Mauvais plans

Publié le 4 Avril 2013

Depuis combien de temps était-il en route ? Deux ? Trois ans ? … Karolis n’aurait su le dire avec exactitude. Tantôt il était dans le delta à pêcher l’anguille ou le hareng, au bord d’une rivière à appâter brochets et perches ou dans la forêt à remplir un panier de baies ; dix jours ici, occupé à couper des sapins pour un propriétaire, deux semaines là-bas dans les marais piégeant la loutre… le temps pour lui se résumait à vivre par ses propres moyens.

Petit à petit il avait pris goût au nomadisme. Libre et insouciant, il en était venu à oublier ce qui l’avait poussé à quitter la ville et sa famille. Sa vie antérieure était si lointaine…

Quand parfois le froid se faisait trop intense ou qu’il avait envie de pain frais il se présentait dans un village où, en échange du fruit de ses braconnages, d’un stère de bûches débitées et rangées avec soin, d’un lopin de terre dégarni de ses rangées de betteraves, voire de la construction d’un appentis, il se voyait offrir le gîte et le couvert. Bortch fumant, pain à l’oignon, poisson fumé faisaient entre autres son régal.

A la veillée, il n’était pas rare que Karolis sorte une petite cithare de son sac et entame quelques chants repris en chœur par ses hôtes mais toujours il poursuivait son vagabondage se libérant de toutes entraves.

Un soir de septembre, il se présenta, tremblant de fièvre, à la porte d’une petite maison bâtie en bordure de forêt. " Vipère " parvint-il à dire à l’adresse d’une forme féminine avant de s’écrouler, inanimé.

Quand il reprit conscience, la femme prénommée Milda, se contenta, peu loquace, de lui dire qu’il avait déliré deux jours et deux nuits. Jamais elle ne lui révéla à l’aide de quelles plantes et onguents elle lui avait sauvé la vie.

Dès ce moment, le quotidien de Karolis changea du tout au tout. Tombé follement amoureux de la belle Mildas il ne put se résoudre à reprendre la route mais la jeune femme, mal lui en pris, ne répondit pas à ses avances. Dépité, Karolis campa à l’orée du bois épiant chacun de ses gestes, la suivant en permanence en forêt ou au marché. Lasse de cet empressement Mildas invita un soir cet homme inquiétant à partager son repas. Tout heureux de ce revirement, Karolis se sentit pousser des ailes et soigna sa mise après avoir pris un long bain dans l’eau glacée de l’étang.

La cuisine embaumait le champignon et les herbes sauvages. Mildas, tout sourire, servit une omelette baveuse avec du pain de seigle noir et Karolis, affamé, entama le repas avant que son hôte ne se soit servie à son tour.

- Tu cuisines comme une dées…

Karolis ne put en dire davantage. Il s’effondra et ses yeux fous témoignèrent de la terreur dans laquelle était plongé son esprit. En ricanant Mildas mit soigneusement le reste du repas dans un seau et alla l’enterrer au dehors. Il ne fallait pas qu’une quelconque bête risqua de le consommer et d’en souffrir.

Quant elle revint dans son logis, Karolis, hagard, revivait à voix haute son passé d’architecte, l’avidité et la cupidité qui l’avaient poussé à faire bâtir au moindre coût des maisons peu solides. Des visions horribles le tourmentaient, visages déformés et ricanant des nombreuses personnes mortes sous les décombres de bâtiments effondrés par sa faute, maisons aux mauvais plans, construites trop près de l’eau ondulant dans un fleuve en crue, bruits grinçants de porte de prison, huées d’une foule en colère, fuite encore et encore…                        

Jusqu’au bout de la nuit, Mildas la sorcière observa cet homme au passé sans scrupules et quand enfin les premières lueurs de l’aube apparurent dans le ciel elle le traîna jusqu'au seuil, le hissa dans une brouette et le conduisit vers un fossé où elle le laissa choir sans un remord.

Depuis combien de temps erre-t-il à travers le pays ce mendiant à l’esprit fou ?

Nul ne le sait…

---------------------------------

Chaïm Soutine  (clic)   - Pour Mil et une (clic)

Rédigé par Mony

Publié dans #Solitude au bout du chemin, #Vivre à deux ou....

Commenter cet article

emma 08/04/2013 22:26


on n'echappe pas à son destin ? rattrapé par ses mauvaises actions, il est tombé sur pire que lui

louv' 05/04/2013 15:32


Il faut toujours se méfier des belles et de leurs omelettes aux champignons :) N'empêche, je trouve ce châtiment bien mérité !

Nais' 04/04/2013 15:22


Bonjour Mony !
Ah, je m'attendais à ce qu'il recoive une correction pour ses méfaits ! C'est un peu dur tout de même, rendre un homme fou ^^
Mais il le méritait apparemment...
Bises, bonne journée

Aimela 04/04/2013 11:03


Quand j'ai vu les champignons, je me suis sentie mal pour Karolis  Il est devenu fou mais il est encore vivant ,
c'est déjà ça