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Publié le 17 Septembre 2012

    
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Elle a un doute, va-t-elle plaire ? C’est rien, ça va passer ! C’est juste un instant d’abandon, quelques secondes intemporelles pendant lesquelles son regard s’est voilé en croisant son reflet dans le long et étroit miroir suspendu dans le hall. Déjà Marga est dans la rue, déjà elle oublie sa silhouette voûtée, son visage griffé de rides  profondes et elle chemine à petits pas décidés vers le café « l’Aurore » Elle a belle allure sous sa couronne de cheveux blancs comme neige et le sourire affiché sur ses lèvres ne fait qu’accentuer l’impression de sérénité et de volonté qui se dégage d’elle.
   
Ses amies Danielle, Irène et Jeanne, accompagnée de son loulou Oz, sont déjà attablées le long de la fenêtre donnant sur le Boulevard. Comme convenu entre elles, Marga les ignore et s’installe à la table voisine, commande un thé vert, extrait son portable de son sac et l’installe bien en vue devant elle. Le premier candidat peut se présenter, elles sont prêtes.
    
Dix heures sonnent à l’église des Capucins quand un homme à la tenue peu soignée et dégageant une odeur du temps lointain où la naphtaline conservait précieusement les habits du dimanche lance d’un ton bourru « c’est vous Marga ? » Marga va à l’essentiel, répond par quelques phrases, ne cherche pas à faire plus ample connaissance et presto renvoie le monsieur à ses mites et moustiques. Les nez pincés de ses amies la conforte dans sa décision ; non, ce ne sera pas lui l’heureux élu.
   
Le café est animé en ce jour de marché, le va et vient incessant des consommateurs apporte une touche de gaieté et déjà se présente le deuxième candidat. Au premier abord il évoque à Marga l’acteur Charles Vanel dans le film « Le salaire de la peur » A l’époque, dans les années 1950, elle avait apprécié le suspens et le jeu du comédien mais l’homme qui lui fait face à présent se révèle rapidement raide et emprunté sous ses airs de faux dur. Danielle, Irène et Jeanne font la grimace, Marga quant à elle ne s’imagine pas à ses côtés et s’empresse de remercier le candidat de s’être déplacé. En bougonnant quelques mots sur « ces bonnes femmes …» il disparaît dans la foule.
   
Arrive alors un curieux personnage dont le corps penché en avant sur une canne dorée défie les lois de la gravité. L’ombre seule du vent suffirait à le faire basculer et si même, comme il le confie à Marga, il a bourlingué de nombreuses années dans les pays étrangers il prête à présent à sourire. Avec tact et pudeur, Marga lui fait comprendre qu’il ne correspond pas à ses attentes mais lui assure quelle serait heureuse de le revoir afin qu’il lui parle de ses voyages. Rendez-vous est pris pour la semaine suivante et c’est un candidat déçu mais néanmoins heureux qui la salue avant de s’en aller clopin-clopant au gré de sa canne.
   
Oz s’agite, impatient de sortir en voyant la laisse tendue par Jeanne, tellement impatient qu’il manque de faire trébucher un homme entre les tables. Furieux, le nouvel arrivant fait remarquer à Jeanne toute confuse qu’elle ferait bien de surveiller et de punir son chien à défaut de l’avoir éduqué de manière convenable. Comme il fait mine de s’approcher de la table où est installée Marga celle-ci se présente spontanément et le prie d’aller se faire éduquer ailleurs. Jeanne, les larmes aux yeux, sourit à son amie. Quel caractère cette Marga !
   
Pourtant, le pessimisme s’installe dans le cœur de Marga, trouvera-t-elle le partenaire idéal ? Ses recherches dans le quartier n’ayant abouti à rien a-t-elle eu une bonne idée de passer cette annonce dans le journal ? Et puis le doute fait place à l’optimisme. N’a-t-elle pas décidé un jour lointain que désormais sa vie serait palpitante, que de chaque jour elle ferait une micro-fiction de laquelle elle retirerait le meilleur ? Perdue dans ses pensées elle sourit sans entendre l’homme qui s’adresse à elle. Danielle tousse pour la faire réagir, Irène lui emboîte le pas suivie par Jeanne qui y met tout son cœur. Marga sursaute, elle entend son prénom : « Marga ? Marga ? Je me présente, je suis Olivier »
 
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La pièce de théâtre écrite par Marga de sa belle écriture bleu pâle et jouée par ses amis et amies eut beaucoup de succès à la fête de Pâques organisée dans le quartier. Olivier s’est révélé un excellent metteur en scène et un fabuleux comédien. Après la première, Marga lui a demandé pourquoi il avait si rapidement accepté de la seconder. La réponse, il l’a lui a donnée en l’embrassant amicalement : « parce que tu es une vieille dame merveilleuse, pleine de vie et allant toujours de l’avant et puis aussi parce que, installé à quelques tables de vous à « l’Aurore », je vous avais observées toutes les quatre. Vous étiez redoutables mais tellement attendrissantes dans votre volonté d’aboutir. Et toi, confie-moi à présent ce que contenait le texto envoyé par Danielle pendant notre entretien » Marga sourit et le doigt tendu vers le torse d’Olivier répond d’une voix ingénue: « elle avait écrit : c’est lui ! »
 
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Publié le 9 Mai 2012

            
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C'était une fille intemporelle, légèrement décalée sinon pourquoi se serait-elle intéressée à lui, le marginal, le torturé ? Elle l’avait approché une nuit de pleine lune, une lune belle à réconcilier tout l’univers. Sans un mot, elle avait pris place à ses côtés sur le muret bordant le ruisseau. Tout comme lui, jambes pendues dans le vide et yeux dans les étoiles, elle avait suivi le lent parcours de la lune jusqu’au moment où l’astre perdit peu à peu de son éclat. Alors seulement il lui dit : "Je me prénomme Yann, puis-je vous appeler Moon ?"

Elle avait souri et d’une inclinaison de la tête avait acquiescé à sa demande puis d’une voix douce elle précisa : "Je viens d’emménager dans la petite maison au fond de la cour et mon prénom est Lola mais pour vous, je serai Moon"
 
Le soir, en rentrant de la ville, elle prit l’habitude d’aller saluer Yann et son oncle Pierre un ancien menuisier. Trois petits coups frappés à leur porte arrière donnant sur la cour et elle pénétrait dans l’antre des vieux garçons, traversait l’atelier et les rejoignait dans la petite cuisine sombre. Souvent, Yann était assis sur un long banc de bois, occupé à rouler de fines cigarettes et l’oncle Pierre, la pipe aux lèvres, la saluait d’un "Voici la Moon !" Alors, étirant son long corps maigre, il quittait le haut fauteuil installé à gauche de la cuisinière ronronnant ; c’était le moment pour lui de donner d’innombrables tours de clé ou de remonter les poids de ses horloges, coucous, pendules et carillons. Parfois Moon restait auprès de Yann à dialoguer sur de nombreux sujets, subjuguée par sa culture impressionnante et d’autres fois, elle accompagnait l’oncle Pierre dans la visite journalière à sa collection d’antiquités.  
                                                     
                                                     
En peu de temps, il lui fit découvrir toutes ses merveilles, lui expliqua leur provenance et leur histoire propre. Celle de la pendule de bronze, chuchotée à son oreille, l’émut aux larmes ; seule rescapée du bombardement allemand qui coûta la vie aux parents de son neveu, elle était à leurs yeux la plus précieuse de toutes.
Pour Moon, l’oncle Pierre sortit aussi de l’armoire de la "bonne chambre" sa merveilleuse collection de montres à gousset, ses innombrables pipes à têtes d’écume et même les napperons en dentelles de sa grand-mère. Un vendredi, il lui dit : "Dimanche, si le temps est beau, je te réserve une surprise" Sa curiosité piquée à vif, Moon attendit avec impatience d’être enfin dimanche. Pour une surprise, ce fut réussi.
 
Du grenier, ses amis avaient descendu dans la cour un étrange vélo qu’ils lui présentèrent sous le nom de grand-bi et Yann prit plaisir à la photographier juchée sur le vénérable ancêtre à l’énorme roue avant.   
Les mois avaient passé et petit à petit, grâce aux confidences de l’oncle Pierre, Moon cernait mieux le mal de vivre et la révolte qui habitaient Yann depuis le décès de ses parents, sa difficulté à réintégrer une vie sociale normale, à laisser libre cours à ses talents artistiques, à ses dons d’ébéniste. « Il vit avec moi depuis tout ce temps mais je me fais vieux et après ? » disait-il parfois à Moon. " Et toi, Moon, tu es bien jeune pour rester seule ? " 
"Oh ! Moi…" et elle souriait d’un regard voilé de tristesse sans se livrer d’avantage.
 
Les soirs d’été, ils s’installaient tous trois dans la cour et leur simple bonheur était d’observer le coucher du soleil au travers de verres teintés. Quand les nombreuses et diverses sonneries signalaient 22 heures 30, ils se séparaient et parfois l’ocarina de Yann déchirait le silence de la nuit, fendant le cœur de Moon de sa sonorité étrange.  Quand l’automne vint, un homme pénétra dans la cour et interpella l’oncle Pierre d’un « C’est ici que vit Lola ? Je suis son père ! » Lola ? La Moon ? « C’est là » répondit le vieil homme, « Mais elle ne rentrera pas avant ce soir » Sans un mot de remerciement, l’homme s’assit à même le seuil de la maison de sa fille et l’attendit.

 

Le lendemain matin, Lola inconsolable et affolée par ce qu’elle venait de découvrir, pleurait et pleurait encore face à la porte de l’atelier ouverte à tous vents. Son père, son propre père qu’elle venait à peine de retrouver après ses longs mois d’emprisonnement l’avait trahie. Pourquoi ? Pourquoi, à peine libéré, avait-il à nouveau commis un vol ? Pourquoi s’en prendre à ses amis, à ces deux hommes qu’elle aimait ? Comment dire à l’oncle Pierre ses remords de ne pas s’être confiée à lui en lui révélant la vie malhonnête que menait son père ? Pourra t-elle un jour retrouver l’estime de Yann et comment lui expliquer que sa chère pendule avait disparu à jamais ?
 
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Publié le 23 Février 2012

Ferdinand Hodler 

Ce texte lu par Sagine sur son site "De mes yeux à vos oreilles" est à écouter ici

 

La première est sage, posée, réfléchie, respectueuse des codes et des lois de la société. Elle analyse sainement les situations qui se présentent et prend les problèmes à bras le corps. En un mot, elle assume.

 

La deuxième est curieuse, désinvolte, joyeuse, intrépide et un brin inconsciente. Dépensière sans remords ni états d’âme, elle vit au jour le jour et croit en sa bonne étoile qui, elle en est persuadée, ne lui fera pas faux bond.

 

La troisième est inquiète, toujours en questionnement, souvent sur la défensive. Elle craint de se retrouver dans le besoin affectif ou matériel ce qui l’empêche de se détendre et de profiter des bons moments. Elle peut être acerbe et défaitiste.

 

Une quatrième est cachée et ne se livre pas. Trop secrète et mystérieuse, emplie de visions qu’elle ne peut partager, de pensées folles ou cruelles. Elle est froide, calculatrice et terriblement réaliste.

 

Toutes ces femmes s’entrecroisent, se déchirent, cohabitent tant bien que mal, l’une prenant parfois la suprématie sur les autres. Elles s’accordent, s’ignorent, s’aiment ou se haïssent mais toutes elles sont en moi me rendant à la fois femme unique et femme multiple.

 

Tout simplement femme.

 

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