Vers un ailleurs !

Publié le 17 Juillet 2013

           

Ils étaient arrivés à un moment crucial de leur destin commun. Eux qui n’avaient eu que de très rares occasions de voir la mer s’envoleraient le lendemain vers un ailleurs bien au-delà de l’océan.

La décision de franchir le pas vers une autre vie n’avait pas été simple à prendre.

Elle, Guillemine, y était résolue depuis longtemps et jour après jour, par un lent travail de persuasion typiquement féminine, avait préparé le terrain dans l’esprit rétif de son mari.

Lui, Florent, la trouvait un brin folle, un tantinet hardie de vouloir bouleverser leur paisible train-train de retraités. Il tenait plus que tout à ses longues balades en compagnie du notaire du bourg qu’il secondait dans la gestion de son bois. Il n’était pas rare qu’ils y passent une semaine ensemble, logeant dans un cabanon branlant au cœur d’une clairière, se nourrissant des victuailles : lard, œufs, pain ou potage, préparées par Guillemine ou de champignons fraîchement cueillis qu’ils faisaient braiser ou réchauffer sur un vieux barbecue quasi rouillé. Cette vie de coureur des bois Florent n’était pas résolu à l’abandonner aussi il plaidait à son tour.

- Nous serons comme ces réfugiés désemparés qui, souviens-toi, ont parcouru nos routes naguère.

- Voyons, Florent, la guerre est bien loin maintenant. Après avoir pris un taxi, puis le métro ou le train, nous voyagerons installés confortablement dans un avion.

- Et que deviendrons nos meubles, ma mobylette, ta machine à coudre, ma collection de…

- Que sont tous ces objets en comparaison de nos enfants ? Il y a si longtemps qu’ils nous espèrent à leur côté…

L’argument faisait mouche. Florent se languissait de retrouver leur fille et son gendre exilés au Canada ainsi que leur fils qui les avaient rejoints depuis deux ans déjà avec sa famille. Quel âge avait à présent le petit Claudy ? Les lettres et les photos échangées ne faisaient que renforcer le sentiment d’éloignement.

Guillemine, toute à son projet, prenait quelques cours d’anglais auprès d’une voisine, tandis que Florent haussait les épaules quand elle récitait sa liste de vocabulaire. Love lui semblait le plus joli mot. Love, elle le berçait dans son cœur, coeur sur lequel elle pourrait bientôt étreindre à nouveau ses petits.

Quand les valises furent chargées dans le coffre du taxi, que le couple eut embrassé les voisins et même le notaire, Florent, d’un grand geste large, souleva son chapeau et salua une dernière fois sa belle campagne puis il cacha une larme furtive en s’engouffrant dans la voiture au côté de sa femme.

Guillemine et Florent vécurent de belles années au bord du lac Ontario. Florent retrouva là-bas de nouveaux grands espaces, si grands qu’il n’aurait pu l’imaginer et Guillemine, fière de sa progression rapide en anglais, nouait de nouvelles amitiés et régalait tout ce beau monde par ces talents de cuisinière.

Quelques fois, elle m’écrivit à moi, sa petite-nièce, et pour mon mariage, elle m’envoya une jolie nappe brodée. Sur les photos, leurs visages heureux faisaient plaisir à voir et j’y retrouvais l’œil pétillant de malice d’oncle Florent, celui qu’il avait quand il plongeait sa grande main calleuse dans la poche de son pantalon de velours pour m’offrir un caramel réservé à mon intention.

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Hier soir, une émission de télé présentait un reportage consacré à l’industrie textile jadis florissante dans notre région et qu’elle ne fut pas ma surprise de me sentir happée par un regard pétillant de malice. Du fond d’une archive sortie de je ne sais quelle boîte à trésor, Oncle Florent, disparu depuis des décennies, me faisait un dernier clin d’œil. Emotion !

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Rédigé par Mony

Publié dans #Un peu de moi par ci par là

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Commenter cet article

chloé 02/11/2013 11:04

Je L'avais déjà lu sur Mil et Une sans doute et me souvenait bien de ce texte que j'ai relu ici avec plaisir. Chloé

Jean-guy 28/07/2013 13:56

Trés beau texte, tu as réellement beaucoup de talent pour faire passer l'émotion du moment...

Jeanne Fadosi 27/07/2013 15:47

lu et apprécié sur Miletune. difficile de faire le bon choix et de recommencer une vie ailleurs à cet âge

aimela 18/07/2013 09:44

coucou, je suis repassée lire ton joli texte, bises :)