Publié le 28 Février 2012

 

sharpenIl y a un loup dans ma cuisine. Au début, je n’y ai pris garde mais au fil de jours, ses yeux de prédateur m’ont interpellé. De son regard perçant, il ne perd aucun de mes gestes.

 

Que j’ouvre le frigo, une armoire, le lave-vaisselle ; que j’émince des légumes, touille dans une casserole, réussisse un plat délicieux ou me contente d’enfourner une pizza surgelée, je sens son attention fixée sur moi.

 

La cuisine n’est pas grande et il nous faut partager cet espace confiné en harmonie.

                                                                                        

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                 Parfois, je lui parle : - moi aussi j’ai connu la vie en meute, l’instinct de chasse est ancré dans mes gênes, souvent j’ai lutté pour garder ma place de dominant…

Et, de confidence en confidence, je lui conte mes exploits de loup parmi les loups.                               

Il semble s’y intéresser ou alors fait-il semblant pour m’amadouer ?      

Dans ma cuisine, il y a aussi un miroir dans lequel mon reflet n’est plus ce qu’il était naguère.

Mais lui, mon loup, je dois l’avouer, il est très beau avec son pelage soulevé par le vent des steppes et en comparaison, je me souviens de mon ancienne prestance quand auprès de mes semblables le paraître était un atout indéniable.

Il y a un loup dans ma cuisine et ses heures sont comptées.

Ce soir, avant de me coucher, je détacherai la page du calendrier et demain, il y aura deux girafes dans ma cuisine.

 

 Image Web Clic   

 

 (Pour Impromptus - signé Nym)

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Rédigé par Mony

Publié dans #Partage

Publié le 23 Février 2012

Oma et opa

 

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  J'ai douze ans et demi. J’ai douze ans et demi et j’ai peur, une peur viscérale qui me tord l’estomac et bloque ma respiration. J’ai mal aussi, d’une douleur si intense qu’elle m’empêche de pleurer. J’ai douze ans et demi et je viens de quitter définitivement l’enfance.

  Je suis couchée dans le lit de mes parents, à la place de maman restée au hameau pour veiller mon grand-père. Mon père à mes côtés s’est endormi, ma main serrée dans la sienne, si puissante, si forte, chaude de vie. Comment peut-il dormir aussi sereinement après ce qui s’est passé ? Moi, j’en suis sûre, je ne dormirai plus de toute ma vie.  

     

La lampe de chevet est restée allumée à ma demande et jette des ombres fantomatiques sur les murs, mais peu m’importe, il ne faut surtout pas laisser entrer l’obscurité cette vile traîtresse. Pour ne pas penser, ne pas sombrer, j’observe la pièce sous cet angle inhabituel. La garde-robe avec son grand miroir central, le seul de la maison à refléter nos silhouettes de pied en cap, se dresse massive à ma droite. Et je me revois enfant, il y a si longtemps de cela, admirant mon déguisement de carnaval ou tourbillonnant dans une jolie robe neuve faite de volants légers gonflés par un jupon empesé.

  Mes yeux à présent suivent le tapis mural. J’en dénombre les fleurs, dix jusqu’à l’angle du mur puis huit et je rencontre l’armoire à pharmacie. Une puissante odeur, mélange subtil de camphre, d’éther et de fleurs de camomille, envahit aussitôt mes narines. Elle évoque tous les petits bobos, les nez qui coulent et les tasses de lait chaud aromatisé de miel. 

Comme en écho à mes pensées, un de mes frères se met à tousser dans la chambre voisine. Il se retourne dans son lit et le sommier gémit. Peut-être est-il éveillé lui aussi ?

     

Tic, tic, tic, mis à part le réveil qui égrène les secondes, tout redevient calme quand soudain mon coeur s’emballe. Mon regard vient de fixer le coffret de bois posé sur la tablette en marbre de la commode. C’est un petit coffret vernis tout simple, avec de jolies fleurs ciselées sur le couvercle. Maman y range quelques papiers, ses boucles d’oreilles et son collier de perles qu’elle ne porte qu’aux grandes occasions. Mon ventre se contracte tant cet objet me ramène à ce que je veux éloigner de moi, ignorer, renier. Ce coffret, c’est mon grand-père qui l’a réalisé dans son vieil atelier, là où nous jouions avec nos cousins et cousines, parmi les copeaux, dans la bonne odeur du bois frais.

  Il faut que mon coeur se calme. Je calque ma respiration sur celle de mon père, respirer, expirer, ne pas penser. Et si mon père lui aussi … ? Je l’observe un moment, j’aimerais tant qu’il me parle. Tout à l’heure, quand je me suis glissée à ses côtés, il n’a rien dit mais son regard bienveillant m’a fait comprendre que lui aussi a de la peine.

  Je dénombre à nouveau les fleurs, en diagonale, à la verticale, à l’horizontale. Je fais de savants calculs, autant de bleues, autant de roses, je m’emmêle et recommence. De la maison de notre vieux voisin collectionneur, me parviennent les sonneries des horloges, coucous et pendules, le tout ponctué par les deux coups de cloche qui s’envolent du clocher de l’église. Ces sons si coutumiers, cette nuit me déchirent. C’est le glas qui sans cesse résonne en moi.

  Mon père se réveille, il me regarde et chuchote « éteins, essaie de dormir », puis il serre ma main plus fort comme pour m’encourager, desserre son étreinte, se retourne et se rendort. Mais je n’écoute pas ses conseils et j’entrouvre doucement le tiroir de la table de nuit. J’en retire le petit flacon mauve de « Soir de Paris » dont je dévisse le capuchon et le parfum de violette fait apparaître le visage de maman. Un visage si triste, celui de tout à l’heure quand elle est venue à l’école. Il était onze heures et j’ai de suite su qu’il se passait quelque chose d’anormal. Et puis ces paroles inattendues, terrifiantes ont franchi ses lèvres : « Bon-papa est mort cette nuit, dans son sommeil …tu sais, il n’a pas souffert, il s’est simplement endormi…dimanche, il me disait encore se sentir comme un poisson dans l’eau »

  Je tremble, je frissonne mais mes yeux restent secs, tout entière je ne suis qu’un bloc de glace dur et froid. Non, je ne pleurerai pas, ce serait lui faire trop d’honneur à cette chose ignoble, la mort. Pour moi, en moi, Bon-papa est bien vivant et c’est le plus important. Je dépose le flacon sous la lampe que je frotte au passage. Peut-être un génie va-t-il apparaître et réaliser mon voeu, me rendre mon grand-père ? Hélas, on n’en est plus à l’heure des contes.

 

  … Aladin… le poisson rouge dans son bocal… Bon-papa, viens me montrer, je n’arrive pas à raboter ce bout de bois… ne touchez pas aux scies les enfants ! … savez-vous planter les choux, à la mode, à la mode… on peut avoir un peu de café pour la dînette ? Sourire complice et un peu de bière brune remplit la petite cafetière… Bon-papa, je trouve qu’il ressemble au monsieur à la pipe de la publicité émaillée du tabac Ajax, le plus jeune, c’est oncle Jean ! … j’aime mon cousin, mon cousin, ma cousine, j’aime mon cousin, mon cousin germain… la table des grands, celle des enfants, gâteau de Verviers, tarte au riz, cramique, café léger additionné de chicorée… Noël, la grande crèche digne d’une église… Bonne-maman, petite souris silencieuse au regard si doux… doux comme le coussin en satin rose du vieux sofa… quatre, cinq, six, sept, violettes, violettes…

 

  J’ai du dormir un peu, rêver peut-être ? La chambre est maintenant éclairée par les premiers rayons du soleil qui traversent les fines tentures. J’éteins la lampe, me lève doucement et m’installe sur le large appui de fenêtre, ma cachette préférée quand je jouais à cache-cache. J’aperçois dans les grands prés en contre-bas le fermier qui, aidé par son chien Tobby, rassemble les vaches pour les mener à l’étable. C’est l’heure de la première traite. Ma respiration forme de la buée sur les carreaux, je la frotte avec la manche de mon pyjama, je veux voir le ciel, il est si beau ce matin. Les nuages sont teintés de rouge, ma couleur préférée, la couleur de la vie.

  Je les observe mieux et m’aperçois que l’un d’eux à la forme d’un vieux monsieur moustachu avec une pipe à la bouche. Aussitôt toutes mes tensions disparaissent, l’étau qui me broyait se desserre, je peux respirer normalement. Bon-papa, de là-haut me sourit de ses yeux pétillant de malice et je comprends que le ciel était au bout de sa nuit. Je forme un coeur dans la buée et d’un baiser léger, je lui envoie.

 

  Je regagne alors ma chambre orangée envahie de 45 tours à la mode et de posters détachés dans « Salut les copains » et je me dis que décidément mon enfance est loin, si loin, blottie à jamais au fond de moi.

 

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Publié le 23 Février 2012

 

Pour me séduire, raconte-moi la nature

 Raconte-moi le vent qui souffle

  Raconte-moi les arbres où il s’essouffle

  Raconte-moi la rivière qui coule

  Raconte-moi les plaines où elle roucoule

  

 

Pour me séduire, raconte-moi ton enfance

 Raconte-moi tes découvertes

Raconte-moi toutes ces boîtes ouvertes

Raconte-moi tes jeux

Raconte-moi ce qui te rend heureux

 

 

Pour me séduire, raconte-moi ta vie 

 Raconte-moi tes menus plaisirs

Raconte-moi tes plus vifs désirs

Raconte-moi tes bonheurs

Raconte-moi le fond de ton cœur

 

 

Pour me séduire, raconte-moi une histoire

 Raconte-moi le loup et les sorcières

Raconte-moi, ne sois pas fier !

Raconte-moi, fais-moi rêver

Raconte-moi, laisse-toi aller

 

Pour me séduire, conte-toi  

Compte pour moi ! 

 

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Publié le 23 Février 2012

Ferdinand Hodler 

Ce texte lu par Sagine sur son site "De mes yeux à vos oreilles" est à écouter ici

 

La première est sage, posée, réfléchie, respectueuse des codes et des lois de la société. Elle analyse sainement les situations qui se présentent et prend les problèmes à bras le corps. En un mot, elle assume.

 

La deuxième est curieuse, désinvolte, joyeuse, intrépide et un brin inconsciente. Dépensière sans remords ni états d’âme, elle vit au jour le jour et croit en sa bonne étoile qui, elle en est persuadée, ne lui fera pas faux bond.

 

La troisième est inquiète, toujours en questionnement, souvent sur la défensive. Elle craint de se retrouver dans le besoin affectif ou matériel ce qui l’empêche de se détendre et de profiter des bons moments. Elle peut être acerbe et défaitiste.

 

Une quatrième est cachée et ne se livre pas. Trop secrète et mystérieuse, emplie de visions qu’elle ne peut partager, de pensées folles ou cruelles. Elle est froide, calculatrice et terriblement réaliste.

 

Toutes ces femmes s’entrecroisent, se déchirent, cohabitent tant bien que mal, l’une prenant parfois la suprématie sur les autres. Elles s’accordent, s’ignorent, s’aiment ou se haïssent mais toutes elles sont en moi me rendant à la fois femme unique et femme multiple.

 

Tout simplement femme.

 

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