Publié le 28 Février 2014

           

        Sœur Donatienne est pensive. Comment la Mère Supérieure a t’elle pu lui faire autant de reproches et lui suggérer vivement de présenter un profil plus humble ? Humble, sœur Donatienne l’a toujours été. Née à deux pas de la soue où vivotait un cochon malingre, chacun des jours de sa vie laïque n’a été que faim et misère et si depuis son entrée dans les ordres elle est désormais rassasiée et vêtue chaudement elle sait l’indigence de la population et son impuissance face à la rudesse des hivers. Est-ce manquer d’humilité que de chercher à soulager son prochain ?

Quand elle a su lire et écrire, grâce à la patience de sœur Bertille, sœur Donatienne s’est plongée avec délectation dans la lecture de "La Pharmacopée" cette grosse encyclopédie souvent consultée par sœur Marie-Esméralda, la pharmacienne de la congrégation, à qui elle sert de petite main. Quel bonheur de découvrir le nom savant de toutes ces plantes et simples qu’elle connaissait en grande partie grâce à sa grand-mère avec qui elle parcourait jadis la campagne. Combien de minéraux, de végétaux et même de petits animaux avaient-elles ramenés dans le minuscule logement familial ?

- Ne parle de cela à personne sinon nous serons traitées de sorcière et brûlées comme l’a été mon aïeule, chuchotait la grand-mère, et toujours elle s’était tue.

Peut-on, à présent que le temps avait passé, la blâmer d’avoir trouvé la formule de la pommade cicatrisante, celle-là même qui avait enfin guéri la jambe ulcéreuse de Madame la Marquise ?

- Encore à rêvasser, sœur Donatienne ? Secouez-vous ma fille, les fioles, mortiers et autres instruments et bassines sont à relaver, j’attends votre bon vouloir !

La voix de la pharmacienne a sonné, glaciale, et sœur Donatienne, l’esprit tout en questionnement, s’empresse de s’exécuter.

Sœur Marie-Esméralda prend-elle ombrage de la reconnaissance de la Marquise à son égard et du don généreux qu’elle a fait au profit du dispensaire ? Est-elle jalouse du succès du nouveau remède et de sa retombée bénéfique pour la communauté religieuse ? S’est-elle plainte de son travail auprès de la Mère Supérieure ? La religieuse s’en veut de ces pensées peu charitables et se promet d’en référer à son confesseur mais une petite voix en elle lui dit "tais-toi"!

Sœur Donatienne sourit en pensée au visage ridé de sa grand-mère et alors, simplement, humblement, elle rentre à nouveau dans le rang des petites gens.

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Henriette Browne - clic --- Pour Miletune - clic

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Publié le 23 Février 2014

Plus de cent chaînes télé à disposition et un tas de possibilités !

Son petit-fils a bien tenté de lui expliquer le fonctionnement mais Papounet ne s’y retrouve pas dans les touches de sa nouvelle télécommande.

- Pause, si tu veux interrompre l’émission le temps de répondre au téléphone.

- Ce bouton pour enregistrer une émission en direct.

- Celui-ci, Programme, pour découvrir les émissions par chaînes et programmer un enregistrement.

- Ici, pour lire un enregistrement. Là, pour avancer, là pour revenir en arrière.

- Back, bouton rouge, bouton bleu, bouton vert, bouton jaune.

- Changement de chaînes, couper le son…

- Touches de 1 à 10…

C’est bien trop compliqué ! Papounet n'a pas envie de faire d'efforts ! 

Il se contente d’allumer la télé flambant neuve que ses petits-enfants lui ont offerte pour son nonante deuxième anniversaire et il regarde comme tous les soirs le journal télévisé qui sera suivi aujourd’hui par Thalassa.

Ah ! Thalassa, il apprécie cela Papounet, c’est sa petite revanche sur Germaine. Bien sûr, il la regrette sa Germaine mais de son vivant il devait se sacrifier. Madame avait toujours un autre programme qui l’intéressait et lui, pour la paix du ménage, se contentait d’un Thalassa le vendredi où elle allait passer la soirée chez son amie.

Germaine ! Qu’est-ce qu’elle était belle sa Germaine ! Et vaillante aussi, toujours les mains occupées. Même le soir, quand les enfants étaient couchés et qu’ils écoutaient ensemble une émission de radio, elle s’activait à repriser le linge ou à tricoter un chandail. Quand la télé avait fait son apparition, tout le monde en parlait et, petit à petit, elle s’était installée chez l’un ou l’autre voisin. Pas chez eux, ce luxe n’était pas compatible avec leur budget.

Et puis, les enfants avaient grandi… Ils allaient voir une émission chez un ami, un cousin… et Germaine et lui se sentaient dépossédés de leur famille. Germaine avait compté les sous de son bas de laine, lui avait presté quelques heures supplémentaires et au bout de quelques mois la télévision trônait comme une reine dans le salon. A ses pieds, sa cour s’asseyait sur des coussins à même le parquet. Jacques, le plus jeune était préposé aux boutons de changement de chaîne, de volume du son, de variation du contraste du noir et blanc. Malgré sa petite taille, ses ainés rouspétaient : ta tête, Jacquot ! On ne voit rien ! Et Germaine disait : on doit bien voir les revers du veston alors l’image est bonne ! Les jours de brouillard c’était brouillard sur l’écran aussi ; plus moyen de capter quoi que ce soit et l’antenne sur le toit semblait bien inutile.

Le bruit de la pub sort Papounet de sa rêverie, il n’a rien vu du journal télévisé. Rien manqué non plus, le monde tournera toujours à l’envers. Avec un soupir il abandonne ses fantômes, dépose la zapette et se lève de son fauteuil pour ce qu’il nomme "sa pause pipi pour être fin prêt"

Dans un moment, Georges Pernoud l’emmènera vers d’autres rêves…

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Publié le 15 Février 2014

Cousine Berthe

         Cousine Berthe c’était la peste de la famille. Elle était entrée dans notre vie alors que mon père, complètement désorienté par le décès de Maman, était la proie idéale pour cette sexagénaire en mal de compagnie. D’un cadre à suspendre à un achat trop lourd à transporter, d’une nouvelle recette à découvrir à un mal de reins qui la clouait au lit, elle trouvait à chaque fois le prétexte pour l’attirer chez elle.

" Louis ceci, Louis cela" et Louis et sa voiture reprenaient peu à peu goût à la vie. Tant et si bien que pour le voir, nous étions contraints de les recevoir tous les deux.

 "Tu comprends, elle est bien seule" se justifiait Papa. 

Pas méchante, non, juste un rien accaparante cousine Berthe était aussi amatrice de bons vins, du moins le déclarait-elle.

"Hélas avec les médicaments que je prends ce n’est plus pour moi. Toi aussi, Louis, tu dois te surveiller. Mais pour vous, les jeunes, j’ai apporté un trésor"

Et de déballer fièrement une bouteille de Beaujolais nouveau de 15 ans d’âge.

Sous son regard attendri mon compagnon fut contraint de déboucher la merveille et de remplir nos deux verres.

"A votre santé, cousine Berthe"

Pouah ! Du vinaigre ! Quel calvaire de rester stoïques et d’avaler cette mixture.

"Le vin plus il est vieux, meilleur il est" commenta cousine Berthe ravie.

Déjà mon estomac criait grâce ! 

"Occupe-les" murmura mon compagnon et tandis que j’attirais cousine Berthe et mon père au dehors sous le prétexte d’admirer les parterres fleuris, il s’est précipité à la cuisine, a vidé la bouteille de Beaujolais dans l’évier, l’a rincée et après y avoir précipitamment transvasé le contenu d’une de nos bouteilles il nous a rejoint soulagé.

"N’est-ce pas qu’il est délicieux ce Beaujolais nouveau, enfin nouveau, hi ! hi ! je me comprends" minaudait cousine Berthe.

Mon père, frustré, le verre d’eau à la main, nous enviait sans mot dire. C’est qu’il aurait apprécié lui aussi de se délecter du trésor de Berthe.

Depuis cet incident lointain, il ne se passe pas un automne sans que nous ne dégustions un vin primeur à la mémoire de cousine Berthe et de son vinaigre.

"Santé Berthe !" 

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