rebord en pierre. Quelque chose cloche, mais quoi ? Le grand chapeau posé au sol, bien trop grand au regard d’une enfant ? Les bras de la mariée dissimulés sous le voile ? Non, non ! Ses yeux vont du marié à la mariée, de la mariée au marié et l’étincelle jaillit. Maëlle sourit, elle a enfin compris le message et, en deux enjambées sautillantes, elle rejoint Papa et glisse sa main dans la sienne.

- Tu sais, Papa, c’est tout faux ce qui est écrit en doré sur la carte.

- Ah bon ! Quelle carte ? demande Papa.

- Celle que vend Nina, la libraire.

- Et que dit-elle cette carte ?

- Ben, que quand on s’aime, il faut regarder dans la même direction.

- Mum… Papa, prudent, ne commente pas.

- Moi, quand je serai grande et amoureuse, je me marierai, mais tu sais Papa, moi, mon amoureux, je le regarderai sans arrêt dans les yeux comme tu le fais avec Nina. Ainsi, on se verra et jamais on ne se quittera.

D’un hochement de tête, Papa opine et Maëlle, heureuse d’être comprise, serre fort, fort, la main de son Papa. Décidément, pense Papa, ma petite princesse m’épatera toujours, à huit ans, elle a tout saisi. Et, d’une pression de main complice, il se donne le feu vert pour l’avenir.

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Publié le 5 Janvier 2014

          Chez madame Félix ça sent le miel et la cire, chez madame Félix il fait calme et gris et triste aussi. Madame Félix c’est la voisine du dessus, c’est elle qui me garde après l’école quand maman doit travailler tard à la blanchisserie et que papa conduit son taxi jusqu’à minuit. Ces jours là, je traîne en rue avec mes copains puis je passe chez nous pour nourrir le chat et je joue un moment avec lui avant de me décider à rejoindre l’étage.

Maman, elle est gaie et souriante, elle aime chanter et me cajoler. Papa dit que c’est son petit rayon de soleil. La voisine c’est pas pareil, elle est triste comme un jour sans pain. J’ai entendu papa la traiter de tuelamour. Tuelamour, je ne sais pas ce que c’est mais ça ne sonne pas bien. Madame Félix elle s’appelle madame mais elle n’a pas de mari. Enfin pas un vrai, seulement un monsieur figé dans un grand cadre, un homme avec une énorme moustache et un regard sévère. Un jour elle m’a confié que la canne à pommeau et le chapeau posé sur la chaise près de la porte du salon appartenaient à Feu son mari et qu’avant de partir pour le front il avait insisté pour qu’elle en prenne soin. Depuis, il lui semblait que Feu allait surgir et l’emmener en promenade. Parfois, je vois qu’elle a pleuré comme quand elle avait raconté à Maman que Feu lui avait promis la belle vie mais que la guerre avait fauché tous ses espoirs.

Feu, c’est un prénom bizarre. Moi, c’est Gaspard comme le plus jeune des rois mages. A Noël, Madame Félix m’a raconté leur histoire avec l’or, la myrrhe et l’encens et l’étoile aussi. Je pense qu’elle aimerait qu’un roi sonne à sa porte, un qui lui apporterait des cadeaux…

Mes devoirs sont terminés, le goûter est déjà loin et maman n’est toujours pas rentrée. Dans la cuisine madame Félix prépare le repas et je m’ennuie. Du haut de son cadre Feu me regarde et moi je le regarde aussi. Pourquoi lui fallait-il une canne ? Il avait mal au dos ? Un pommeau c’est quoi ? Une petite pomme ?

Le chapeau est tout doux et raide. Il me couvre tout le visage. Beuh ! Il sent le moisi. Le bois de la canne est lisse, tout en dessous il y a un petit bout de fer. C’est joli le bruit sur le parquet ciré. Tap ! Tap ! Je suis un milord, je vais rejoindre ma Milady ! Oups ! Je glisse !!!!!!!!!! Aie, ma tête et zut la canne est abimée !

- Gaspard ! Qu’as-tu fait ? As-tu mal ? Oh ! La canne !

Pas fier, le Gaspard ! Je voudrais me sauver dans un trou de souris mais il n’y en a pas…flûte, la sonnette, c’est maman ! Enfin, je crois parce que madame Félix ne va pas ouvrir. Elle est assise sur la chaise et elle sourit. C’est rare quand elle sourit. Limite, ça me fait peur. Bon, ben je vais ouvrir...

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J’ai rien compris ! Madame Félix a dit à maman que j’étais son petit roi mage et elle lui a montré un petit papier avec quelques mots griffonnés au crayon noir et une pierre brillante. Elle n’était même pas fâchée que le pommeau se soit détaché de la canne. Maman et elle sont allées chuchoter dans le couloir et Feu a semblé me faire un clin d’œil.

J’ai rien compris, rien compris ! Mais motus, je n’en dirai rien aux copains !

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Peinture Félix Vallotton - Pour Miletune (clic)

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Publié le 26 Décembre 2013

     Lorsque nous étions réunis à table et que la soupière fumait, maman disait parfois :

- Cessez un instant de boire et de parler.

Nous obéissions.

- Regardez-vous, disait-elle doucement.

Nous nous regardions sans comprendre, amusés.

 - C'est pour vous faire penser au bonheur, ajoutait-elle.

Nous n'avions plus envie de rire.

- Une maison chaude, du pain sur la nappe, des coudes qui se touchent, voilà le bonheur, répétait-elle à table.

Puis le repas reprenait tranquillement. Nous pensions au bonheur qui sortait des plats fumants et qui nous attendait dehors au soleil et nous étions heureux.

Papa tournait la tête comme nous, pour voir le bonheur jusque dans le fond du corridor en riant parce qu'il se sentait visé, il disait à ma mère :

- Pourquoi est-ce que tu nous y fais penser à c' bonheur ?

Elle répondait :

- Pour qu'il reste avec nous le plus longtemps possible.

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Publié le 22 Décembre 2013

-  Holà ! Tout doux ! Les cordons de ma bourse tu ne délieras point, s’était exclamée Dame Arégonde en saisissant la main de l’enfant chapardeur.

Un moment leurs regards s’étaient croisés et celui de la femme s’était attardé sur la chevelure rousse et sale du gamin.

- Tu as faim ?

Le petit, la main toujours emprisonnée dans celle de la dame, opina de la tête.

- Tu es seul ?

L’enfant acquiesça à nouveau puis d’une voix peureuse précisa :

- la grande maladie a saisi toute ma famille.

Le marché, quasi-désert en cette heure de mâtine, était traversé par une bise glaciale et l’enfant tremblait de froid et d’effroi. Etait-ce la raison qui poussa Dame Arégonde à emmener l’enfant chez elle ? Ou alors était-ce une solidarité inconsciente envers ce rouquin, probable objet de moqueries comme elle en avait connu elle aussi…

- Ebroïn, voici Colin. Si tu es d’accord, ce petiot pourra t’aider dans ta tâche et me rendre de menus services.

Maître Ebroïn, le menuisier, délaissa son outil et évalua le gamin :

- tu n’es pas bien gras mais tes bras semblent solides. Sais-tu compter ?

- Oui et je suis débrouillard, se risqua Colin en évitant de regarder la dame qui sourit.

De ce jour, Colin oublia la rue et la faim. Les brouets de Dame Arégonde, le pain qu’elle faisait cuire chaque semaine dans le four banal lui rendirent des rondeurs de poupon. Levé tôt, il ravivait le feu dans l’âtre puis sortait au jardin puiser de l’eau avant de retrouver Maître Ebroïn dans la bonne odeur de l’atelier de menuiserie. Cet univers était neuf pour l’enfant mais tout l’y intéressait. Les outils, les différentes essences de bois, les plans dessinés avec soins et expliqués par Maître Ebroïn, le passionnaient. Quelques fois, ils se rendaient chez l’un ou l’autre client pour prendre des mesures ou livrer un ouvrage. Souvent, dans l’après-midi, Dame Arégonde les rejoignaient dans l’atelier, toujours en activant la quenouille. C’est qu’elle était douce la laine de ses quatre moutons et promesse de châles chauds et d’écharpes moelleuses. Avant la fin du jour, Colin était chargé de récolter les œufs dans le petit poulailler et de rentrer une réserve de bois à poser près de la cheminée. En soirée, les chants étaient au rendez-vous et tout en chantant l'enfant aidait Dame Arégonde à remplir de fins copeaux de bois des paillasses qu’elle avait confectionnées dans du drap et qu’elle revendait à qui venait frapper à sa porte. C’est sur une couche aussi douce que Colin s’endormait enfin dans un coin de l’atelier.

- Mon ami, dit un jour Dame Arégonde à son mari, j’ai souhaité que tu me confectionnes une maie plus grande mais ne vois rien venir. Toujours d’autres commandes ont la priorité… cependant… il serait temps… que tu prévoies un berceau à glisser dans la ruelle de notre lit.

Tout heureux Maître Ebroïn se mit aussitôt à l’ouvrage mais Colin faisait grise mine et les questions se bousculaient sous sa crinière rousse.

Dans quelques années mon maître aura de la relève, lui serai-je encore utile ? Devrais-je repartir seul sur les routes ?

- Voyons, Colin, dit Dame Arégonde, ne te fais pas de souci. N’es-tu point bien céans ?

Alors Colin, le petit chapardeur, eut une pensée pour ses parents disparus et, confiant, il sourit à la vie.

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L'enfance au moyen-âge - clic

pour Mil et une - clic

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Publié le 23 Octobre 2013

Roulez jeunesse ! J’en suis déjà à mon troisième voyage et je prends mon pied, enfin façon de parler. Pour quelques cents, j’offre mon ventre vide et en échange mes clients comptent sur ma capacité à les soulager d’un grand poids.

J’adore mon job, il me permet de côtoyer des personnes si différentes, des douces, des pressées, des super-stressées ou des flâneuses ; des jeunes, des pépés ou des couples, personne ne me rebute et j’adore les observer, c’est devenu une véritable passion.

Mes préférées ? Mum…si vraiment vous insistez, je vous avoue avoir un penchant pour les mères de familles. Y a pas photo, elles savent y faire. Organisation et économie sont innées chez elles et puis elles me connaissent dans mes moindres recoins ; faut voir cela, en un temps record elles arrivent à me gaver jusqu’au menton et encore plus.

Ouais, ouais… il y a bien des brebis galeuses. Que voulez-vous que j’y fasse si elles préfèrent leurs poches ou le dessous de leurs pulls à mon confort ? Rien ! Je suis impuissant. Et ne vous méprenez pas, il y en a dans toutes les couches sociales, des plus riches aux plus pauvres, des gens nantis de diplômes à n’en plus finir aux ignares. Pas de différence pour ce vice là.

Mais je cause, je cause et me revoilà libre pour cette petite vieille qui arrive. Je la connais bien, elle compte sur moi pour la guider. De temps en temps, elle grimace de douleur. Ses rhumatismes sans doute ! Alors, je me fais souple, je vire en douceur et je la soutiens. Je sens qu’elle m’aime bien. Quand elle me quitte, elle me caresse la poignée comme pour me remercier. Peut-être a t’elle peur de ne plus me revoir ? Qui sait ?

Parfois, je me rebiffe. C’est comme je vous le dis, j’ai du caractère ! Il ne faut pas me prendre pour un larbin, je ne le supporte pas.

Ce que je fais ? Très simple, je couine, je m’emmêle les patins et ils ont beau forcer, s’échiner, je ne vais jamais dans la direction où ils veulent se rendre. Ils pestent et je me marre de plus belle…

Cela vous est déjà arrivé ? Et bien vous voilà averti. Du respect, mes collègues et moi sommes intransigeants sur cet aspect des choses et soulignez-le bien dans votre reportage. Du respect, Monsieur, du respect et roulez jeunesse !

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Publié le 11 Octobre 2013

         Notre oncle Ralph avait ses rites et à part son épouse tante Maud qui en sourdine râlait - le parquet de maman sera encore griffé ! - nous étions heureux de les retrouver fidèles au rendez-vous.

Le Jour de l’An, alors que nous en étions à l’apéritif, il descendait du grenier la vieille chaise en bois, héritage d’une lointaine tante Norine et l’installait dans un coin du salon qu’il dégageait d’autorité sans pour autant se départir de son calme habituel. 

Dessus il posait son violoncelle, aussi pendant le repas les deux essences sagement se tempéraient, absorbant fibre après fibre l’ambiance de la pièce.

Bonne-maman rayonnait, comblée d’avoir sa tribu tout à elle. Longuement elle avait mitonné un menu, toujours différent, et secondée par nos tantes, nous le présentait avec amour.

Quatorze couverts ! La table munie pour l’occasion de ses rallonges n’aurait pu offrir davantage de place et c’est au coude à coude qui nous dînions joyeusement. Les six petits-enfants dont je faisais partie, regroupés en bout de table, étaient servis en premier afin de leur permettre d’extraire au plus vite de l’armoire d’antiques jeux de société qui pour une heure ou deux retrouvaient vie.

Les adultes discutaient, riaient d’anecdotes diverses ou se rappelaient quelques souvenirs d’enfance tandis que nous partions à la recherche d’un pion ou d’une carte mystérieusement disparus.

Dès la fin du dessert, alors qu’à la cuisine le brouhaha de vaisselle était à son comble, oncle Ralph discrètement s’éclipsait pour réapparaître un quart d’heure plus tard totalement métamorphosé. Lui toujours vêtu d’un costume strict et de mocassins se présentait à nous pieds nus et affublé d’une djellaba confectionnée sur mesure dans un beau lainage doux par son ami Shamir.

« Pas de cilice sous la bure » disait invariablement tante Maud. Cette phrase, rituelle elle aussi, faisait pétiller les yeux d’oncle Ralph mais restait pour nous un grand mystère. Dès ce moment, le calme s’installait et Bon-papa éteignait le grand lustre suspendu au-dessus de la table. Seul les spots de la cuisine et une lampe de salon restaient éclairés. D’un petit coffret en bois oncle Ralph sortait deux cailloux et un oiseau naturalisé qui nous intriguaient. Avec douceur et minutie, il les posait l’un sur l’autre sur le sol.

- Minéral et animal, murmurait tante Maud.

Alors oncle Ralph saisissait avec précaution son violoncelle et prenait place sur la vieille chaise gémissant sous son poids. Fascinés, nous suivions chacun de ses gestes.

Les cordes de l’archet et de l’instrument étaient tendues puis doucement l’un effleurait les autres et les sons apparemment décousus s’enchaînaient jusqu’à trouver la note juste. Silence ! Les yeux fermés notre oncle se concentrait puis le violoncelle bien positionné il entamait avec brio une suite ou un concerto. Le temps alors s’envolait nous transportant vers des mondes que seul notre imaginaire d’enfants pouvait créer.

Oncle Ralph qui ne connut jamais le bonheur d’être papa nous fit ainsi découvrir Bach ou Vivaldi, Ysaÿe, Jolivet… Beethoven, Chopin ou encore Brahms mais jamais le pourquoi de l’oiseau et des pierres…

De ces jours heureux, nous gardons tous les six, un amour pour la musique et, il faut l’avouer, pour la mise en scène. Aussi, il n’est pas rare de nous retrouver pour jouer ensemble quelques morceaux actuels ou classiques.

Merci oncle Ralph !

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Déborah Van Auten  -  Pour Mil et une - clic

 

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