Publié le 30 Août 2013

                    J’avais 22 ans quand j’ai rencontré Marc et j’ai de suite su que ce serait lui mon grand amour. C’était jour de kermesse au village, jour de course pour les cyclistes amateurs et à la deuxième place sur le podium Marc brandissait fièrement le bouquet de fleurs que je lui avais offert au nom du comité des "Pédales Joyeuses" J’en fondais d’émotion tout en ignorant superbement le vainqueur.

Tous les dimanches, en bonne supportrice, j'ai accompagné mon amoureux lors de ses déplacements sportifs. A chaque fois, il obtenait  la seconde place et j’en étais de plus en plus fière. Nous nous sommes mariés un deux février, période de trêve, juste avant la reprise des entraînements. Mais bien vite Marc a délaissé les courses cyclistes pour être davantage présent à mes côtés. Au fil des saisons le beau tandem bordeaux que nous avions acquis nous menait  par monts et par vaux. Marc à l’avant et moi confiante, installée sur la selle arrière, je voyais son dos puissant. Quel fameux binôme  nous formions !

L’hiver, quand le froid nous empêchait de pratiquer notre loisir préféré, nous nous tenions des après-midi entiers blottis l’un contre l’autre à écouter Simon et Garfunkel, Stone et Charden, Native, les Blues Brothers, Sonny et Cher, Niagara et combien d’autres duos. Parfois, l’un de nous entamait le beau poème de Paul Eluard "Nous deux " et en alternance, nous récitions ces vers :

Nous deux nous tenant par la main
Nous nous croyons partout chez nous
Sous l’arbre doux sous le ciel noir
Sous tous les toits au coin du feu
Dans la rue vide en plein soleil
Dans les yeux vagues de la foule
Auprès des sages et des fous
Parmi les enfants et les grands
L’amour n’a rien de mystérieux
Nous sommes l’évidence même
Les amoureux se croient chez nous.

Ces couples nous ressemblaient, étaient nos doubles. Je garde de cette période un souvenir lumineux.

Et puis, et puis… Après deux ans de délices à deux, Marc a parlé d’un enfant, d’un petit être bien à nous, à protéger et à guider dans la vie. Les nuits nous réunissaient avec ardeur, jamais, nous n’avions connu une telle osmose. Marc était tout à moi, j’étais tout à lui. Les mois se sont succédés dans cette frénésie de nos corps jamais rassasiés mais toujours l’échec se signait en lettre de sang.

Marc en était désespéré et parlait de consulter des spécialistes. A chaque fois qu’il abordait la question je lui suggérais de patienter, de faire confiance à la fée Dame Nature. Alors, pendant deux jours il se résignait et puis le questionnement renaissait. Mon mari se montrait irritable face à mon calme apparent. Il rôdait autour de moi, ne comprenait pas mon attitude qu’il jugeait désinvolte.

S'il avait eu conscience de mon angoisse... !

En rentrant du travail le deux février, date de notre troisième anniversaire de mariage, alors que j’imaginais déjà la délicate senteur des roses rouges que Marc allait traditionnellement m’offrir, je l’ai trouvé affalé, morne, dans un fauteuil. A ma vue, il s’est redressé d’un bond et a brandi sous mes yeux effarés la plaquette entamée de pilules contraceptives tout en lançant d’un ton déçu : - tu m’as trahi !

Je n'ai point argumenté...

Quelques mois plus tard, le divorce était prononcé entre nous. Fini notre bel amour.

Jamais, je n’ai été à même de lui avouer ma peur d’être trois. Jamais, il n’aurait compris que seuls des jumeaux, garçons ou filles, m’auraient apporté le bien être, indispensable à mes yeux, de former une famille composée de paires d’individus totalement fusionnels. Avoir un premier enfant puis un autre je ne pouvais le concevoir. Qui aurait pu me garantir une grossesse fidèle à mon attente ? Personne !

Le sport, encore lui, m’a permis de surmonter ces moments difficiles. Avec Oural, magnifique husky aux yeux bleus, nous nous complétions à merveille. Oural en tête et moi reliée à lui par une longe élastique nous participions à toutes les compétitions de canicross de la région. Ces courses en pleine nature,  la rigueur dans le respect de l’équipe que nous formions, nos performances aussi, deuxièmes ce n’est pas rien, m’ont permis de retrouver un équilibre durable. Une nouvelle paire, unie dans la complicité, était née. Je me sentais bien dans mon coeur, bien dans mon corps.

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En ce vingt-deux février, les flocons de neige tels des milliers de pétales offerts par le ciel  célèbrent mon anniversaire. J’ai quarante-quatre ans. Oural, lui, gambade à présent là-haut dans les nuages et je ne l’ai jamais remplacé.

Depuis plusieurs années, je me retrouve seule avec moi-même. A quoi bon consulter un psy ?

A nous deux, je suis si bien.

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Publié le 9 Août 2013

La fresque

Il n’est pas malheureux, non pas malheureux ni triste ou tracassé. C’est ce qu’il se dit Charles en observant les personnages de la fresque qui garnit le fond de la petite boutique en plein air. Eux, les figés, le représentent-ils dans la foule du dimanche matin ? Ont-ils comme lui une passion ? Sous leurs traits, sévères pour les uns, guère plus vivants pour d’autres, sont-ils à son image ?

Charles soulève sa casquette, se gratte le haut du front qu’il a dégarni puis repose son couvre-chef sur sa tête chenue. Il ne faudrait pas prendre froid sous ce petit vent frais parcourant la brocante annuelle.

Assez philosophé pour aujourd’hui ! Charles réajuste ses lunettes, se détourne du dessin géant et plonge son regard vers les livres alignés sur les étagères.

- Mm, mm ! marmotte-t-il, de temps à autre, signe chez lui d’un intérêt certain.

Pas encore lu celui-ci, ni celui-là et pourtant ses nombreux livres accumulés au cours des années se sentent à l’étroit dans sa bibliothèque uniquement dédiée aux ouvrages traitant du moyen-âge. Le dernier volume, Charles l’a reçu en cadeau de son petit-fils à Noël et depuis, il l’a relu trois fois.

Ses mains saisissent les bouquins, les feuillettent puis les reposent délicatement habituées qu’elles sont à côtoyer ces fidèles amis. Le vendeur l’observe, essaye d’entamer la conversation mais Charles, pour toute réponse, se contente de quelques "mm" et il poursuit sa lecture.

Quand la cloche de l’église sonne les douze coups de midi, Charles s’ébroue, un brin éberlué du temps qui s’est écoulé si rapidement. Il faut rentrer, Jeanne, sa vieille amie, l’attend pour déjeuner comme chaque dimanche depuis… depuis quand ? Il ne le sait plus…

A regret, il caresse une dernière fois la couverture des livres, indifférent au regard désabusé du brocanteur.

Non, Charles n’est pas malheureux. A peine est-il frustré que le montant de sa retraite ne lui permette plus de s’offrir aussi souvent qu'il le voudrait un livre fût-il de seconde main. La cuve à mazout à remplir pour l’hiver prochain, les notes de pharmacie, celle de la réparation de la toiture sont ses priorités.

En se réinsérant dans la foule Charles se dit que quoi qu’il en soit personne ne lui enlèvera jamais son intérêt pour les livres historiques, jamais il ne fera partie des désabusés.

Et, serein, il laisse derrière lui la fresque et ses géants figés.

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