Publié le 13 Juin 2013

 

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- Rou, rou, Vaillant, tu n’es pas raisonnable !

- Tais-toi, tu vas nous faire repérer. Pense aux micros-films fixés à nos pattes…

- Tu ne manques pas d’air ! Tu changes le plan de vol alors que le général nous a confié une mission de la plus haute importance et je devrais faire profil bas ?

- Ce n’est pas parce que tu es un excellent voilier, Raynal, que tu peux te permettre de me faire la morale, tu n’es pas nommé chef d’escadrille que je sache. Poursuis, ta route si tu veux…

- Rou, rou, cesse ton insolence, nous faisons équipe et il n’est pas question de nous séparer.

- Alors suis-moi !

- Mais Vaillant…

- Pas de mets en effet et moi, j’ai faim. Plus question de battre de l’aile avant d’avoir picoré un grain, il doit bien y avoir quelques miettes sous ce banc.

- Vaillant, tu n’as aucune conscience professionnelle. Si tes aïeux t’entendaient, ils ne seraient pas fiers, eux qui ont combattu comme des braves durant la grande guerre.

- Rou, rou, je n’en crois pas mes yeux ! Une paire de basket… pourtant j’aurais juré que…

- Que quoi ? … Ah ! Mais j’y suis ! Ce cher ami Vaillant a cru repérer de là-haut de jolies colombes noir et blanc et il a oublié son objectif pour jouer au joli cœur. Ha, ha, ha ! Votre vue baisse très cher, vous voilà pigeonné !

- Oh ! Je t’en prie, cesse d’ironiser.

- Et si… et si c’était un leurre pour nous dérouter et nous dévaliser ?

- Tu lis trop de romans d’espionnage, pauvre Raynal.

- Et toi, trop de romans d’amour, rou, rou !

- A propos d’amour, entends-tu roucouler cette humaine au téléphone ?

- Normal, Vaillant, c’est la saint Valentin !

- La saint Valentin ? Aujourd’hui ? Et je suis en service commandé ? La vie est trop injuste !

- Cesse de râler et reprenons notre vol.

- Pff ! Vivement notre pigeonnier !

- Rou, rou, cap Nord-Est. Haut les cœurs, Vaillant, plus que deux heures de route.

- Tu parles d’une vie de prestige ! Des micros-films et deux pigeons à l’heure d’Internet…

- Tais-toi et vole.

 

- …Dis-moi, tu n’as pas un petit creux au fond du gésier ? J’aperçois la démarche oscillante de beautés emplumées par là-bas…

- Rou ! Rou !

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  Pour Miletune (clic)  -  A propos des pigeons (clic)

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Publié le 9 Juin 2013

Le chaman lui avait dit : "la forêt et la plaine t’apporteront la réponse que tu attends" puis il lui avait tendu un calumet duquel s’échappait une fumée jaunâtre à la forte odeur de sous-bois. Adriel s’en était emparé et les yeux fermés avait aspiré longuement cette médecine. En lui, les images défilaient… Pourquoi se sentait-il différent des jeunes chasseurs, pourquoi n’appréciait-il pas de prendre la vie de ses mains ?… la forêt et la plaine t’apporteront la réponse… la voix du chaman résonnait en lui.

Un matin, à l’heure où le soleil émergeait de l’horizon pour gravir lentement le ciel, Adriel juché sur son mustang pommelé quitta la tribu pour un ailleurs inconnu. Quand il franchit le gué, il aperçut tout en haut de la colline le chaman brandissant le bâton sacré alors il sut que son choix était le bon et d’un mouvement de jambes il mit son cheval au galop. La plaine puis la forêt, la plaine à nouveau… la pluie, le vent… le soleil implacable, le froid intense… défilaient au rythme lunaire. Adriel campait trois jours au bord d’un ruisseau, découvrait une grotte dans les rochers et s’y abritait du vent glacial, poursuivait son chemin… Un poisson saisi d’un jet de lance précis, un lapin abattu par une flèche acérée lui permettaient de survivre ; jamais il ne tuait par plaisir et dès l’animal achevé il s’inclinait respectueusement sur sa dépouille. Le feu qu’il obtenait en frottant deux pierres l’une contre l’autre le protégeait des animaux dangereux et lui permettait de faire braiser la viande ou de se préparer une tisane réconfortante. Et partout où il passait, il observait la nature, n’en retenant que le meilleur.

Un jour, alors qu’il cueillait des baies mûres, il vit une vipère fuir dans les buissons devant lui et il aperçut sur le sol pierreux la mue qu’elle venait d’y abandonner. Du bout du mocassin il frôla cette dépouille asséchée et l’éleva jusqu’à ses mains. Il allait s’en saisir quand un cri d’effroi détourna son attention. A quelques pas de lui, un papoose venait de subir la morsure du reptile dérangé. Le regard de l’enfant se voila tandis qu'Adriel se précipitait vers son mustang. Du sac fixé sur son dos, il retira de grandes feuilles repliées, un petit récipient de terre cuite et son couteau. L’enfant étendu sur le sol gémissait. Où était sa famille, sa tribu ? Adriel ne réfléchit pas davantage, déjà il mélangeait rapidement des poudres conservées dans les feuilles avec son crachat et un peu d’eau prélevée dans la petite outre en peau suspendue à sa taille. Quand il eut obtenu une pâte brunâtre, il se pencha vers le papoose et d’un geste précis incisa la cheville douloureuse. Longuement et à plusieurs reprises il suça et recracha le liquide qui en suintait puis il appliqua l’onguent qu’il recouvrit d’une feuille maintenue par de longues herbes séchées.

- Où sont les tiens ? D’un geste, le papoose effrayé indiqua une direction et Adriel le prit dans ses bras et le transporta vers des tipis dissimulés sur le versant opposé. L’enfant prénommé Chesmu lutta de longues heures contre le poisson qui attaquait son corps et Adriel renouvela trois fois son cataplasme. Quand enfin Chesmu fut sur pied, la tribu tout entière fêta l’indien solitaire qui avait sauvé un des siens.

De ce jour, Adriel sentit une carapace tomber lentement de ses épaules telle une mue et il salua l’esprit de la vipère qui lui avait fait comprendre que son destin était de soigner et de maintenir la vie. Entre elle et lui commençait une longue histoire faite de respect et de peur réciproques.

Longtemps à travers les plaines et les forêts on ne fit appel en vain à Adriel, l’homme médecine, celui qui avait sculpté deux vipères croisées sur un bâton rejoignant ainsi sans le savoir tous les hommes-médecine de la planète Terre.

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Pour Mil et une (clic)  -  D'après une photo de Kiki  (clic)

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Publié le 30 Mai 2013

 

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      Tip, tip, tap, top, tip, tip… les doigts de Malika tapotent le clavier à la cadence d’un métronome. Pour l’accompagner, l’ordinateur chuchote une mélodie de fond.

Clic ! L’imprimante fait vibrer ses tambours, court de gauche à droite sur le papier qui s’étire au tempo imposé. Une copie, deux…dix… Malika s’étire, se sent lasse.

Ting ! Un nouveau message atterrit dans la boîte de messagerie après un vol sans souci dans les mystérieux couloirs du Net. Clic ! Malika l’ouvre tout en répondant au téléphone qui vient de réclamer son attention par maintes sonneries. Sa voix se mêle à celles de ses collègues. Brouhaha habituel accentué par le passage incessant des véhicules à quelques pas, de l’autre côté de la baie vitrée.

Objet : Le son du silence en P.J.

Clic ! L’image remplit l’écran d’un paysage aux tons et à la lumière étranges : des champs entourés de quelques bosquets, des maisons aux toits rouges ou gris, une église au clocher pointu et en arrière fond des montagnes mauves.

La main gauche de Malika dépose doucement le téléphone, la droite vient la rejoindre sur le bureau, toutes deux se sentent vacantes.

- Entends-tu Malika, le son du silence ?

La voix de son grand-père est douce aux oreilles de la jeune femme.

- Le son du silence ? A quoi ressemble-t-il ? Au bonheur ?

- Le bonheur, qu’est-ce Malika si ce n’est ta paix intérieure ?

- Et la paix intérieure est-ce du silence ?

- Petite, écoute !

- Ecouter quoi ? Un avion dans le ciel ? Une chanson ? Le bruit de la pluie ?

- Ecoute le son du silence…

- Mais tu parles, un chien aboie, une porte claque…

- Dans ton paysage intérieur, là, tu peux entendre le son du silence.

La voix du grand-père s’est tue. Elle est muette depuis si longtemps…

Malika observe l’image sur l’écran, ressemble-t-elle à son paysage intérieur ?

Non ! Loin de là ! Le son de son silence à elle est fait de joie, de rires d’enfants, de mots doux chuchotés, de secrets partagés, de couleurs vraies, franches et gaies. Le seul fait de l’évoquer le fait vibrer à ses oreilles. C’est un silence vivant et riche de mille petites choses. C’est le son de SON silence.

Ting ! L’arrivée d’un nouveau message sort Malika de ses pensées.

Objet : retour à la réalité

Malika se retourne vers Rachel, sa collègue qui vient de lui adresser les deux mails.

Un clin d’œil, deux sourires. Entre elles, le son du silence est une douce mélodie.

Ce soir elles se retrouveront à l’atelier de peinture et dans l’amitié et l’émulation elles tenteront, avec leur sensibilité propre, d’exprimer leur paysage intérieur.

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Pour Mil et une (clic) d'après une peinture de Raymond Queneville à découvrir ici (clic)

source photo - clic

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Publié le 24 Mai 2013

Odile observe cette femme qui lui rappelle vaguement quelqu’un…
Sa mère ? Oui, probablement… Même tablier ceint autour de la taille, même gestes cent fois répétés. Le souci permanent de nourrir une grande tablée et de veiller à répartir équitablement les rations en fonction de l’âge ou du travail fourni tout au long de la journée voilà qui maintenait sa mère en activité dès le matin.
 
Les doigts d’Odile lissent doucement la peinture représentée sur le couvercle de la boîte, s’attardent sur le haut front luisant, semblent happer un morceau de pain ou décrocher le haut panier. Que contient-il ? Des denrées mises à l’abri de la voracité des souris grises ? La nappe défraîchie semble rugueuse au toucher, elle devrait être remplacée par un beau drap amidonné. Sa mère, si fière de son intérieur, n’aurait jamais toléré ce chiffon sur sa table.
 
Depuis une heure Odile trie les pièces du puzzle par couleurs… Ici, pas de rouge et de vert flamboyants, seuls les bleus et le rouge brique animent la moitié de l’image. Quand les différents tons forment de petits tas encore séparés par nuances, elle extrait un à un les morceaux présentant un côté droit, s’amuse à dénicher les quatre pièces d’angle et lentement entame par les bords la reconstitution de la peinture de Vermeer.
 
Qui était ce peintre ? Quels autres sujets avait-il peints ? Sa curiosité en éveil Odile saisit son vieux dictionnaire.
 
V… Verdun… Verhaeren…Vermandois… Vermeer (Johannes) dit Vermeer de Delft -1632 -1675…
 
Quarante-trois ans ? Ce n’est pas long pour une vie ! Quarante-trois ans c’est l’âge d’Odile qui espère vivre encore de longues années et se promet de visiter le Rijksmuséum d’Amsterdam dès qu’elle sera rétablie de la fracture de sa malléole gauche.
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Jacques, le mari d’Odile, a collé le puzzle de mille pièces sur un support en liège et l’a suspendu au mur, là où l’escalier tourne et est le plus dangereux.
 
Ainsi tu te souviendras d’être plus prudente et tu ne dévaleras plus les marches en trombe !
 
Odile a repris le chemin du boulot et durant les vacances Jacques et elle ont visité Amsterdam et d’autres villes et pays.
 
La vie s’est écoulée avec ses joies et ses peines. Jacques est décédé des suites d’un accident de voiture et Odile a continué seule son chemin. Elle est à présent une retraitée active et toujours curieuse de nouveautés et de découvertes culturelles.
Au mur "La laitière" lentement vieilli elle aussi et le puzzle insidieusement se décolore. Il faudrait retapisser, rafraîchir la cage d’escalier mais Odile ne s’y résout pas.
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La camionnette de "Victor - vide maison de la cave au grenier" est stationnée devant la maison d’Odile et de Jacques. Victor sollicité par un neveu du couple emporte pièce après pièce ce que les héritiers ne désirent pas conserver.
Il décroche le puzzle du mur, le retourne, scrute le liège et décide de garder l’objet à des fins personnelles.
 
"La laitière" poursuivra désormais son parcours face aux blocs gris de son atelier, alourdie de crochets et de quelques outils.
 
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Pour Mil et une (clic)  -  peinture "La laitière" de Vermeer clic

 

 

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Publié le 22 Mai 2013

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Publié le 20 Mai 2013

 

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Le piano vibre sous mes doigts déliés, la mélodie s’envole, aérienne, se fait insistante puis lentement se transforme en un murmure. Je suis ce murmure, je ne fais qu’une avec lui. Légère comme une plume, je m’évade enfin, plus rien ne me fait peur.

- Dominique ? Dominique, il est l’heure !

Je sursaute en entendant ce prénom. Jamais, non jamais, je ne m’y ferai. Pourtant, c’est bien à moi que Marie s’adresse. A moi, Dominique ! Pourquoi ne me laisse-t-elle pas, j’étais si bien ?

- C’est joli ce que vous jouez, c'est de qui ?

Une fois de plus, je me sens piégée. Quand cela cesserait-il ? Les yeux fermés sur mes ténèbres, les mains subitement crispées, je hausse les épaules. A quoi bon répondre, Marie connaît parfaitement ma réplique habituelle.

A regret, je délaisse le piano et en boitillant, je traverse la salle commune désertée à cette heure par les autres pensionnaires. Marie me prend par le bras et de sa voix douce me propose de remplacer les exercices de kiné par une promenade dans le parc. Au rythme bancal de ma jambe gauche douloureuse, séquelle de cet accident qui m'a laminé le corps et l'esprit, nous progressons lentement dans les allées ensoleillées. Marie papote de tout et de rien, de son chien Kiki, du menu du déjeuner, de son cours d’aérobic et je ressens ses tentatives pour me permettre de m’exprimer à mon tour comme autant de lames s’enfonçant dans mon corps. J’ai beau en reconnaître le bien fondé néanmoins ces bavardages me fatiguent et me laissent seule face à moi-même, seule face à ce compagnon inamical, l'oubli.

- Sentez-vous les lilas ? J’adore leurs effluves et vous ?

- Oui, c’est très frais !

Et j’en reste là. Que dire d’autre ?

Du coin de l’œil, Marie m’observe et note toutes mes réactions. Pour faire diversion, je lui propose de nous reposer un moment sur le premier banc venu. A peine sommes-nous installées que je le vois apparaître au détour du sentier. Immédiatement, un frisson me parcourt, violent.

Marie s’inquiète : "Avez-vous froid ? Voulez-vous rentrer?" Puis, avant d’écouter ma réponse, elle s’exclame : "Voici votre mari ! Je vous laisse, passez une bonne après-midi"

Lui, mon mari ? Tous les papiers officiels le démontrent, mais jamais cet homme ne peut être mon mari ! La moindre parcelle de mon corps se révulse à la simple idée qu’il me touche, aussi depuis sa première apparition à l’hôpital, je me suis refusée à tous contacts physiques avec lui. Cet homme est bien de sa personne et d’une tenue soignée mais il en émane des bouffées et des relents indéfinissables et écoeurants que moi seule perçois. A chaque rencontre, le supplice est le même, je me sens nauséeuse et incapable de prononcer un mot. Hélas, il ne semble pas se décourager et est fidèle au rendez-vous qu’il nous impose.

- Bonjour Dominique ! Comment te sens-tu aujourd’hui ?

De quel droit me tutoie t-il ? Mes yeux vagabondent, l’ignorent…

- Je t’ai apporté un petit cadeau. C’est ton parfum préféré, celui que tu portais jour et nuit. Je le dépose là près de toi.

Mon parfum préféré ??? J’hallucine ! Qu’il s’en aille, lui et ses souvenirs qui ne peuvent être les miens ! Il parle encore et encore…. Je m’évade…

23 heures… Sur la commode, le flacon de parfum me nargue d’un "ouvre-moi si tu l’oses" De rage, je le saisis, dévisse le capuchon et hume ce bouquet boisé à en faire exploser mes poumons. Rien, rien, RIEN…. Les larmes jaillissent… Un cadeau… tu parles d’un cadeau ! Le néant…..

Néant pour néant, je choisis. J’ouvre la commode, déniche les comprimés accumulés discrètement au fil des semaines et j’ingurgite le tout. Méticuleusement. Soigneusement.

Enfin, je prends soin de moi ! Je me sens heureuse ! Le contenu du flacon de parfum déversé sur le lit forme un joli papillon aux ailes déployées. Doucement, tendrement, je le caresse.

Doucement, tendrement, je laisse s'endormir mon corps sans souvenir.

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Publié le 16 Mai 2013

EMAG OWT

YDEAR ?

OG !

Monray enfonce la touche de l’index droit et pour la deuxième fois il est translaté dans le même décor. Un premier et court essai l’avait mené jusqu’au pied du plus haut bâtiment, celui surmonté d’une étrange antenne dont Monray et son équipe n’ont pu encore déterminer l’utilité. Cette ultime mission consiste à atteindre au plus vite le sommet de la colline à gauche du paysage où un translateur OG EMOH le recueillera.

A grandes foulées, il rejoint la route à l’étrange revêtement orangé. Mais déjà l’angoisse réduit son pas et la sueur dégouline le long de son échine. Pourtant sa détermination l’aide à faire abstraction de son "moi" pour se concentrer à nouveau sur son objectif. Les capteurs dont il est muni enregistrent toutes les données de l’étrange environnement. Les champs aux courbes douces et aux épis immobiles, les zones éclairées par des rayons lumineux, alignées au côté de zones ombragées, la végétation tantôt en hauteur, tantôt plus compacte ainsi que les habitations parsemées ou regroupées sont analysées sous toutes leurs facettes, pas le moindre détail n’échappe à l’investigation.

L’angoisse reprend à nouveau le dessus dans l’esprit de Monray. Comment résister à la peur engendrée par cet univers ? Ici, pas un seul son n’est perceptible, pas un souffle de vent n’anime le végétal ; ni faune, ni humains ne sont visibles, pas le moindre filet d’eau ne s’écoule dans les creux de terrain… Tout est figé dans une sorte d’attente irréelle. Monray inspire puis expire lentement l’air fourni par la paroi de sa combinaison ultra légère. Sans elle, il ne survivrait pas plus de trois minutes. Les pionniers qui l’ont précédé peuvent témoigner de l’épreuve que furent les premiers contacts avec cette planète bleue.

«Détends-toi, Monray, observe à présent la butte qu’il te reste à gravir. Derrière elle doit se trouver ce que nous cherchons» La voix télépathée de Rougou, son mentor, résonne dans son cerveau et Monray reprend confiance en lui. Inspirer, expirer… La montée est rude sur ce terrain desséché par la chaleur accablante. Tous les dix mètres, Monray fait consciencieusement une courte pause pour reposer son coeur en souffrance puis courageusement il continue de grimper. Quand enfin il foule le sommet de la colline il sait intimement qu’il a enfin atteint le lieu si longuement recherché au cours des siècles, ce noyau central dont parlent tous les vieux écrits des Pairesmigrants.

Dans la vallée, la ville de Quenne, atomisée, s’offre à lui dans toute son horreur apocalyptique et irrésistiblement l’attire à elle comme un puissant aimant.

«Résiste, résiste ! insiste la voix de Rougou. Le translateur OG EMOH ! Appuie sur la touche ! Vite !»

Game over 

Monray est redevenu Julien et il quitte le cybercafé pour se retrouver parmi la foule dans les bruits et l’air vicié de l’avenue.

Tout là-haut, la flèche de la tour de la cathédrale semble le toiser avec ironie.

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Pour Mil et une (clic)   -  Peinture de Raymond Quenneville (clic)

 

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Publié le 12 Mai 2013

Le linge humide s’agite joyeusement sous les assauts coquins d’une petite brise printanière. Non loin, dans le potager à la terre retournée de frais, Didier, les yeux plissés, est concentré sur les différents sachets de semences

- Pourraient pas écrire plus petit, ces crabes ! J’ai pas les bras assez longs, moi !

En trois pas, il rejoint la cabane de jardin, « ton antre » comme la dénomme ironiquement Louisa. Mais pas de trace de ses lunettes.

- Zut ! Je les ai oubliées sur la table de la cuisine, grommelle le jardinier.

Un coup d’œil vers le bow-windsons par les vitres duquel il voit Louisa allongée sur le divan face à la télé décourage Didier de rentrer.

Rien ne presse. Les plants de courgettes et de potirons achetés ce matin au marché et déjà replantés attendront demain avant de partager l’espace avec les semis de carottes, de persil ou de mâche…

Didier s’installe sur le petit banc de bois accolé à son abri et, heureux, observe le va et vient incessant des mésanges squattant le nichoir suspendu au pommier en fleurs.

Bonheur !

Bonheur d’être à l’air, de se mouvoir sans soucis. Bonheur de ne pas entendre la voix de Nagui ou de Ruquier, les dialogues des Feux de l’amour ou les infos du jour…

Bonheur si simple qu’il en devient précieux comme une perle rare. Bonheur qui lui a tellement manqué durant ce long hiver où il est resté enfermé à longueur de journée avec Louisa. Pas méchante sa Louisa… non pas méchante, juste un brin maniaque et friande de séries à épisodes à rallonge alors que lui apprécie les reportages sportifs.

Chant de merle, pies qui se disputent un ver de terre… bientôt, dans un jour ou deux, voir une semaine, les hirondelles seront de retour… Louisa !

Louisa va encore rouspéter si ces jolies demoiselles tentent de construire leur abri sous le débordement du toit.

Didier ricane et l’imagine, à la fenêtre de l’étage, s’esquintant comme chaque année avec un manche de brosse pour tenter en vain de détruire le nid de terre sèche.

- Pas assez grande ma poulette !

- Tu parles tout seul à présent ?

Didier sursaute. Louisa, la corbeille à la main se dirige vers la lessive déjà séchée.

Didier, dont les mains terreuses le dédouanent de toute aide, replonge dans ses pensées. Il faudrait tondre, nettoyer la terrasse, s’occuper des parterres…

Un moineau vient boire dans la petite mare, le chat du voisin le guette, patient…

Une prairie couverte de pissenlits et de cardamines… Louisa et lui allongés… qu’elle était belle et gaie, mutine et si désirable… désirable, elle l’est toujours… Et lui ? A-t-il changé ? Comment le voit-elle à présent que le printemps de leur vie est derrière eux ?

Elle sentait la violette… et si ?

Le maigre bouquet de violettes dénichées dans la rocaille ne paie pas de mine mais qui sait, peut-être lui vaudra-t-il un baiser ? Ne pas oublier de changer de chaussures dans la cave, se brosser les m…

- Louisa ! Que.. que…

Au bas de l’escalier, Louisa est étendue parmi des pans de tissu éparpillés, la corbeille retournée et vide à ses côtés.

- Ma hanche, parvient-elle à chuchoter en grimaçant un vague sourire qui se voudrait rassurant.

Comme il est loin soudain, le temps insouciant des cardamines.

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Pour Mil et une clic  -  Le printemps - L'Atelier de Vitrail (clic)

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Publié le 9 Mai 2013

Déjà lundi matin ! Marco soupire intérieurement. Costume-cravate étriqué, sembler s’intéresser aux cours de la Bourse, donner le change à son collègue embarqué dans la même rame de métro, re-soupir discret. Marre de cette vie factice !

Dans une heure, il sera assis dans son bureau : recevoir les clients le sourire aux lèvres, les orienter au mieux dans leurs transactions financières, être le plus vorace parmi le ban de requins, triste perspective. Lui, le rêveur, l’artiste, se faire passer pour un économiste avisé, quel décalage avec sa réalité.

Il la sent à ses côtés, elle tarde à le quitter, s’impose à lui si intimement. Ils se frôlent, frémissent. Toi, moi !

La séparation se fait de plus en plus ardue au fil des semaines. Bientôt, il le pressent, il ne pourra plus se passer de ce tulle aéré, de ces épaules dénudées et offertes aux regards. Désormais sa vraie vie est là et il le sait. Encore trois stations et c’est la cohue dans les couloirs tristes. Grandes enjambées attaché-case à la main, air conquérant.  

Faux ! Faux ! Tout est faux !

Un seul regard dans le reflet d’une vitrine le confirme, elle est présente plus que jamais en lui. Le démaquillage, la douche, quelques heures de repos n’ont pas suffi à délimiter leur territoire respectif. Ignorer le regard qui se voile, tousser et d’une voix assurée répondre n’importe quoi au collègue, donner le change, encore, encore…

Il a mal à elle, mal à lui mais dans six mois, dans un an, leur fusion sera inéluctable. Finis les week-end bien trop courts durant lesquels il peut vivre en étant elle, les courtes soirées décalées du quotidien, Lola pourra enfin s'épanouir au grand jour.

 A cette pensée, Marco se détend et sourit enfin à cette femme qui depuis toujours l’accompagne et sommeille en lui.

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Publié le 5 Mai 2013

miletune

           Qu’elle était belle, tantine, avec son teint frais et sa longue chevelure ondulée qu’elle démêlait à grands coups de brosse devant le petit miroir suspendu près de la porte du jardin. Comment ne pas admirer cette tante - grande sœur - si pleine de vie ? Pour moi, élevée entre quatre garçons, elle représentait la jeunesse et la féminité et je l’aimais d’un amour inconditionnel. Passer quelques jours de vacances en sa compagnie chez ma grand-mère, veuve depuis peu, était un vrai plaisir.

Pluie ou soleil à la carte du ciel, tante Jenny m’emmenait partout avec elle mais ce que je préférais entre tout, c’était de partager son grand lit et de dévorer simultanément un paquet de pop-corn et des "Nous Deux", activités qu’aurait assurément désapprouvées ma douce maman…Toujours heureuse de manipuler un livre ou un magazine, ce dont nous ne manquions pas chez nos parents, je découvrais avec ravissement les romans-photos et leur monde merveilleux découpé en séquences. Les personnages, plus rigides que dans les BD, y prenaient la pose, figés jusqu’à la photo suivante.

Ici, j’observais une danseuse de french-cancan peu vêtue se métamorphoser en dame chapeautée et digne… Dans mon esprit les questions se bousculaient… Ainsi les gens pouvaient avoir plusieurs aspects ? Lequel était le vrai ? …

…Là, un bel espagnol me faisait pénétrer dans l’univers inconnu de la tauromachie si lointain des paisibles troupeaux de vaches qui paissaient dans nos prés. Olé ! olé ! criait en gras la foule déchaînée… Le toréro, fier et droit, maniait la cape agaçant l’énorme taureau.

La respiration en suspens, je découvrais dans les gradins son amoureuse inquiète et fébrile.

Le beau toréro esquivait les assauts, une fois, deux fois… l’orchestre faisait résonner des trompettes dans ma tête… un coup de corne et l’homme gisait ensanglanté…

J’en avais le cœur serré pour la jolie señorita. Comment pouvait-on apprécier un jeu aussi dangereux ? Allait-il se rétablir ? L’aimerait-elle encore ?

L’amour ! Voilà qui faisait accélérer mon cœur d’enfant… Les amoureux blottis dans les bras l’un de l’autre et le fameux baiser sur la bouche me projetaient vers un futur que j’entrevoyais fait de douces rencontres et de félicité. Peu importait l’histoire, la passion était toujours au rendez-vous et mon imaginaire palliait les lacunes dues à ma lecture encore hésitante. Parfois, je m’endormais le magazine à la main mais le plus souvent je me lovais tout contre Tantine qui continuait à lire, et avant de fermer les yeux j’admirais la photo de Kim Novak affichée au mur.

Pourtant, malgré la douceur et la beauté de l’actrice, je fis, une nuit, un rêve effrayant dans lequel je me voyais hurler sous un soleil fou puis tout se brouilla dans un amalgame de points colorés. Que j’étais angoissée ! La nausée me réveilla et d’un bond je m’enfuis soulager mon estomac dans l’évier.

Au petit déjeuner, le cœur encore au bord des lèvres, je dus subir les regards courroucés de ma grand-mère qui grommelait en wallon, cette belle langue d’oïl qui lui était familière, - magnî dèl pop-corn a r’lètchen deûts, è vola el a in visâdje come del croye ! (manger du pop-corn à s’en lécher les doigts, et voilà, elle a un visage comme de la craie)

 Tante Jenny me fit un clin d’œil tout en continuant à siffloter comme elle en avait l’habitude quand un rendez-vous avec son amoureux était au programme de la journée. Cette bonne humeur et cette insouciance me remirent vite sur pied. Il me fallait être en forme pour sortir, c’est qu’il me plaisait à moi aussi son galant, comme le dénommait Bonne-maman !

Tante Jenny avait, a toujours, quinze ans de plus que moi et elle est aussi chère à mon cœur qu’au premier jour…

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Pour Mil et une (clic) d'après Munch - Pollock - Rossetti - Manet - Toulouse Lautrec

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Publié le 29 Avril 2013

- Hé ! Toi, le blondinet, lève la tête !

Matthias émerge de son sommeil léger et en soupirant se retourne sur la maigre paillasse. Tous les muscles de son dos sont endoloris. Malgré les semaines qui lentement s’écoulent son corps se refuse toujours à trouver confortable cette couche de fortune.

- Hé ! Toi, le blondinet, lève la tête !

Blondinet, il ne l’est plus depuis au moins vingt ans quand insidieusement les cheveux blancs avaient pris l’avantage lui conférant un aspect de vieux sage.

Alors pourquoi cette phrase traverse-t-elle son sommeil ? Que veut-elle lui signifier ?

Matthias garde les yeux ouverts et malgré l’obscurité il voit…

Il voit comme s’il était spectateur et s’observe assis, studieux, à son pupitre dans la classe de Monsieur Dejalle. A ses côtés, son vieux pote Dan… derrière eux, Thomas et Yves…

L’avant-midi est déjà bien entamée et le soleil envoie ses rayons joyeux au travers des vitres… l’ardoise bordée de bois clair, la boîte contenant l’éponge qui dégage une odeur d’humidité et de moisi, la « touche », ce fin bâton d’ardoise taillée en crayon, avec laquelle les élèves copient, souvent en crissant, les tables de multiplications… et puis cet homme, ce photographe… un ami de Monsieur Dejalle ?… A sa demande il lève la tête et le flash jaillit de l’appareil. Dan, lui, a baissé ses grands yeux bordés de longs cils vers les réponses de son ami se fiant à leur vieille complicité pour obtenir un résultat qu’il tarde à trouver.

Une nouvelle fois Matthias change de position espérant en vain un soulagement musculaire.

Au fond d’une cour un coq lance son premier cocorico. L’aube n’est pas loin.

Cependant, l’esprit de Matthias continue de s’évader de ce lieu lugubre où il est enfermé et glisse à nouveau vers son enfance.

Que sont devenus les clichés pris ce lointain jour de mai ? Matthias ne se souvient pas les avoir jamais vus mais cette séance de photos si éloignée de la rituelle photo de classe fut, il en prend conscience, le déclic de sa passion pour la photographie. Comme il avait apprécié la session de questions-réponses entre les élèves et l’invité du jour. Curieux, il s’était intéressé au cadrage, à la lumière, au développement et le photographe, amusé, avait donné des explications claires et intéressantes.

D’un geste brusque Matthias rejette la fine couverture miteuse que le recouvre et il se lève. Des chuchotements confirment une présence dans le couloir et il se doit d’être aux aguets. Depuis combien de temps est-il prisonnier de ce groupuscule de rebelles africains ? Quand sera-t-il délivré et en échange de quelle contrepartie ? Se souvient-on de lui à la rédaction du journal pour lequel il parcourt le monde, appareil photo dernier cri en bandoulière ?

- Lève la tête Blondinet, murmure Matthias, la lutte sera longue avant de retrouver ton bon vieux Kodak… et une fois encore ses pensées se dédoublent et voguent à travers le temps, vers un des plus beaux Noël de son enfance…

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Pour Mil et une (clic) - photo de Robert Doisneau (clic)

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Publié le 28 Avril 2013

Une amitié virtuelle qui ne s'est jamais démentie me lie à Aimela.

Au nom de cette complicité, elle m'a autorisée à publier ici un de ses poèmes que j'apprécie particulièrement.

Merci petite sorcière du Coeur Chemin de mes Mots (clic)
 
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Où cours-tu Bohémia de si bon matin ?
 
Entre les livres, je vais
D'un roman à un essai.
Mon coeur parcourt les contes
A la recherche,
D'un possible bonheur.
 
Où cours-tu Bohémia de si bon matin ?
 
Entre les pages, je vais
De verbe en verbe,
De mot en mot.
Je cherche ma muse
Au détour d'une phrase.
 
Où cours-tu Bohémia, de si bon matin ?
 
Mon esprit trop curieux
N'est jamais rassasié.
Il faim les mots,
Les noms et les verbes
Et oublie les silences
 
Où cours-tu Bohémia de si bon matin ?
 
Je ne cours plus,
Le temps m'a fui.
L'amour des livres
Dans mon âme, enfin
A trouvé sa place.
 
Aimela
 

Salvador Dali The Rainbow 1972

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Publié le 24 Avril 2013

D’abord le jaune ! Faut du soleil avec des rayons qui descendent, qui descendent…et un sourire sur la figure du soleil jaune  

Du bleu, bleu, bleu… azur et de petits nuages blancs, bosselés, des moutons, un troupeau de moutons joyeux dans le joli ciel bleu. Ne pas cacher le soleil jaune

Verts les arbres, bruns les troncs et l’écureuil, rouges les pommes de reinette ou d’api, tapis, tapis rouge…

Et l’abeille, noire et jaune. Jaune ou orange ? Un mélange ? Maya qu’en diras-tu ?

Mélanger le bleu et le jaune ; coucou, c’est du vert pour le pré !

Bleu et rouge, en mauve la jupe de la petite fille sage…

 Dessiner, colorier... ne pas écouter...

Pas écouter Papa et Maman.

Paroles grises, grise mine.

Pas tailler le crayon gris, casser la mine.

Pas de pluie… jaune, jaune, soleil es-tu là ?

Rouge la colère de Maman.

Vertes les paroles de Papa.

Jaune où te caches-tu ? Pas le coeur à jouer à cache-cache !

Eau tâche le dessin… Larmes diluent les couleurs…

 

Mais un arc-en-ciel apparaît dans l’azur.

C’était rien qu’un petit orage, dit Maman.

Quel joli dessin ! Tu me l’offres ? demande Papa.  

 

Ne pas oublier ! Jamais !

Quand je serai grande jamais oublier de continuer à colorier…

Soleil soleil sol

Soleil soleil soleil

Soleil soleil soleil sol

Soleil soleil soleil soleil

Soleil soleil soleil sol

Soleil soleil soleil

Soleil soleil sol

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Pour Mil et une (clic)

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Publié le 21 Avril 2013

Les mains disent beaucoup de choses sur un homme et celles que je caresse avec émotion me sont familières comme des amies fidèles. Elles étaient dans la fleur de l’âge, vigoureuses, fortes, quand les miennes étaient encore, privilège des bébés, fragilité et douceur. Ces mains aux ongles carrés, aux doigts parfois écorchés par la rudesse du travail qu’elles fournissaient se muaient en plumes légères pour me cajoler ou montraient leur puissance pour me soulever de terre et m’enserrer fermement face aux dangers.
 
Dans les livres d’images, leur index droit soulignait tel ou tel détail puis il se dressait et la phrase immuable résonnait "écoute, voilà le marchand de sable"
Et le marchand passait, laborieux ; il garnissait des plages entières de son grain le plus fin. Aussi, nous pouvions, complices, unir nos mains pour de longues promenades au bord des vagues, construire les plus invraisemblables des châteaux ou maintenir solidement la ficelle du cerf-volant.
 
Ces mains que j’enserre dans les miennes ont toujours su m’indiquer le bon chemin à suivre et quand vint l’âge de l’affrontement elles tinrent solidement les rênes, laissant passer la tempête.
Je les observe avec attention. La gauche à l’annulaire serti d’une alliance d’or, signe d’une longue fidélité et la droite, magicienne quand elle tenait un pinceau fin, sont toutes deux parsemées de taches brunes survenues insidieusement. "Des fleurs de cimetière" m’avait dit cet homme en souriant.
 
Aujourd’hui, il est étendu, inconscient, mais mes mains lui parlent et lui disent combien je l’aime et combien j’ai encore besoin de lui. Doucement, elles effleurent chaque doigt, caressent la paume, cherchent la ligne de vie, sentent palpiter un cœur fou dans une veine gonflée et, bonheur, ressentent une faible pression.
Les mains fragilisées de cet homme me disent, elles aussi, leur amour. Alors, penchée à son oreille, je murmure tendrement "merci Papa" et je sais au plus profond de moi que j’ai pu, pour une dernière fois, pénétrer dans son monde.
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Publié le 15 Avril 2013

Pour Tayanita la mer, tout comme la grande prairie, est source de vie.

Dès qu’elle le peut, l'indienne enfourche son vélo et pédale vers l'océan.

Le vent omniprésent l’accompagne le long de l’étroite route souvent recouverte de sable fin. Elle circule entre quelques marais et des arbrisseaux de canneberge chargés de la promesse d’un automne fructueux mais Tayanita n’a d’yeux que pour le phare implanté au sommet de la grande dune.

Phare guide, phare totem, irrésistible point de repère et lien entre deux continents.

A son pied, Tayanita délaisse sa bicyclette et suivant un accord tacite avec Aaron Lewis, le gardien du lieu, elle s’engouffre dans l’escalier en colimaçon et ne reprend souffle qu’à son arrivée au sommet de la tour.

Aaron occupé à entretenir les lentilles lui jette à peine un regard et elle, ne fait que marmonner un vague "hello" en se dirigeant vers le chemin de ronde côté grand large.

Les yeux plissés de Tayanita se perdent sur cette immensité toujours en mouvement. Ce spectacle sans cesse renouvelé la touche au plus profond de son être. Comment croire à cette guerre qui se déroule là-bas, au-delà de l’horizon dans une Europe qu’elle ne connaît que de nom ?

Elle espère un signe ou un indice qui lui donnerait des nouvelles de son fils et de toutes ses forces elle étreint la rambarde.

Pourquoi alors qu’il était enfant lui avait-elle enseigné la langue de leurs ancêtres ?

Serait-il parti aussi loin dans des contrées pleines de dangers s’il n’avait été sollicité par l’armée en raison de cette connaissance ?

Codeur, chiffreur de messages codés, qu’est-ce que cela impliquait ? Son fils était-il aux premières loges sur le front des combats ?

Il était resté si laconique avant son départ… elle ne peut se fier qu’à son imaginaire.

Tayanita soupire et grimace. Le vent n’est pas le seul responsable des deux gouttes d’eau qui lentement glissent sur ses joues. Puis elle se reprend, le phare-totem semble lui infuser toute sa force. Alors, après un dernier regard vers les flots bleus l’indienne fait demi-tour.

- Bye, Aaron !

- Bye, Tayanita ! Good luck !

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Pour Mil et une (clic) - Edgard Hopper

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Publié le 11 Avril 2013

             Voilà bientôt trois mois que je me prélasse chez Clémence, la plus douce des personnes. On ne s’est pas choisies, notre rencontre fortuite un matin de printemps aurait pu sombrer dans l’indifférence ou le rejet mais tout au contraire nous nous sommes mutuellement apprivoisées et, chacune dans notre coin, nous apprécions la présence de l’autre.
 
Clémence est une lève-tôt, pas question pour elle de flâner au creux de son lit. Sitôt sur pied c’est une vraie tornade qui déferle dans l’appartement, elle prépare le petit déjeuner avec soin, le dépose sur un plateau et vient le déguster à mes côtés dans le séjour. Puis, quand il fait beau, elle s’installe en peignoir sur la terrasse, indifférente aux regards éventuels des voisins. Du coin d’un œil je l’observe alors démêler sa belle crinière gris argent en se mirant dans la porte vitrée et le "frou, frou" de la brosse passant dans ses cheveux soyeux me remplit d’aise. Quand il pleut, c’est le fauteuil en velours placé face au miroir qui fait office de coiffeuse. J’adore voir au gré des jours l’un puis l’autre fil d’argent parer le tissu bordeaux. J’apprécie tellement la soie.
 
Nous sommes très indépendantes. Quand elle sort, et elle sort souvent, Clémence me laisse tranquillement vaquer à mes occupations favorites. Elle est si active, tantôt c’est l’aquagym, tantôt les répétitions théâtrales ou de la chorale, du shopping, une expo à ne pas manquer… Il m’arrive souvent de rester seule une journée ou une soirée entière. Le nirvana !
 
Le seul point noir à mon horizon c’est le passage hebdomadaire de Julie, sa fille unique. Dès qu’elle franchit le seuil, je me blottis dans un coin et tente de me faire la plus discrète possible. C’est viscéral, je ressens un rejet de sa part à mon égard. Clémence fait semblant d’ignorer cette tension entre Julie et moi et toute au bonheur de la présence affectueuse de sa "petite" de quarante-deux ans elle papote, détaille les derniers potins, parle de ses projets ou écoute, sans la juger, sa fille se raconter à son tour. Parfois, il leur arrive de parler des hommes et leurs propos alors aigres-doux me laissent deviner une frustration ou un manque non comblé. Divorce est un mot qui semble les unir et en apparence les liguer contre ces messieurs. Pourquoi les humaines s’embarrassent-elles de grands sentiments ? Ma vie est tellement plus simple !
 
Quand vient le moment de quitter sa mère Julie ne peut réprimer quelques réflexions : - Pourquoi n’engagerais-tu pas une personne pour te seconder ? Tu sais que de mon côté je manque de temps pour t’aider. En disant cela, son regard se pose tour à tour sur les cheveux décorant le fauteuil, sur les miettes de pain oubliées sur la table et sur les traces de pas datant de sa dernière visite ; il s’attarde sur les vitres pas très nettes et enfin ose se fixer sur moi, plein de dégoût.
- Ne t’inquiète pas pour moi, ma chérie, répond Clémence, tout va pour le mieux, je gère très bien ma petite vie et j’ai décidé, vois-tu, d’en profiter au maximum. Alors un peu de poussière de plus ou de moi… Toi aussi tu devrais être moins exigeante avec toi-même et te gréer du bon temps.
Et la conversation en reste là à mon grand soulagement.
 
Hélas aujourd’hui est un jour noir dans ma courte vie ! Clémence attend une visite importante pour la fin d’après-midi, un monsieur très, très bien de sa personne et qui a tout pour lui plaire comme elle me le chuchote en me logeant dans une petite boîte transparente au couvercle percé de quatre trous minuscules. Devant mes six yeux désolés elle manie brosses, aspirateur et torchon et sans un regret fait disparaître ma belle toile tissée avec soin. Tout est net à présent et Clémence d’un pas décidé m’emmène au parc. Au bord d’un taillis elle ouvre furtivement la petite boîte et me souhaite bon vent. Dépitée, je m’enfuis à toutes pattes sans me retourner.
 
Décidément ces humaines manquent d’humanité quand un bellâtre se profile à l’horizon. Il ne me reste plus qu’à retisser ma toile !
Allons ! Du cœur à l’ouvrage ! Ainsi va la vie !

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Publié le 6 Avril 2013

Une secousse ? Non, juste un frémissement de vent pareil à un chuchotement qui frôle Zoé et la fait tressaillir en levant la tête, surprise. Le regard en éveil, la vieille dame se retourne vers Molly qui ne manifeste aucune inquiétude et poursuit sa sieste lovée au soleil. Zoé tressaille à nouveau, il lui semble percevoir une présence. Rien ne se manifeste cependant. Tout aux alentours est calme jusqu’aux cyprès au garde à vous dans les parterres.

- Mm, je lis trop de thrillers, s’avoue Zoé en refermant le livre qu’elle pose sur la table. Les enfants vont bientôt rentrer de promenade… et si je préparais l’apéro ?

Mais elle ne se décide pas à quitter son fauteuil.

Voir réunis ses enfants et leurs familles dans un gîte, peu importe où, est toujours pour elle promesse de bonheur et le vague à l’âme qui soudain l’assaille est tellement inhabituel que Zoé en a les larmes aux yeux.

- Secoue-toi ma chère ! Tu t’es réjouie de passer cette semaine en famille alors profite de tous ces bons moments offerts par la vie !

Elle croise les mains sur son ventre, tourne à nouveau la tête en direction de la chienne puis, rassurée, elle ferme les yeux. Ses pensées l’emmènent à pas feutrés vers le passé. Comme elle a aimé son métier de chef-costumière à l’Opéra. Créer des modèles originaux, coller au plus près aux désidératas des metteurs en scène, raviver une époque par des tissus ou des matières actuels, simplifier le superficiel pour ne garder que le suc d’une œuvre, travailler en symbiose avec son équipe et surtout avec Kat, sa jumelle… que de bonheur !

A l’évocation de Kate, Zoé frémit une nouvelle fois sans raison et un froid s’insinue en elle. Sa main droite, celle épargnée par l’arthrose, se pose sur le bord de son chapeau, en caresse tendrement le fin linon empesé. Kate a encore fait des merveilles, son tour de main est toujours sûr et son esprit créatif semble se régénérer à une source d’éternelle jouvence.

- Pour le Sud, il te faut une capeline qui te protège du soleil et te permette de lire où que tu sois.

Huit jours plus tard, la capeline était fin prête à être du voyage.

- Comme il est beau ton chapeau, Mamy ! s’était exclamée sa petite fille Chloé. Tu crois que Tati Kate en confectionnerait un pour moi aussi ?

 

- Maman ?.. Maman ?… Tu dors ?

Zoé se redresse, ouvre les yeux et découvre le regard désolé de son fils aîné.

- Je viens de recevoir un message… Tante Kate…

Inutile d’en dire plus, Zoé a compris l’identité de l’ange qui tout à l’heure l’a frôlée.

Alors, la secousse se fait séisme…

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D'après une peinture de Sixte (clic) proposée par Mil et une (clic)

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Publié le 4 Avril 2013

Depuis combien de temps était-il en route ? Deux ? Trois ans ? … Karolis n’aurait su le dire avec exactitude. Tantôt il était dans le delta à pêcher l’anguille ou le hareng, au bord d’une rivière à appâter brochets et perches ou dans la forêt à remplir un panier de baies ; dix jours ici, occupé à couper des sapins pour un propriétaire, deux semaines là-bas dans les marais piégeant la loutre… le temps pour lui se résumait à vivre par ses propres moyens.

Petit à petit il avait pris goût au nomadisme. Libre et insouciant, il en était venu à oublier ce qui l’avait poussé à quitter la ville et sa famille. Sa vie antérieure était si lointaine…

Quand parfois le froid se faisait trop intense ou qu’il avait envie de pain frais il se présentait dans un village où, en échange du fruit de ses braconnages, d’un stère de bûches débitées et rangées avec soin, d’un lopin de terre dégarni de ses rangées de betteraves, voire de la construction d’un appentis, il se voyait offrir le gîte et le couvert. Bortch fumant, pain à l’oignon, poisson fumé faisaient entre autres son régal.

A la veillée, il n’était pas rare que Karolis sorte une petite cithare de son sac et entame quelques chants repris en chœur par ses hôtes mais toujours il poursuivait son vagabondage se libérant de toutes entraves.

Un soir de septembre, il se présenta, tremblant de fièvre, à la porte d’une petite maison bâtie en bordure de forêt. " Vipère " parvint-il à dire à l’adresse d’une forme féminine avant de s’écrouler, inanimé.

Quand il reprit conscience, la femme prénommée Milda, se contenta, peu loquace, de lui dire qu’il avait déliré deux jours et deux nuits. Jamais elle ne lui révéla à l’aide de quelles plantes et onguents elle lui avait sauvé la vie.

Dès ce moment, le quotidien de Karolis changea du tout au tout. Tombé follement amoureux de la belle Mildas il ne put se résoudre à reprendre la route mais la jeune femme, mal lui en pris, ne répondit pas à ses avances. Dépité, Karolis campa à l’orée du bois épiant chacun de ses gestes, la suivant en permanence en forêt ou au marché. Lasse de cet empressement Mildas invita un soir cet homme inquiétant à partager son repas. Tout heureux de ce revirement, Karolis se sentit pousser des ailes et soigna sa mise après avoir pris un long bain dans l’eau glacée de l’étang.

La cuisine embaumait le champignon et les herbes sauvages. Mildas, tout sourire, servit une omelette baveuse avec du pain de seigle noir et Karolis, affamé, entama le repas avant que son hôte ne se soit servie à son tour.

- Tu cuisines comme une dées…

Karolis ne put en dire davantage. Il s’effondra et ses yeux fous témoignèrent de la terreur dans laquelle était plongé son esprit. En ricanant Mildas mit soigneusement le reste du repas dans un seau et alla l’enterrer au dehors. Il ne fallait pas qu’une quelconque bête risqua de le consommer et d’en souffrir.

Quant elle revint dans son logis, Karolis, hagard, revivait à voix haute son passé d’architecte, l’avidité et la cupidité qui l’avaient poussé à faire bâtir au moindre coût des maisons peu solides. Des visions horribles le tourmentaient, visages déformés et ricanant des nombreuses personnes mortes sous les décombres de bâtiments effondrés par sa faute, maisons aux mauvais plans, construites trop près de l’eau ondulant dans un fleuve en crue, bruits grinçants de porte de prison, huées d’une foule en colère, fuite encore et encore…                        

Jusqu’au bout de la nuit, Mildas la sorcière observa cet homme au passé sans scrupules et quand enfin les premières lueurs de l’aube apparurent dans le ciel elle le traîna jusqu'au seuil, le hissa dans une brouette et le conduisit vers un fossé où elle le laissa choir sans un remord.

Depuis combien de temps erre-t-il à travers le pays ce mendiant à l’esprit fou ?

Nul ne le sait…

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Chaïm Soutine  (clic)   - Pour Mil et une (clic)

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Publié le 1 Avril 2013

 
 
Nighthawks
 
Fantail et moi, on cohabite en face du Phillie’s. Au vrai, on nage dans le bonheur !
 
- Molly, je m’sens comme un poisson dans l’eau ! me dit souvent Fantail.
 
Faut avouer qu’on se la coule douce. On n’a rien d’autre à faire que d’observer le bocal d’en face.
C’est Fantail qu’a donné ce nom au bar. Peut-être à cause des vitres et de la forme arrondie à la jonction des rues ? Ou alors parce qu’on peut observer sans limite les énergumènes qui y fraient ?
   
- Molly, t’as vu ? La rousse a enfilé sa robe rouge ce soir, tu sais celle à écailles ton sur ton. Elle est superbe !
 
Il fait une fixation sur la rousse ce Fantail mais flop ! J’m’en fiche, j’suis la plus belle !
 
- Hé ! Hé ! Molly ! T’as vu ? C’est elle qui paie les consommations.
 
Et alors ? Et alors ? Moi aussi, j’paie nos consommations ! D’ailleurs j’partage tout avec lui. Heureusement, Fantail, c’est pas un maquereau comme le type là qui s’colle à la rousse. Je supporterais pas moi de rendre tous mes comptes à un mâle ! Toujours tiré à quatre épingles ce mec. La chemise amidonnée, la cravate bien serrée, le costard impec et le chapeau bien posé… pourrait avoir la classe mais moi, l’odeur de marée, je supporte pas !
 
Ce soir, c’est Popeye qui est d’service au comptoir. N’a l’air de rien le maigrichon mais il est fort. Faut l’voir faire la mise en place. En deux temps trois mouvements les casiers vides sont embarqués et remplacés par des garnis. Le lait, le sucre, le café en grains, les bouteilles d’alcool atterrissent là où il faut. Parfois dans son sac, mais ça c’est une autre histoire…
Fantail et moi, on ne l’dénoncera pas à son patron, y a pas danger alors là non, pas de danger ! D’ailleurs Fantail et moi, on l’aime pas beaucoup le patron. L’amiral, comme dit Fantail, c’est plutôt la mouche du coche et les mouches, nous, on élimine. Alors si Popeye arrondit ses fins de mois tant pis pour l’amiral, n’a qu’à bosser un peu plus et pas toujours donner des ordres quand tous les tabourets ont un derrière en vis à vis.
- Hé ! Molly ! Tu entends ?
 
Mais il me prend pour une moule ce Fantail ? Bien sûr que j’entends !
C’est encore l’autre énergumène, le pas très frais, qui a extrait de la monnaie de sa poche fripée et l'a glissée dans la tirelire du juke-box.
Glen Miller ! In the Mood ! A plein volume comme d’hab !
Y a pas à dire ça met de l’ambiance, on ressent les vibrations jusqu’ici. Fantail ne tient plus en place, il frétille comme un jeune gardon.
 
Ti la pia, talalalala, ti la pia… c’est syncopé, on aime ça, nous !
 
Le pas très frais par contre n’est pas plus joyeux. Faut l’ voir, le nez dans son verre.
 
-Tiens, ils s’en vont et Popeye éteint les néons, me dit Fantail.
 
Ahhh ! On s’étire d’aise. Quelle belle journée et quelle belle soirée on a savourées. Il est l’heure à présent de piquer un petit somme. Posé sur l’appui de fenêtre, notre aquarium diffuse une lumière douce, relaxante, zen. On y est si bien Fantail et moi.
- Bonne nuit Molly !
- Bonne nuit Fantail ! A demain.

Avec la complicité de Dalma-dog 
   

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Publié le 28 Mars 2013

A gestes lents et posés l’homme a enlevé sa salopette, l’a suspendue au crochet et a enfilé son jean et son pull bordeaux. Un coup d’œil routinier dans le petit miroir suspendu à la porte de l’armoire, le plat de sa main passé dans ses cheveux pour donner une contenance à sa mèche rebelle et il a refermé le cadenas de son vestiaire puis a glissé la petite clé dans la poche de son sac à dos.

Autour de lui ses collègues bruissaient comme des abeilles dans une ruche. Mais lui, sans un regard, sans un "à demain" s’est dirigé vers la pointeuse.

14h05 ! La pause du matin avait cédé la place à celle du soir.

Dehors, un air de printemps l’a surpris. Les lourds nuages chargés de gris avaient disparu laissant enfin apparaître le bleu du ciel. Bleu comme ses yeux…

Il a conduit tel un zombi ou peut-être la voiture habituée à ses trajets routiniers s’est-elle mise en mode automatique ? Lequel des deux était le maître, l’homme ou le véhicule ?Ensemble, ils ont bifurqué à gauche au carrefour de la nationale tournant ainsi le dos au village, à la maison, au garage. La voiture et lui ont fait l’école buissonnière. Cinq kilomètres plus loin, ils se sont engagés dans une petite route de campagne qui les a menés vers une prairie en contrebas de laquelle miroitaient les eaux calmes d’un étang. L’homme a coupé le moteur, s’est éloigné de l’auto avec la sensation fugace d’abandonner une amie de longue date.

Longtemps il a observé les saules pleureurs et leurs reflets immenses et sans cesse en mouvement. Des oiseaux lançaient aux quatre vents leurs appels amoureux mais tous les sens de l’homme ne percevaient rien d’autre que ces faux bras de bois tendus vers lui.

Quand il a pénétré dans l’eau froide il n’a pas réagi davantage à son environnement. Un pas, un autre…

Il a levé les yeux vers le ciel, des yeux bleus miroitant à présent comme l’élément qui lentement l’engloutissait.

Un jean et un pull bordeaux.

Un regard bleu éteint.

Un ouvrier licencié comme mille trois cent nonante-neuf de ses collègues.

22 heures, fin de la pause du soir.

Au portail de l'usine, les journalistes, rapaces, sont en quête de témoignages.

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D'après une photo de Pictozoom proposée par Mil et une

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