Articles avec #vivre a deux ou.... tag

Publié le 6 Août 2017

Pierre Beteille - clic

Evidemment, c’est encore pour ma pomme !

Madame invite d’un ton suave "venez dîner samedi soir nous pourrons parler vacances (ou ceci, ou cela, les prétextes ne manquent pas) autour d’un bon plat. Oh, sans chichi, bien entendu !"

Bien entendu ! Bien entendu ! Vite dit mais quand elle hésite sur le menu les chichis commencent. "Que penses-tu d’un couscous… ou plutôt d’un savoureux veau marengo ? Mais pourquoi pas une bonne casserole de moules marinières avec des frites maison ? Un plat exotique conviendrait probablement mieux pour la saison ? Un barbecue, bof ! Banal ! Une salade variée c’est trop chiche. Pas envie de sauce trop riche…"

La semaine passe, moi je ne dis rien mais n’en pense pas moins.

"Cause ma belle, ton chéri veille à ta ligne"

Finies les viles flatteries : "Tu es vraiment un as du piano, Mamours"

Fini, plus de Mamours, plus de soliste aux fourneaux. Ma chérie il va falloir revoir ton vocabulaire et ton orthographe, laisser le mam au vestiaire.

Ours, je suis désormais un ours. Plus d’intrus dans ma tanière ! Pas touche à mon miel !

- Je vais faire les courses, as-tu préparé ta liste ? 

- Non, ma chérie, j’ai tous les ingrédients qu’il me faut.

Regard interrogateur contre regard blasé.

- Tu fumes à nouveau ? Et ta barbe ?

- Je ne fume pas, je mégote, c’est tout un art et quoi ma barbe, elle ne te plaît pas ma barbe ?

- Euh…

- Bradt Pitt, tu ne connais pas ?

Là, je l’ai mouchée. Son Bradt si beau avec sa barbe de trois jours elle m’en a assez rabattu les oreilles.

Elle dresse la table et moi, je m’enferme à la cuisine. On va voir ce qu’on va voir.

Fondue au fromage mixé avec brocoli et pommes Granny accumulées au fil des invitations. Bien caoutchouteux le fromage, une vraie merveille colorée en diable par ces trente degrés à l’ombre. Plus écolo, tu meurs !

Pas sûr qu’ils reviennent de sitôt dîner à la maison les "amis" !

---------------------------------

Pour Mil et une - août 2017 - clic

Voir les commentaires

Publié le 23 Juillet 2017

Je me rappelle fort bien comment j’ai cessé de peindre, ce fut de façon toute naturelle, sans effort, sans regret. Pour moi, l’ouvrage était terminé voilà tout. Et l’ouvrage, le bel ouvrage ça me connaît, jamais je n’ai rechigné à la tâche, jamais je n’ai bâclé le travail ou supporté la moindre imperfection. Je me rappelle fort bien ! C’était un jeudi de septembre, le 24 pour être précis et aux infos on venait d’annoncer le vol d’un tableau de Magritte. L’Olympia ! La représentation d’une jeune femme blonde aussi jolie et naturelle qu’Hélène, ma compagne depuis dix ans. clic

 

Ah ! Hélène ! Le bon goût fait femme ! Perfectionniste elle aussi et tellement classe. C’est grâce à elle que d’une vieille ferme abandonnée a jailli une maison si bien agencée qu’elle a fait l’objet d’un reportage dans l'émission "Bicoques Magazine" La gloire pour Hélène ! La fierté pour moi.

Pourtant, dans une séquence, notre chambre à coucher paraissait un peu terne et Hélène a suggéré d’en revoir l’agencement de fond en comble. Elle a pris des mesures, fait des plans et, passionnée, a couru de gauche à droite, passant d’un magasin de meubles à une boutique de décoration.

 

Quand tout fut choisi jusqu’aux moindres détails, je me mis à l’oeuvre. Vider et déménager les meubles, dépendre les tentures, protéger, décaper, reboucher, poncer, étendre une couche primaire, tout s’enchaînait avec bonheur et le soir, la chambre d’amis était pour nous un nid douillet, une douce escale amoureuse.

Pour les murs, Hélène avait opté pour un ton de bordeaux profond et chaud. Après en avoir peint deux couches, le résultat était très harmonieux mais ma Belle, soucieuse, le front plissé, se questionnait "du parme ne donnerait-il pas plus de vie, de gaieté ?" Un petit essai de cette nuance a conclu dans ce sens et, le rouleau à la main, j’ai à nouveau transformé le décor. Je me rappelle fort bien, ce ne fut pas facile d’obtenir ce parme tendre et lumineux sans que transparaisse la moindre trace de bordeaux. Trois week-ends se sont enchaînés et ce jeudi 24, premier jour de R.T.T. de l’année, j’ai enfin pu nettoyer le rouleau et les pinceaux.

 

Je me rappelle fort bien de cet instant, c’est l’instant aussi où Hélène est sortie de la salle de bain, nue, désirable comme une déesse et sa voix, je m’en souviens fort bien, trop bien. Si douce quand elle a dit "tu sais, au fond, je préférais le bordeaux"

 

Alors, Monsieur le Juge, ce fut de façon naturelle, sans effort, sans regret que j’ai serré son joli cou pour qu’enfin elle se taise.

 

Depuis, je n’aime plus Magritte.

-----------------

Pour Mil et une - 23/07/2017 -  clic

Voir les commentaires

Publié le 22 Juin 2017

Il a les notes, le rythme.

Elle possède les mots, la voix.

Se sont rencontrés un soir de juin

et depuis, ne se sont plus quittés.

 

°°°

 

Il souffle dans sa trompette, se dodeline,

ses joues se gonflent d’air, ses doigts s’agitent,

Elle inspire concentrée,

 expire en jouant de ses cordes vocales.

 

°°°

 

Les spectateurs les écoutent subjugués,

intrigués aussi.

Lui, géant à la peau d’ébène.

Elle, silhouette menue au teint de porcelaine.

 

°°°

 

Il en a connu et aimé des perles d’or,

des Vénus callipyges.

Pour d’autres son cœur a battu la chamade,

son corps de femme a résonné.

 

°°°

 

Ils se sont reconnus un soir de juin,

un soir comme celui-ci.

La musique les chavire, les unit.

toujours ils sont fidèles à son rendez-vous.

 

°°°

 

Il a les notes, le rythme.

Elle possède les mots, la voix.

A l’unisson, sous un chapiteau, au fond d’une cour,

dans un bar, au bord d’un fleuve, les entendez-vous vibrer ?

 

°°°°°°

Pour Mil et une juin - clic

Image Steve McCurry - clic et clic

 

Voir les commentaires

Publié le 10 Mai 2017

Mil et une nous proposait cette superbe peinture d'Emile Claus que j'ai eu le bonheur d'admirer au musée de La Boverie à Liège. Voici ce qu'elle m'a inspiré...

---------------------

Lisa s’assied sur le banc à l’ombre du buisson. Quelques lignes de tricot et imperceptiblement elle s’éloigne du quotidien. Pourtant, le roucoulement répétitif d’une tourterelle la déconcentre finalement des mailles à compter et du motif à répéter. Le bourdonnement des insectes, chœur joyeux de l’été, semble l’inviter à sa suite. Pieds nus, Lisa se rend à la limite de la pelouse, là où une petite clôture sépare l’herbe du potager.

Avec une pointe d’émotion inattendue, elle observe Emile, son vieux compagnon de route, sarcler à reculons les carrés de légumes. Ses gestes semblent précis et le va et vient de l’outil élimine les mauvaises herbes sans pitié.

Epinard, céleri, petits pois, haricots, courges de toutes sortes, poireaux, carottes…

Quelle opulence ! Jamais nous n’arriverons à consommer tout cela !

Lisa hausse les épaules. Peu importe, les voisins, les amis, profiteront eux aussi de légumes tout frais et cultivés sans produits chimiques. Emile se sent si bien les sabots aux pieds dans la terre brune et c’est le plus important.

- Emile, je rentre préparer le dîner. Peux-tu récolter deux bonnes poignées de haricots et me les apporter ?

Emile sursaute, relève la tête, l’agite de haut en bas.

- Oui, oui ! fait-il en direction de Lisa.

Lisa soupire, ne peut réprimer une grimace, moue entre le sourire et les pleurs puis elle s’empresse de ramasser son tricot, d’enfiler ses mules et de rentrer.

Le chat miaule, se frotte à ses jambes attiré par l’odeur de la viande qui mijote dans la cocotte.

- Ecoute, voilà ton maître. L’entends-tu, il enlève ses sabots ?

Le chat, indifférent au jardinier, sort au soleil, l’heure de son repas n’a pas encore sonné.

Dans l’ombre de la cuisine Lisa observe à nouveau Emile, ce géant musclé, planté hagard sur le seuil, un pot de fleurs sur le bras. Pas de haricots en vue… évidemment… il a oublié… une fois de plus…

- Rentre, Emile, le repas est prêt ! Oh, merci pour ta gentille attention. Ces fleurs sont d’un rouge si vivant. Je pose le pot sur le guéridon, regarde comme c’est joli.

Sur la table, un plat fumant de haricots parfumés d’ail est prêt à être dégusté.

Ce matin, à l’heure de la rosée, alors qu’Emile dormait encore, Lisa les a récoltés au potager faisant fi du claustra invisible qui la sépare désormais de lui.

-----------------------------

Voir les commentaires

Publié le 19 Avril 2017

https://img.over-blog-kiwi.com/0/55/59/00/20170418/ob_d5dce6_sujet-s-16-2017.jpg

Lapin blanc, tout en remuant le bout de son museau : Je suis prêt ! Ah que feriez-vous sans moi, la vedette du spectacle ?

Haut-de-forme, ironique puis dégoûté : La vedette ! Mais pour qui te prends-tu pauvre minable ! Moi, si distingué, si racé, si soyeux, me voilà terni par tes longs poils. Beurk !

Lapin blanc, sûr de lui : Mes longs poils sont aussi veloutés que l’est ton tissu. Ne suis-je pas le doudou préféré des enfants, n’ai-je pas emmené Alice au pays des merveilles ?

Haut-de-forme, dubitatif : Il faut croire que les humains sont perpétuellement enrhumés ?

Lapin blanc, interloqué : ???

Haut-de-forme, irrité : Et puis cesse de me regarder en fronçant le nez ! Ne sens-tu pas comme tu empestes, tes crottes si minables dégagent une odeur épouvantable et me donnent la nausée. Grrmbelebele

Lapin blanc, définitif : Cesse de parler entre tes dents, mes grandes oreilles captent tout. Tu t'estimes supérieur parce que tu trônes en hauteur mais tu n’es rien de plus qu’un accessoire.

Haut-de-forme, outré : Un accessoire ! Ce qu’il faut entendre ! Où te cacherais-tu, d’où surgirais-tu si je n’étais le roi des chapeaux ?

Bâton magique, cinglant : Fi ! Vous deux ! Vous êtes pénibles et si naïfs.

Haut-de-forme et Lapin blanc, en chœur : Naïfs, nous ? Mais pour qui te prends-tu pour oser nous insulter de la sorte, vieux morceau de bois tordu ?

Bâton magique, imbu : Je connais ma valeur et mes immenses pouvoirs. Sans moi vous ne seriez rien. Rien ! La seule star, ici, c’est moi !

Lapin blanc, au tic plus marqué que jamais : Alors tu es persuadé que ton léger "toc-toc" a le don de me faire apparaître ? Le naïf, c’est toi.

Haut-de-forme, infatué : Bien entendu ! S’il apparaît c’est uniquement parce que je daigne le libérer de mon double-fond.

Lapin blanc, bégayant de rage : Pas… pas…p du t.. tout !

Bâton magique, dédaigneux : Pauvres cloches je ne me ternis plus à vous causer ! D’ailleurs voici le magicien, vivement que le spectacle commence et que je me gave d’applaudissements.

----

Fin du numéro

Le magicien, coquin et fine mouche : Merci, Mesdames et Messieurs, merci cher public ! Je vous invite à présent à voter à main levée afin de déterminer qui de Lapin blanc, de Haut-de-forme ou de Bâton magique remporte vos suffrages. Qui des trois est la véritable vedette du jour, qui des trois vous apportent le plus de bonheur ?

----

Le magicien, un brin surpris : Le vainqueur est…

----

A votre avis ?

-------------------------------

Pour Mil et une  en avril 2017

 Peinture de Will Bullas - clic et clic

Voir les commentaires

Publié le 26 Mars 2017

 

 

Photo 1 : Gare maritime d’Ostende. Moi, les yeux embrumés pour cause de réveil aux aurores tentant de suivre Thomas, trois ans, curieux et impatient de monter à bord du grand bateau. Si seulement ce bout'chou cessait de slalomer entre les valises et les jambes des nombreux touristes et avait la bonne idée d’accepter de s’asseoir un instant dans la poussette-canne !

Photo 2: Mon mari harnaché de son fidèle sac à dos brandit enfin les tickets P§O, sésame pour la traversée aller-retour de la Manche.

Photo 3 : Ce cliché prit par un ado sympa montre la souriante petite famille regroupée sur le pont du géant avec en toile de fond la ville d’Ostende et son quai des Pêcheurs.

Photo 4 : Thomas dans les bras de son père observe le port dans les jumelles bien trop grandes pour lui. Autour d’eux, étendus sur des banquettes ou à même le sol, de jeunes écossais à moitié ivres s’endorment déjà enroulés dans des sacs de couchage. Surgissant d'un haut-parleur une voix agressive vient d’annoncer le report de l’heure d’appareillage.

Photo 5 : Thomas et moi sommes attablés dans le self-service pour un deuxième petit-déjeuner. Le train Cologne-Ostende ayant quarante-cinq minutes de retard, nous devons attendre les passagers en transit vers l’Angleterre.

Photo 6 : Brouillard ! Il a profité de notre repas pour s’installer sournoisement ; le quai des Pêcheurs est à peine visible. Les retardataires arrivent enfin.

Photo 7 : On pense y deviner l’estacade ou alors est-ce la mer ?

Photo 8 : Thomas bercé par le bourdonnement du moteur de la malle "Princesse Clémentine" s’est endormi dans un fauteuil du salon. Rien à voir sur le pont ! Nous naviguons dans un épais brouillard. L’appareil photo et les jumelles regagnent le sac à dos.

Photo 9 : Débarquement du père et du fils à Douvres. C’est à peine si je les situe dans le viseur de l’appareil photo. Rien vu de la manœuvre d’entrée dans le port. Rien vu des falaises blanches qui me faisaient rêver.

Photo 10 : Thomas cherche son équilibre intrigué par le quai flottant sur lequel nous attendons l’Overcraff pour rentrer à Ostende. En arrière plan, ma mine défaite laisse entrevoir qu’en plus du brouillard il y a de l’orage dans l’air. Normal, je m’étais fait une joie de ces premiers pas en Angleterre et ils se sont arrêtés à côté d’un bus dans lequel s’engouffraient les autres passagers. Mon mari n’ayant pas voulu y monter prétextant qu’avec ce foutu temps nous n’allions pas nous repérer pour retrouver le port éloigné de la ville. "Tu parles anglais toi ?" Et bien non, peste, pas plus que lui je ne pratique la langue de ce fameux William S.

Photo 11 : Moi, le nez plongé dans mon porte-monnaie, j’essaye de ne pas paniquer de me savoir propulsée à grande vitesse au raz d'une mer invisible. Et dire que le matin même je craignais d’avoir emporté trop peu de livres. Pas dépensé un penny !

Photo 12 : Le trio saisi par l’hôtesse de bord. Au centre, Thomas lui demande : "la mer et l’Angleterre c’est que du brouillard ?"

Photo 13 : Arrivée au port de l’Overcraff. Ostende s’offre à la pellicule sous une percée des rayons de soleil. Les aventuriers n’en mènent pas large.

 

Depuis cette ancienne aventure, la vieille estacade en bois a fait place à une nouvelle jetée, les allers-retours des malles ne ponctuent plus les journées et les appareils photos sont numériques...

 

Mais le plaisir de revoir la mer de temps à autre est toujours au rendez-vous !

-------------------

Photo d'en tête - Mil et une  - réédition pour Mil et une mars 2017 - clic

Carnet de voyage - extraits
Carnet de voyage - extraits
Carnet de voyage - extraits
Carnet de voyage - extraits
Carnet de voyage - extraits
Carnet de voyage - extraits
Carnet de voyage - extraits
Carnet de voyage - extraits
Carnet de voyage - extraits
Carnet de voyage - extraits

Voir les commentaires

Publié le 18 Mars 2017

Devan coupa le moteur et s’étira longuement. La climatisation défaillante de sa vieille Dodge avait rendu suffocants et pénibles les cent cinquante miles parcourus au travers de la plaine monotone. Là-bas, au loin derrière les montagnes, le Pacifique semblait se deviner à la teinte du ciel et Devan rêva un instant d’une baignade dans ses eaux qui toujours l’attiraient.

 

Quand, son coffret de jeu sous le bras, il pénétra dans le Dante’s Rock, le changement brutal de température le fit tousser et éternuer. Jurer aussi intérieurement contre cette angine laryngée contractée dans l’enfance et qui le fragilisait encore et toujours, l’obligeant à porter des foulards quelle que soit la saison.

Le restoroute était calme à cette heure de l’après-midi, le coup de feu viendrait plus tard quand les routiers, la fringale au ventre, rangeraient côte à côte leurs bahuts, assoiffés eux aussi. Au comptoir, Devan commanda une bière et les lèvres trempées dans la mousse il parcourut la salle du regard. Deux femmes à l’âge incertain papotaient joyeusement en dégustant des bretzels, indifférentes au calumet et aux tambourins suspendus au mur au-dessus d’elles. Mais Devan, sensible depuis toujours à la culture indienne, admira ces objets avec un brin de nostalgie. A deux tables de là, un couple d’amoureux se bécotait, gourmand et peu discret. Aucun cataclysme n’aurait pu, semblait-il, l’empêcher de roucouler de bonheur.


Sa bière terminée Devan regarda sa montre. Quatorze heures quarante-cinq ! Le rendez-vous était fixé à quinze heures. D’ici, Devan pourrait observer l’arrivée de Alo, le jauger avant de se confronter à lui. A quoi ressemblait-il ? Cela faisait six mois qu’ils se combattaient par écran interposé et toujours Alo avait le dessus et remportait les mises. Pourquoi ce joueur lui avait-il lancé le défi de le rencontrer pour faire une partie yeux dans les yeux ?
Pourquoi, lui, Devan, avait-il accepté le face à face qu’il ne pouvait que perdre ? Revenir dans cette région quittée depuis plus de douze ans l’avait-il influencé davantage que le désir de revanche ? Et s’il reprenait la route en sens inverse, qu’il prétextait un empêchement de dernière minute pour excuser sa désertion ? Non ! Lui, l’ancien baroudeur, n’allait pas s’aveulir à la fuite avant la bataille.


Pourtant un malaise s’installait en lui, il devait bouger, nerveux. Dans la véranda, un presque adolescent sirotait d’une main un Milk-shake aux fraises et de l’autre pianotait frénétiquement sur un écran tactile. Devan eut un pincement au cœur quand le garçon se redressa et laissa entrevoir davantage le devant de son tee-shirt sur lequel était inscrit en grandes lettres vermillon "My Name is Alo" Leurs regards se jaugèrent intimidés et pourtant proches, si proches…
Les jambes coupées par l’émotion Devan se retrouva assis face à son clone, à cet ado qui lui ressemblait tellement hormis les yeux si particuliers. Des yeux qui à présent se dirigeaient vers une femme, belle, si belle…


C - 4 Destroyer coulé !
La voix de Donoma résonnait dans la mémoire de Devan. La voix de jadis, quand ils jouaient à d’interminables parties de combat naval, la voix qui a présent disait : voici ton fils, Devan. Alo, voilà ton père !

Elles étaient loin soudain les années de vagabondage, loin les hésitations, les fuites en avant. Le cœur de Devan, depuis trop longtemps miné par ses regrets d’avoir abandonné sa compagne pour parcourir le monde, se trouvait à présent délivré de la lourde herse qui l’entravait et la joie éclata, folle, libératrice.


Et contre ce cœur battant la chamade Devan serra Alo et Donoma, la jolie indienne qui avait su le retrouver via le Net et le guider habilement vers eux !

 

---------------------

Pour Mil et une en janvier 2014 - logorallye clic

 

 

Voir les commentaires

Publié le 26 Février 2017

Le ciel se couvre subitement au-dessus de la rue Jeanne d’Arc et le vent se lève, insistant.

Comme affolés, les nuages déversent en un instant une cataracte de gouttes de pluie froide. Armin, surpris par les éléments, court à la recherche d’un abri et quand enfin il pénètre sous un porche, son costume de lin lui colle à la peau et il frémit.

M. Erlin - encanteur

Ouvert de 9 h. à 19 h.

Les yeux d’Armin ont à peine survolé la plaque dorée fixée sur le côté droit de la porte que déjà il s’engouffre dans le bâtiment. Pas question pour lui de risquer d’attraper un rhume sous l’orage et dans les courants d’air !

Que disait la plaque ? Encanteur ?

La sonnerie de l’entrée a retenti depuis un moment quand apparaît, trottinant babouches aux pieds, un homme enturbanné et vêtu d’un costume deux-pièces lie de vin.

Lie de vin ? Armin hésite… lie de vin… mum… coulis de fraise, voilà qui est mieux…

Etrange bonhomme, aussi bizarre que le fatras exposé sur les tables agencées sur le pourtour de la pièce. Une vraie caverne d’Ali Baba que cette boutique ! Ici, un coffre déborde de bijoux argentés, là, un sac à main en cuir fauve astiqué de frais et renfermant une brosse à reluire est accolé à un hibou empaillé depuis des lustres… à gauche un liquide bleuâtre contenu dans un litron se tempère tranquillement au côté de verres de cristal dépareillés… à droite, une série de livres de la collection "Crime de sang" tous écornés et dédicacés d’un beau "A Annabelle" en lettres gothiques espère capter un hypothétique lecteur… au lustre, allumé et dispensant une faible lueur jaunâtre, pendent un gros salami en plastique et deux bouées vertes agrémentées d’une tête de serpent de mer, l’une gonflée au maximum, l’autre quasi moribonde…

Armin, intrigué, circule d’un objet à l’autre et à chaque pas l’eau contenue dans ses chaussures émet un petit "flitch-flatch" qui meuble le silence. Nouveau frémissement…une gerbe de blé étiquetée "Du Sahara" tend vers lui ses épis d’or. Fascination ! Cet or… la belle chevelure d’Elisa… Ses bras se tendent vers cette offrande tant espérée quand un "attention, Mesdames et Messieurs, la vente va commencer" jaillit de la bouche de l’encanteur.

Subjugué, Armin voit M. Erlin s’emparer d’un genre de bâton de pèlerin avec lequel il désigne la gerbe de blé.

- La vente COMMENCE, mise à prix DIX dollars, dix dollars, c’est pas beaucoup, dix dollars, Monsieur… douze ? Douze dollars ! Qui dit mieux ? Une gerbe de blé DU SAHARA ! D’un blond EXEMPTIONNEL ! Treize dollars pour Monsieur. Treize ? Quinze ! Ouiiiiii ? Vingt ? Vingt dollars… vingt, vingt ??? Vingt-cinq, Monsieur est connaisseur !

L’encanteur se démène comme un diable, tantôt face à Armin, tantôt à gauche, tantôt à droite il englue sa proie, ne lui laissant aucun temps mort.

- Allons, vingt-cinq dollars, qui dit mieux pour obtenir la blondeur du Sahara entre ses mains ? Un lot rare, que dis-je, introuvable dans d’autres lieux ! Vingt-cinq, une fois…Trente ? Trente dollars ! Trrente dollars ! Une fois, deux fois… adjugé ! Bravo Monsieur !

Délesté de trente dollars mais enserrant contre son coeur le succédané de la chevelure de son Elisa, Armin se sent pousser des ailes. Oubliés le costume défraîchi, le caractère de cochon de sa belle, son énième scène de ménage, ses menaces incessantes, son départ définitif vers les U.S.A. Dans le ciel flamboyant de Québec, le rouge et le noir s’épousent tendrement.

Demain, demain seulement, Armin ressentira le coup de poing donné par sa désillusion. Demain, le dégrisement aura un goût amer.

Mathieu Erlin, retraité de la marine marchande, sourit en fourrant les trente dollars dans sa poche. A petits pas mesurés il retrouve l’arrière-boutique, échange ses babouches contre ses vieilles mules, dépose son turban sur une chaise et patiemment attend le prochain gogo qui l’aidera, lui aussi, à payer son loyer tout en se débarrassant des broutilles amassées au fil des ans.

-------------------------

Pour Mil et une en juillet 2013 - clic

Voir les commentaires

Publié le 8 Février 2017

…quarante huit heures de permission, pas une minute de plus sinon c’était la corvée balayage de la cour de la caserne. Le temps m’était compté et le rendez-vous que j’avais donné à Shirley mon seul point de mire. Daddy était venu me cueillir à la gare, Mumm avait repassé ma chemise rouge et mon jean. Adieu uniforme qui gratte, vive la liberté !

 

…j’allais enfin retrouver Bob. Que c’était long six semaines sans le voir et tant pis si Al, mon patron, me lançait des regards mécontents ; mon service au snack se terminait à dix-huit heures trente, pas question de prester une demi-seconde de plus. J’ai couru dans ma chambre en me débarrassant au plus vite de ma tenue de travail. Quelle robe allais-je enfiler ? Celle à volants que Bob aimant tant, ou la rouge ? Celle à fleurs ? J’ai fouillé fébrilement le tiroir pour trouver une paire de bas sans accroc.

- Shirley, ma fille, tu aurais pu préparer tout cela hier soir, m’a dit ma mère.

- Mmm, ai-je répondu la bouche remplie d’épingles à chignon.

 

- A table, a lancé Mum en passant la tête dans ma chambre.

- Pas faim, pas le temps !

Soupirs de Mum.

- T’as vu ta maigreur, heureusement que tu portes une ceinture à ton pantalon…

- Tracasse pas, Mum, je mangerai en ville.

Re-soupirs.

- On te verra d’ici ton départ ?

 

…où allait-il m’emmener ? Au ciné ? Chez le Chinois ? Au bal chez Billie ? Surprise !

- Tu me prêtes ta veste blanche ?

Kat, ma sœur, a râlé pour la forme quand j’ai ouvert sa garde-robe. Normal, je l’avais surprise avec mon pull jaune pas plus tard que la veille…

 

…ne pas oublier mon harmonica, mon foulard rouge… Shirley, ma belle, me voilà ! Zut une mèche rebelle ! Vite la gomina !

 

…qu’il est beau en uniforme sur la photo ! Mais c’est pas pratique pour aller danser… Dadidoudidadidouda… mes jambes frétillaient d’impatience.

Quand la sonnette a tinté, Kat s’est empressée d’aller ouvrir.

- Pas touche à mon Bob, j’ai crié.

- Pas de risque, a t-elle claironné.

 

Quand j’ai sonné à la porte de Shirley j’ai eu droit au regard hautain de sa sœur. L’était jalouse à coup sûr.

 

Nous avons dansé le rock et des slows toute la soirée. L’orchestre "The Kings" était au top. Les copains zieutaient Shirley, mignonne à croquer dans sa robe à volants…

…Bob n’a pas résisté à monter sur scène et à accompagner "The Kings" avec son harmonica. Toutes les filles m’enviaient ! …

…L’histoire s’est corsée quand nous avons décidé de rentrer. Dehors, c’était le déluge. Nous avons couru dans les rues, trempés jusqu’aux os….

…Je tremblais de froid alors Bob m’a guidée vers le kiosque du parc. Bien serrés l’un contre l’autre, nous avons attendu la fin de l’averse et…

…Et ce qui devait arriver arriva… tout comme ta mère neuf mois plus tard !

-------------

- Alors Granny, toi aussi tu as été une "maman surprise" à vingt ans ? Et toi Grandpa un jeune papa encore soldat ?

Granny a souri et a répondu - je serai heureuse de garder de temps en temps ton petit bout de chou.

Grandpa, lui, a sorti de sa poche son harmonica. Quand il est ému et que les mots s’emmêlent dans sa tête, les notes sont toujours ses alliées.

Norman, mon amour, m’a fait un clin d’œil et dans son berceau, Emily a soupiré d’aise…

---------------------------------

Pour Mil et une en mars 2013  -  peinture de Norman Rockwell

Voir les commentaires

Publié le 8 Février 2015

Certains annonçaient un fiasco, d’autres se moquaient de ce qui était à leurs yeux une nouvelle fantaisie d’hurluberlus jamais en manque d’idées saugrenues.
- Pertes et malheurs en vue, prédisaient les pessimistes.
- Attendons-nous à des retombées miraculeuses, claironnaient les enthousiastes.
Edgard observait toute cette agitation avec sa curiosité habituelle de journaliste. Clara, son épouse, et lui étaient bien résolus à profiter des nouveautés et du spectacle offerts par l’exposition universelle et sous aucun prétexte ils ne les auraient ratés.

D’humeur joyeuse, la jeune femme avait épinglé une rose dans ses cheveux et, prévoyante, avait recouvert ses épaules d’une fine écharpe assortie, cadeau de sa mère chez qui elle venait de séjourner quelques jours à Lyon. Edgard, rasé de frais par le barbier de la rue Lepic, la rejoignit bientôt. Le temps était agréable, dans une heure ils déambuleraient au Champ-de-Mars aux côtés du directeur du journal, de son équipe et des membres de leur famille respective. Ensuite, une promenade sur les tout nouveaux bateaux-mouches était prévue au programme.

En enfilant ses chaussures, Clara fut prise d’un étourdissement et un violent mal de tête la saisit au point qu’elle dut s’allonger sur le petit sofa. Inquiet et prévenant, Edgard se pencha sur elle, l’enlaça et tendrement l’embrassa.

- Va, lui souffla-elle en enroulant son bras droit derrière sa tête et en caressant comme elle aimait le faire ses épais cheveux de jais.

- Tu es fiévreuse, dit-il en l’embrassant encore.

- Va ! Tu me raconteras…

A regret, Edgard la serra encore contre son cœur et lui donna un dernier baiser sur ses lèvres à présent desséchées.

- Promis, mon cœur, nous y retournerons, toi et moi, en amoureux !

- Ne t’inquiète pas, j’ai pris froid durant ce fatiguant voyage de retour de chez Maman. Je vais dormir un peu.

En traversant la ville sans cesse en métamorphose Edgard songea à leur rencontre, l’année précédente. L’attrait de la nouveauté et des arts sous toutes leurs formes, la foule cosmopolite qui fourmillait dans Paris en pleine ébullition avaient réuni leurs deux esprits ouverts au monde et doucement l’amour les avait surpris…

----------------

Vingt-deux heures sonnèrent dans le lointain lorsqu'Edgard retraversa la Seine. Que d’anecdotes il avait à raconter à son épouse… les gens curieux ou incrédules, les "oh !" admiratifs, les odeurs nouvelles, la peur de certains, l’attente fébrile des autres et toutes ces races qui se mêlaient, fières de leurs particularités… Quel dommage que Clara ne fut pas à ses côtés pour vivre en famille cette journée exaltante ! Mais ce n’était que partie remise et c’est main dans la main qu’ils renouvèleraient la visite de l’expo.

---------------------

Clara accablée de fièvre et le corps couvert de vésicules puis de pustules lutta en vain durant dix jours contre le virus de la variole. Edgard, qui l’avait retrouvée délirant ne la quitta pas d’une seconde malgré la défiguration effrayante et le risque de contagion. Jusqu’au dernier souffle de Clara il lui parla de l’avenir ensoleillé qui les attendait, de cet enfant qui émerveillerait leurs jours, des voyages lointains au cours desquels ils découvriraient le monde…

De ce jour, Edgard ne connut plus jamais de baiser.

-------------------------------------

Le baiser - Carolus Duran - clic

Pour Mil et une, en novembre 2012 - clic

Expo universelle de 1867 - clic

Voir les commentaires

Publié le 1 Février 2015

Dès le début de leur cohabitation ils décidèrent que leur maison serait ouverte à tous.
Rester cloitrés dans leur bulle sans rien offrir ne correspondait pas à leurs caractères sociables et cordiaux. Ainsi, amis, famille et, un à un, trois enfants furent accueillis dans la joie et la bonne humeur. Les rires éclatèrent au gré des jeux, chansons ou repas partagés en toute simplicité.
Etaient-ils heureux ?
Les mois, les années s’écoulèrent, nul ne se posa la question.

Un grain, un simple grain de sable enraya, un matin, les rouages bien huilés.

- Je pars, n’essaye pas de me retenir.

Il s’éloigna avec un maigre bagage. Etait-ce tout ce qu’il emportait de leur vie commune ? Où allait-il ? Avec qui ?

Pourquoi ?

                  Pourquoi ?...

                                        Pourquoi ?......

Les interrogations restèrent sans écho. Seul un vent triste s’engouffra par tous les interstices de son cœur de femme et sans cesse le lamina. Moins de rires, plus aucune chanson… Mal à l’aise, les amis se détournèrent, la famille se fit plus rare et les enfants s’éparpillèrent au gré de leur propre vie qu’ils entrevoyaient légère. Le jardin tourna en friche, les peintures s’écaillèrent, les portes et fenêtres gémirent, sinistres, et les grains de sable, abrasifs, s’accumulèrent insidieusement jusqu’à prendre toute la place.

Alors, dans un sursaut salutaire, elle prit conscience qu’elle était seul maître de sa destinée et sans un regret elle abandonna ce lieu devenu sinistre et partit à l’aventure bien décidée à faire de sa vie une belle vie.

Ecoutez bien ! L’entendez-vous chanter ?

-----------------------------

Pour Mil et une - clic Image : Damien du Toit - clic

Voir les commentaires

Publié le 4 Septembre 2014

 

Les poules picorent, se disputent un ver de terre en caquetant, énervées.

Eux ne disent mot.

Agenouillés sous un pommier ils trient les fruits récoltés.

Parfois, leurs têtes se rejoignent et pendant un trop court instant le temps semble suspendu.

Il lui vole un bisou.

Elle soupire.

D’un pas majestueux, le coq les contourne et va rejoindre ses belles emplumées.

De la grand route là-bas leur parvient un bruit inhabituel, étrange bourdonnement de ruche affairée.

Un toussotement.

Leurs deux visages se redressent, surpris de ne pas être seuls au monde, dans leur monde.

Deux yeux enfiévrés, des lèvres qui quémandent.

Ils offrent chacun quelques pommes, désignent le puits à gauche dans la cour, les cabinets adossés à l’étable et reprennent leur tâche.

A son tour, il soupire. Saura-t-elle se débrouiller seule avec le troupeau, la traite ? Comment va-t-elle-s’en sortir ? N’était-elle pas en danger avec toutes ses personnes inconnues qui défilent jour et nuit en direction du sud ? Combien de temps durera cet exode ? Comment la protéger ?

Elle se veut forte mais tremble pour lui. Elle n’a jamais quitté le canton, comment dès lors situer cette ville où il est appelé à se présenter le lendemain ? Lui écrira-t-il ? Et s’il l’oubliait ?

En début de soirée il ira avec le cheval et la charrette amener les fruits chez Jean. Jean et son pressoir, Jean trop âgé pour être appelé sous les drapeaux, Jean qui bientôt se retrouvera seul homme dans le hameau…

Elle, elle disposera les plus belles pommes au frais dans la resserre, imaginera l’immense tarte dorée qu’elle cuira pour fêter son retour.

La nuit les unira une dernière fois. Baignés de cette odeur acidulée dans laquelle ils ont été plongés depuis l’aube ils n’auront pas conscience que c’est elle qui jaillira à leurs narines dans les moments de doute ou de désespoir.

A l'aube, le coq lancera fièrement un cocorico sonore.

Alors la guerre sera là, si proche soudain…

--------------------------------------

Pour Mil et une - clic   -  Peinture de Emile Claus - clic

Voir les commentaires

Publié le 10 Août 2014

Un royaume à la MagritteUn royaume à la MagritteUn royaume à la Magritte

A la Meute, y a pas d' jambe de bois,

Y a des nouilles mais ça ne se voit pas

La meilleure façon d'marcher,

C’est bien sûr la nôtre,

C'est d' mettre un pied devant l'autre

Et d' recommencer !

Pourquoi a-t-il continuellement ce seul refrain en tête ?

Chambre 220, au fond du couloir, à gauche, c’est son royaume à lui Julien Leblanc. Un royaume à la Magritte. N’est-ce pas surréaliste cette télé dévidant sans cesse les archives d’Eurosport : F1, rugby, curling, cyclisme…, le tout entrecoupé de quelques directs ou d’immenses plages de pubs ? Et lui, Julien Leblanc, voguant d’un somme à une rêverie, Julien le grand sportif au régime alimentaire strict, condamné dorénavant à engloutir rapidement quelques bouchées de poulet mi-cuit ou de merlan noyé de graisse qu’une aide-soignante lui présente tout en déballant déjà la tranche de glace napolitaine aux couleurs douteuses, lui, Julien, n’est-il pas à lui seul un chef d’œuvre surréaliste en péril ?

A la Meute, y a pas d' jambe de bois,

Y a des nouilles mais ça ne se voit pas

Ce serait surprenant, voire hilarant de tout à coup entonner ce refrain si ce n’était aussi frustrant de ne plus pouvoir émettre un son. Comment dire à Madeleine qu’elle est toujours aussi belle et chère à son cœur ? Madeleine et son discret parfum d’ancolie qu’il hume de tout son être quand elle se penche sur lui pour redresser son long corps qui doucement s’affaisse.

« Il ne manquerait plus que tu tombes » est son leitmotiv, son obsession. Comment pourrait-il tomber plus bas que le bas-fond où il se trouve désormais ? Madeleine, son amour, ne l’a-t-elle pas encore compris ? Ne sont-ils pas comme ses amants (ph.1) aux visages voilés, séparés par un caprice de la vie ?

A la Meute, y a pas d' jambe de bois,

Y a des nouilles mais ça ne se voit pas

Magritte a-t-il été scout lui aussi ? Julien aime imaginer l’artiste enfant… Avait-il déjà en lui ce don de voir le monde au travers d’une autre lucarne ? Aimait-il davantage le bleu que le rouge, le jour que la nuit ? A-t-il passé une partie de ses étés dans un camp à la campagne, vécu de manière rudimentaire mais tellement captivante ?

A la Meute, y a pas d' jambe de bois,

Y a des nouilles mais ça ne se voit pas

Aujourd’hui, la meute est bien loin mais Julien y puise toujours une grande force d’âme et ce n’est pas un énième set de tennis se jouant sous ses yeux qui l’empêchera de rêver et de s’évader vers des cieux azur. Entre en scène (ph.2), Julien, deviens oiseau blanc et va rejoindre les grands vols de grues. Avec elles migre au pays des miracles (ph.3).

Chambre 220, au fond du couloir à gauche, Julien Leblanc pour un moment se sent bien.

-------------------------------------------------------

Musée Magritte - clic   -  Magritte Gallery - clic

Pour Mil et une - sujet de l'été - logorallye - clic

(voir, rouge, glace, grues, etes, sommes, meute, set, tombes, hilarant, merlan, ancolie)

---------------------

Voir les commentaires

Publié le 2 Août 2014

------------------------

Elle s’était réveillée blottie dans ses bras, avait quémandé l’heure à la montre qu’il portait nuit et jour au poignet droit. Lui, dans un soupir, avait émis - trop tôt, encore sommeil - et il avait desserré son étreinte la laissant s’échapper vers la cuisine. Le percolateur émettait ses derniers borborygmes quand la sonnerie de l’entrée avait retenti suivie par des tambourinements vigoureux contre la porte de l’appartement. Elle, figée, une tasse vide à la main. Lui, debout dans un sursaut, affolé.

Cinq képis, cinq armes, cinq faces fermées. Un papier brandi, un ordre bref - on l’emmène. Un dernier regard, une porte close.

Depuis ce matin de printemps, elle est sans nouvelles de lui. Comme des centaines d’autres personnes elle attend en vain une réponse à ses questions - Pourquoi lui ? Qu’a-t-il fait de mal ? Quel sort lui réserve-t-on ? Quand le reverrais-je ? Sera-t-il toujours le même ? Et de jour comme de nuit, elle rôde sur les trottoirs, s’approche négligemment de ce haut mur surmonté de barbelés qu’elle voudrait cisailler, travailler en une rangée de perles, façonner en un cœur brillant.

Quand parfois, au hasard du soleil ou de la lune, son ombre se projette sur l’appareillage de vieilles pierres, elle se tétanise. Il est là face à elle. Ils sont reflets, tendres, amoureux. Ils sont trompe-l’œil, trompe-le-sort… Alors elle les abandonne à leur position figée, traverse la route et arrivée sur l’autre trottoir elle oublie tout risque, compose son numéro et brandit bien haut son portable illuminé. Elle sait pourtant qu’il n’entend pas son appel, ces brutes ont piétiné son appareil, mais elle veut croire qu’il aperçoit une lueur, minime, ténue, celle de l’espoir.

Puis elle s’en retourne, se prépare un énième café et se dit que décidément le percolateur devrait être détartré mais ne peut se résoudre à le nettoyer.

Son chant n’est-il pas la dernière mélodie qui la relie à lui ?

------------------------------------------------

Pour mil et une semaine 24 - clic - Trompe-l'œil de l'artiste Bansky - clic

Voir les commentaires

Publié le 16 Juillet 2014

Jacques se lève, contourne les transats et sans un mot entreprend une construction dans le sable.

- Tu bâtis un château, Papy ? demande Ethan.

- Non, une tour, répond Jacques.

Intrigués Ethan et son cousin Mathéo délaissent le ballon qu’ils se disputent depuis un moment et s’approchent de leur grand-père.

- Une tour comment ? Comme en Amérique ?

- Non, une tour de Babel.

Annie sourit malgré ses pensées moroses. Jacques, son Jacquot, et elle traversent une petite perturbation. Une de plus… ? Pourquoi une vieille rancœur vient-elle polluer ces quelques jours de vacances passés avec leurs deux petits ?

- Babel c’est qui ?

- Babel c’est un endroit où jadis les humains ont construit une immense tour.

- Jadis, c’est quoi ?

- C’est il y très, très longtemps.

- Alors la tour de Babel elle n’existe plus ? Il n’en reste que des photos ?

- On peut t’aider, Papy ?

- Bien sûr, vous serez les maçons et moi, l’architecte.

Annie glisse le marque-page dans son roman et ne perd aucunes des explications de Jacques. Tout en s’activant, il raconte de manière ludique une des légendes de l’humanité et évoque les artistes qui l’ont représentée… Annie connaît la suite, n’a-t-elle pas déjà vécu cette scène il y a plus de trente ans ?

- Pourquoi elle est ronde et pas carrée, la tour ?

- Pourquoi on fait une route en tire-bouchon ?

Les questions fusent mais le travail progresse.

- Mamy ?

- Mmm ?

- Dans ton cabas aux trésors tu n’aurais pas quelque chose pour nous ? Papy dit que…

Les billes de verre dévalent le chemin de ronde et c’est à celle qui arrivera la première en bas de la tour. Jacques se lance dans une explication poids-vitesse mais n’a d’yeux que pour Annie et pour la bille aux tons bleutés comme son regard qu’elle tient au creux de sa main. Il n’y a pas besoin de mots pour estomper l’orage qui les guettait. La précieuse agate offerte il y a bien longtemps par Jacquot leur rappelle les liens qui les unissent envers en contre tout.

- Mamy, tu nous montreras la peinture de Breuvel ? demande Ethan.

- Breujel, rétorque Mathéos.

- Oui, mes chéris, je vous ferai découvrir les peintures de Breughel, promet leur grand-mère en faisant un bécot à son Jacquot.

- Hou ! Les amoureux ! s’écrient en rigolant les garçons, taquins.

-------------------------

Pour Mil et une - sujet 29 - 2014 - clic - Tour de Babel de Pieter Breughel l'ancien - clic

Voir les commentaires

Publié le 14 Juin 2014

C’est un mot, un petit mot étrange

Eux seuls connaissent sa signification et la savourent

Eux seuls…

 

Ce petit mot est un bijou précieux

Ils le portent souvent, pourtant nul ne le voit

Le murmurent et sont seuls à le percevoir

Son étymologie reste un mystère.

Il ne dérive d’aucunes langues connues

Ne peut se nommer code ni sésame

 

C’est un mot, un petit mot étrange

Eux seuls en jouent, l'échangent, le font vivre.

Eux seuls…

 

Ce petit mot les rend uniques dans la foule

Il se tapote sur un clavier

Se dit avec les yeux ou se susurre au creux de l’oreille

Et à chaque fois les trouve impatients

De rejoindre enfin le pays sans tabou

Où toute traduction est inutile

 

C’est un mot, un petit mot étrange

Il les mène à l’osmose des corps et des cœurs…

Eux seuls… Eux deux !

-------------

Pour Mil et une - clic - sujet semaine 14/2014 - mot intraduisible

Voir les commentaires

Publié le 16 Mars 2014

                       

Nuit de pleine lune, nuit d’affluence sur les pistes de ski.

Pour Loïc, le moniteur, comme pour les vacanciers qu’il encadre, la magie est au rendez-vous. Sous la clarté douce de la Lune reflétée à l’infini par les cristaux de neige tous oublient la fatigue de la montée en découvrant une montagne différente de celle parcourue en plein jour. Encore trois cycles lunaires, encore trois mois de travail quasi non-stop pour Loïc.

- Maman, c’est quand qu’on arrive ?

Elsa jette un regard dans le rétroviseur. A l’arrière du véhicule Romain s’ennuie.

- Encore deux heures de patience, mon cœur, et nous retrouverons Papa.

- Pff ! C’est long ! ……………je crois que la Lune elle nous suit…

- Elle suit sa route dans le ciel comme le fait le Soleil. Essaie de dormir un moment.

Loïc observe le firmament et pense à sa femme et à son fils qui sont en route pour le rejoindre. Pourvu qu’Elsa soit prudente, elle qui déteste conduire la nuit a choisi cette solution afin que Romain puisse se reposer. Dort-il à présent ?

- Maman, les dinosaures, ils ont vu la Lune et les étoiles ?

- Oui, bien sûr, la Lune est une vieille dame.

- Comme Mamy ?

- Bien plus vieille, crois-moi !

- Et les dinosaures, ils avaient un long cou, pourquoi ils n’ont pas croqué la Lune ?

- Parce que les dinosaures dormaient la nuit… toi aussi tu devrais dormir à l’heure qu’il est…

La descente est à couper le souffle et bien qu’habitué à l’exercice Loïc se laisse à nouveau emporter par la féérie des mille petites lucioles illuminant les villages, là-bas dans la vallée. Comme la vie pourrait être belle si… ce n’est pas demander la lune que de trouver un emploi stable… saisonnier dans la plaine l’été, saisonnier en haute montagne l’hiver, l’image pourrait paraître idyllique et pourtant…

- Maman ? Pourquoi Papa n’est pas cosmonaute, pourquoi il ne va pas sur la Lune ?

- La Lune est bien loin, mon chéri ! Tu sais, il suffit de la regarder et de penser que Papa la regarde lui aussi…

- Alors… alors… c’est comme un miroir ?

- Si tu veux ! Un miroir qui reflète notre amour…

- Alors, je vais la regarder jusqu’à la station si elle y va, elle aussi. Tu crois qu’elle aime le ski ?

Loïc extirpe de la voiture un Romain profondément endormi et le porte jusqu’au divan qui lui servira de lit pendant trois nuits. Elsa, fatiguée, s’étire longuement en murmurant : il vient de s’endormir, il a papoté tout au long du trajet…

- Nuit de pleine lune, nuit blanche, murmure Loïc en l’embrassant dans le creux du cou.

Doucement, les tentures se referment sur la nuit claire. L’heure présente est à l’amour et tant pis pour la conjoncture économique qui complique la vie et qui, comme un loup-garou, guette au coin du bois…

--------------------

Cliché Louis B. - pour Mil et une - clic

Voir les commentaires

Publié le 9 Janvier 2014

 - Où t’es Manu ? Cela fait une éternité que tu as quitté la table pour aller fumer une clope.

- Une clooope ? Nn...non Madame !

- Arrête, Manu, fais pas l’con…

- Non, Madame, j’suis pas con, je suis le grand ééé..é..chanson, c’est ta mère-grand qui me l'a dit…

- Manu, cesse avec tes chansons, il va bientôt être minuit…

- Minuiiiit chrét...tch'ien, c’est l’heure sollenneeeeelllllle !

- Flûte, Manu, la coupe est pleine, arrive !

- Noon Madame, la coupe est vide, d’ailleurs y a pas de coupe ici.

- Manu, si tu n’es pas sous le gui dans deux minutes, je rentre seule et tu te débrouilles !

- Ta…ta…ta mère-grand c’est ça qu’elle…qu’elle m’a dit, débrouille-toi, Manu, tu es mon grand…

- Manu, laisse ma grand-mère en dehors de tout cela. Tu me colles la honte devant toute la famille.

- Co…comment, la honte ? Moi, je me sa…sacrifie pour te plaire et...et faire le bon choix...

- Me plaire ?

- Ben oui, pour bien me tenir et tout et…et faire plaisir à ta mère-grand.

- Reflûte, Manu !

- Oui, c’est ça, pré…pare les flûtes j’a…j’arrive avec le..le champagne.

- Le champagne ?

- Ouais, j’en…j’en ai trouvé, un...un…un vrai délice…

- Et tu as trouvé cela où ?

- D…d…dans la cave b..b..bien sûr !

- Manu ! Plus qu’UNE minute !

- MON…MONSIEUR Manu, le gr…gr…grand échanson ! L’est bon le cham…champagne !

- Attends Manu, ma grand-mère me pose une question…

- Lindsay, sais-tu où est ton Manu ? Je lui avais demandé de remonter quelques bouteilles de champagne de la cave… Ah ! bon diou ! J’ai oublié ce fichu loquet qui n’en fait qu’à sa tête…ton grand-père en a déjà fait les frais, jadis !

Vite Lindsay, ton Manu doit être frigorifié !

- Comment ? Il pouvait t’appeler ? Tu boudes, mon petit cœur ?

----------------------------------

Voir les commentaires

Publié le 18 Novembre 2013

Sables émouvants

 

Il ne payait pas de mine le baraquement en bois nouvellement construit sur un bout de la place communale mais c’était notre école maternelle. Fière de compter parmi les premiers privilégiés à en franchir la grande porte, j’ai immédiatement aimé ce lieu serein avec sa cour agrémentée pour tout jeu d’un simple et grand bac à sable. Les doigts recouverts de ces fins cristaux, nous y dégustions, affamés, nos tartines de dix heures. Ce fut pourtant l’endroit où je découvris le désamour. Jamais je n’épouserai "Charmant", c’était à mes yeux inconcevable d’aimer un garçon friand de miel. Fini le bel amour enfantin !

Après la période du bac à sable, alors que nous avions rejoint l’école primaire, vint un hiver si froid que la grippe nous consigna, l’un après l’autre, à la maison. Blottie au creux du lit avec en guise de bouillotte une bouteille de genièvre en grès contenant du sable et réchauffée dans le four de la cuisinière, j’écoutais Maman me raconter une histoire. Moments bénis de cajoleries et d’attentions. Dehors, la neige tombait sans un bruit ; bonheur !

En juillet, mois de mon anniversaire, Papa m’emmena à la mer en train. D’Ostende à Mariakerke la plage était longue et le sable tantôt mou, tantôt dur musclait mes petites jambes trottinant dans les pas d’un bon marcheur. Les coquillages et les couteaux, si jolis, m’offrirent de petites haltes bienvenues et le sac à dos se remplit de trésors. A notre retour, après plus de trois heures d'étuve dans un wagon, j’en déversai fièrement le contenu sur la table et un coin de dune envahit comme par miracle la cuisine.

Dix ans plus tard, en une année mouvementée pour la jeunesse, je campais avec d’autres jeunes villageois dans un vaste camping à Bray-dune, en France. Nous avions choisi un emplacement sauvage et isolé au creux de grandes dunes. Ce fut un été magique. Bien des interdits tombaient et Radio Caroline, radio libre à l’odeur soufrée, émettant des eaux internationales, comblait toutes nos attentes. Nous nous sentions libres et si quelques grains de sable venaient pimenter les repas pris dans la tente intendance, ils n’en avaient que plus de saveur. Plusieurs années de suite la formule fut renouvelée et de cette période des liens très forts perdurent entre nous.

"Charmant", devenu bel homme, prit cependant ombrage de me voir embarquer pour un pique-nique au Cap Gris Nez avec un parisien rencontré au dancing Le King. Qu'importe ! Me reviennent en mémoire des plages immenses au sable doux et chaud, un ciel moutonneux et de délicieuses crêpes...

Le Parisien ? J’en ai oublié jusqu’à son prénom.

Nouvel an glacial ! Couchée sur le divan, je grelotais, déchirée par une douleur insupportable au flanc droit.

Tchamarette1, gronda Papa, a-t-on idée de sortir aussi peu vêtue. C’est vraiment chercher la mort !

Avec mon gros pyjama en pilou, je ne payais pas de mine alors que la veille, en beauté dans une robe ajustée et agrémentée d’une large ceinture en satin ton sur ton, j’avais dansé à en avoir le tournis.

Douleurs, douleurs !

- Probablement un peu de sable au rein, fut le diagnostic du médecin consulté le deux janvier alors que la crise était passée.

La jeunesse heureusement est oublieuse et l’amour, fidèle au rendez-vous, s’est présenté en frappant à ma porte. Bien que la route fut verglacée et sablée de frais en ce mois de décembre, "Charmant" et moi avions tenu à parcourir à pied la distance séparant la Maison Communale de l’église, suivis par tous nos proches.

On cache n’importe quoi sous une robe pareille, ironisa une jeune fille dans l’assistance nous attendant sous le porche. Et pourtant, il n’y avait rien à dissimuler, seule la robe de mariée n’était pas dans la norme des bonnes gens. J’assumais mon choix, pas de dentelle, de blancheur immaculée, pas de traîne ou de gants blancs. Un tissu de lin écru, deux grands trapèzes cousus ensemble, des manches courtes, chauve-souris, formaient une tenue longue, ample et simple, sans aucune fioriture et tant pis pour les mal-pensants.

S’ensuivirent des années consacrées à bâtir notre nid. "Charmant" était polyvalent, tour à tour dessinateur, maçon, ardoisier, chauffagiste… Nous en avons manipulé des brouettes de sable, de briques, d’ardoises…

Puis, après notre aménagement, alors que je balayais la terrasse couverte d’un film de poussière transportée depuis le lointain Sahara par de vents de haute altitude, je sentis bouger en moi une nouvelle vie. Bientôt, nous fûmes trois !

Et la vie continua à égrener ses joies. Ses peines aussi, minuscules grains difficiles à moudre.

 

Que de chemin parcouru depuis le bac à sable de notre enfance… Soixante ans ont un jour sonné au compteur de ma vie, infimes et dérisoires particules dans l’immense espace-temps.

 

Et sans nostalgie, je me suis souvenue de mes sables émouvants.

 

//////////////////////////////////////////////

 

 1Tchamarette : Wallon, jeune fille coquette

Voir les commentaires

Publié le 6 Novembre 2013

Paul a toujours ses grands yeux bruns et son bon regard d’épagneul. Ses cheveux sont plus longs et son teint a pris une singulière couleur bistre accentuée encore par le contraste de sa moustache et de ses rouflaquettes. Il a élégamment noué sa Lavallière et ses mains sont soignées.

Comme il lui a manqué…

Qu’Alice est sévère, engoncée dans sa robe sombre seulement agrémentée d’un jabot blanc. Ses cheveux, qu’il a connu flottant au vent, sont à présent relevés en un chignon austère surmonté d’un bibi à plume. Et ses mains, ses mains si douces pourquoi les dissimule-t-elle sous des mitaines de dentelle rêche ?

Il a tant rêvé d’elle…

Elle lui confie sa réussite, dix couturières travaillent sous ses ordres, les commandes de la bourgeoisie emplissent ses carnets de croquis, bientôt il faudra agrandir l’atelier et le magasin ou alors déménager…

Il parle de ce pays lointain où il a vécu les deux dernières années. Le soleil omniprésent, le désert puis la brousse, les animaux étranges, les fruits abondants, son travail d’ingénieur, la vie douce parmi les indigènes…

Des sauvages ? Elle fait la moue apeurée.

Paul porte son verre à ses lèvres, apprécie la fraîcheur du vin blanc.

Alice découpe un morceau de gâteau, l’avale sans y prêter attention, dit "je reprendrais volontiers un café"

D’un geste, Paul hèle le serveur : "s’il vous plaît, un café et un verre de blanc ! "

Le silence s’installe puis un "la cour est jolie et fraîche" tente de réchauffer l’atmosphère.

Oui, le café-restaurant du père Lathuille aux Batignolles est un endroit recherché par les parisiens. Le vin y est moins cher que dans la capitale et l’excursion a un petit goût de dépaysement. Pourtant les boissons semblent tout à coup amères et les coloris des fleurs moins vifs.

Paul espérait emmener Alice vers les colonies, lui faire apprécier une autre vie, avoir des enfants…

Alice entrevoyait la présence de Paul à ses côtés, un emploi stable à Paris, des encouragements et une aide précieuse dans la gestion de sa maison de couture...

L’un et l’autre sont à présent perdus dans leurs pensées.

Qui avouera le premier que leur aventure vient de se terminer ?

---------------------------

Edouard Manet - Chez le père Lathuille - clic

Pour Mil et une - clic

Voir les commentaires