Publié le 5 Janvier 2014

          Chez madame Félix ça sent le miel et la cire, chez madame Félix il fait calme et gris et triste aussi. Madame Félix c’est la voisine du dessus, c’est elle qui me garde après l’école quand maman doit travailler tard à la blanchisserie et que papa conduit son taxi jusqu’à minuit. Ces jours là, je traîne en rue avec mes copains puis je passe chez nous pour nourrir le chat et je joue un moment avec lui avant de me décider à rejoindre l’étage.

Maman, elle est gaie et souriante, elle aime chanter et me cajoler. Papa dit que c’est son petit rayon de soleil. La voisine c’est pas pareil, elle est triste comme un jour sans pain. J’ai entendu papa la traiter de tuelamour. Tuelamour, je ne sais pas ce que c’est mais ça ne sonne pas bien. Madame Félix elle s’appelle madame mais elle n’a pas de mari. Enfin pas un vrai, seulement un monsieur figé dans un grand cadre, un homme avec une énorme moustache et un regard sévère. Un jour elle m’a confié que la canne à pommeau et le chapeau posé sur la chaise près de la porte du salon appartenaient à Feu son mari et qu’avant de partir pour le front il avait insisté pour qu’elle en prenne soin. Depuis, il lui semblait que Feu allait surgir et l’emmener en promenade. Parfois, je vois qu’elle a pleuré comme quand elle avait raconté à Maman que Feu lui avait promis la belle vie mais que la guerre avait fauché tous ses espoirs.

Feu, c’est un prénom bizarre. Moi, c’est Gaspard comme le plus jeune des rois mages. A Noël, Madame Félix m’a raconté leur histoire avec l’or, la myrrhe et l’encens et l’étoile aussi. Je pense qu’elle aimerait qu’un roi sonne à sa porte, un qui lui apporterait des cadeaux…

Mes devoirs sont terminés, le goûter est déjà loin et maman n’est toujours pas rentrée. Dans la cuisine madame Félix prépare le repas et je m’ennuie. Du haut de son cadre Feu me regarde et moi je le regarde aussi. Pourquoi lui fallait-il une canne ? Il avait mal au dos ? Un pommeau c’est quoi ? Une petite pomme ?

Le chapeau est tout doux et raide. Il me couvre tout le visage. Beuh ! Il sent le moisi. Le bois de la canne est lisse, tout en dessous il y a un petit bout de fer. C’est joli le bruit sur le parquet ciré. Tap ! Tap ! Je suis un milord, je vais rejoindre ma Milady ! Oups ! Je glisse !!!!!!!!!! Aie, ma tête et zut la canne est abimée !

- Gaspard ! Qu’as-tu fait ? As-tu mal ? Oh ! La canne !

Pas fier, le Gaspard ! Je voudrais me sauver dans un trou de souris mais il n’y en a pas…flûte, la sonnette, c’est maman ! Enfin, je crois parce que madame Félix ne va pas ouvrir. Elle est assise sur la chaise et elle sourit. C’est rare quand elle sourit. Limite, ça me fait peur. Bon, ben je vais ouvrir...

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J’ai rien compris ! Madame Félix a dit à maman que j’étais son petit roi mage et elle lui a montré un petit papier avec quelques mots griffonnés au crayon noir et une pierre brillante. Elle n’était même pas fâchée que le pommeau se soit détaché de la canne. Maman et elle sont allées chuchoter dans le couloir et Feu a semblé me faire un clin d’œil.

J’ai rien compris, rien compris ! Mais motus, je n’en dirai rien aux copains !

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Peinture Félix Vallotton - Pour Miletune (clic)

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Publié le 1 Janvier 2014

 - Bonne année - est le traditionnel souhait émis le premier jour de l'an.

Et pourtant une année est faite de petits riens, de grandes joies ou de peines sans nom.

Une année, c'est trois cent soixante cinq jours et trois cent soixante cinq nuits durant lesquels on aime, on lit, on écoute, on bavarde, on pleure, on rit, on dort, on tourne en rond, on attend, on découvre, on se retrouve, on espère ou désespère, on travaille ou paresse, on déteste ou on admire. 

Une année ? Douze mois s'étirant au rythme des quatre saisons et nous laissant des images variées.

Pour vous, amis fidèles ou vous que le hasard a guidés ici, en voici un pêle-mêle sans prétention...

Je vous souhaite une bonne année !

Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...
Une année...

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Publié le 26 Décembre 2013

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Lorsque nous étions réunis à table et que la soupière fumait, maman disait parfois :

- Cessez un instant de boire et de parler.

Nous obéissions.

- Regardez-vous, disait-elle doucement.

Nous nous regardions sans comprendre, amusés.

- C'est pour vous faire penser au bonheur, ajoutait-elle.

Nous n'avions plus envie de rire.

- Une maison chaude, du pain sur la nappe et des coudes qui se touchent, voilà le bonheur, répétait-elle à table.

Puis, le repas reprenait tranquillement. Nous pensions au bonheur qui sortait des plats fumants, qui nous attendait dehors au soleil. Et nous étions heureux. Papa tournait la tête comme nous, pour voir le bonheur jusque dans le fond du corridor. En riant, parce qu'il se sentait visé, il demandait à ma mère :

- Pourquoi tu nous y fais penser, à ce bonheur ?

Elle répondait :

- Pour qu'il reste avec nous le plus longtemps possible.

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Publié le 25 Décembre 2013

Jeu de piste

-  Antoine, comment qu’tu disais ?

- Quoi ?

- Ben, le chose là, le spooort…

- Le géocaching ! C’est un jeu de piste avec un GPS et…

- Et quoi ? Tu sais, la géographie et moi…

- Pourquoi tu poses des questions si tu n’écoutes pas les réponses ?

- Pasque… pasque… je m’ennuie tiens ! Rester cloué sur une chaise devant la fenêtre alors que pourrais être dehors à fendre du bois ou dans la remise à préparer mes nouvelles rames à haricots avec la porte ouverte sur la campagne enneigée ça me démange !

- T’avais qu’à pas vouloir grimper à l’échelle, à ton âge !

- Mon âge, quoi qu’il a mon âge ? C’est le même que l’tien ! J’pouvais quand même pas laisser pendre les stalactites au-dessus de la porte, ça peut tuer quelqu'un ces glaçons quand ils se détachent du toit.

- Ou quelqu’une ? … la postière par exemple…

- Et gna, gna, gna… t’es qu’un jaloux mon pote !

- Jaloux de ton pied cassé ? Allons bon Alexis tu gamberges là !

- Fais pas ton intéressant avec tes mots à cinq sous…. Géocachette, géo..

- Géocaching !

- Oui, bon si tu veux… dis-moi Antoine, tu crois que tous ces gens qui passent sur le chemin, à pied ou à ski ils cherchent un vrai trésor avec leurs GPS ?

- Ben non, ils s’amusent à se repérer et ils découvrent le pays.

- (soupirs)… Antoine ?

- Quoi encore ?

- Tu ne nous resservirais pas un peu de gnôle ?

- Si tu me prends par les sentiments…

- A la tienne ! … Dis, nous aussi nous faisions de jeux de piste quand nous étions mômes, tu te souviens ?

- Mumm !

- Et pour nous repérer, Antoine, on a toujours regardé le soleil et les étoiles dans le ciel ou les lumières dans la vallée…

- Mumm !

- Mumm, mumm ! Tu finiras vache mon cher !

- Et toi, tu n’es qu’un vieux rétrograde.

- J’ai peut-être pas de grade mais je vais te dire, toi et moi on devient grognons à rester enfermés. Vivement le printemps !

- Ecoute, voilà la factrice !

 

- Bonjour ! Monsieur Antoine je pensais bien vous trouver ici... voici votre courrier et voilà votre journal, Monsieur Alexis.

- Merci Marinette ! Et la route comment elle est ? Pas trop difficile la tournée ?

- Salut Alexis, au revoir Marinette, je vous laisse papoter…

- Et gna, gna… Un peu de calva, Marinette ?

- Allons, allons, Monsieur Alexis… Oh ! et puis zut pour le règlement, il fait si froid dehors ! Une larme, Alexis, rien qu’une larme !

- Dites-moi, Marinette, vous connaissez le géocaching ?

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Frits Thaulow - clic  --  Pour Miletune - clic

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Publié le 22 Décembre 2013

-  Holà ! Tout doux ! Les cordons de ma bourse tu ne délieras point, s’était exclamée Dame Arégonde en saisissant la main de l’enfant chapardeur.

Un moment leurs regards s’étaient croisés et celui de la femme s’était attardé sur la chevelure rousse et sale du gamin.

- Tu as faim ?

Le petit, la main toujours emprisonnée dans celle de la dame, opina de la tête.

- Tu es seul ?

L’enfant acquiesça à nouveau puis d’une voix peureuse précisa :

- la grande maladie a saisi toute ma famille.

Le marché, quasi-désert en cette heure de mâtine, était traversé par une bise glaciale et l’enfant tremblait de froid et d’effroi. Etait-ce la raison qui poussa Dame Arégonde à emmener l’enfant chez elle ? Ou alors était-ce une solidarité inconsciente envers ce rouquin, probable objet de moqueries comme elle en avait connu elle aussi…

- Ebroïn, voici Colin. Si tu es d’accord, ce petiot pourra t’aider dans ta tâche et me rendre de menus services.

Maître Ebroïn, le menuisier, délaissa son outil et évalua le gamin :

- tu n’es pas bien gras mais tes bras semblent solides. Sais-tu compter ?

- Oui et je suis débrouillard, se risqua Colin en évitant de regarder la dame qui sourit.

De ce jour, Colin oublia la rue et la faim. Les brouets de Dame Arégonde, le pain qu’elle faisait cuire chaque semaine dans le four banal lui rendirent des rondeurs de poupon. Levé tôt, il ravivait le feu dans l’âtre puis sortait au jardin puiser de l’eau avant de retrouver Maître Ebroïn dans la bonne odeur de l’atelier de menuiserie. Cet univers était neuf pour l’enfant mais tout l’y intéressait. Les outils, les différentes essences de bois, les plans dessinés avec soins et expliqués par Maître Ebroïn, le passionnaient. Quelques fois, ils se rendaient chez l’un ou l’autre client pour prendre des mesures ou livrer un ouvrage. Souvent, dans l’après-midi, Dame Arégonde les rejoignaient dans l’atelier, toujours en activant la quenouille. C’est qu’elle était douce la laine de ses quatre moutons et promesse de châles chauds et d’écharpes moelleuses. Avant la fin du jour, Colin était chargé de récolter les œufs dans le petit poulailler et de rentrer une réserve de bois à poser près de la cheminée. En soirée, les chants étaient au rendez-vous et tout en chantant l'enfant aidait Dame Arégonde à remplir de fins copeaux de bois des paillasses qu’elle avait confectionnées dans du drap et qu’elle revendait à qui venait frapper à sa porte. C’est sur une couche aussi douce que Colin s’endormait enfin dans un coin de l’atelier.

- Mon ami, dit un jour Dame Arégonde à son mari, j’ai souhaité que tu me confectionnes une maie plus grande mais ne vois rien venir. Toujours d’autres commandes ont la priorité… cependant… il serait temps… que tu prévoies un berceau à glisser dans la ruelle de notre lit.

Tout heureux Maître Ebroïn se mit aussitôt à l’ouvrage mais Colin faisait grise mine et les questions se bousculaient sous sa crinière rousse.

Dans quelques années mon maître aura de la relève, lui serai-je encore utile ? Devrais-je repartir seul sur les routes ?

- Voyons, Colin, dit Dame Arégonde, ne te fais pas de souci. N’es-tu point bien céans ?

Alors Colin, le petit chapardeur, eut une pensée pour ses parents disparus et, confiant, il sourit à la vie.

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L'enfance au moyen-âge - clic

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Publié le 18 Novembre 2013

Sables émouvants

 

Il ne payait pas de mine le baraquement en bois nouvellement construit sur un bout de la place communale mais c’était notre école maternelle. Fière de compter parmi les premiers privilégiés à en franchir la grande porte, j’ai immédiatement aimé ce lieu serein avec sa cour agrémentée pour tout jeu d’un simple et grand bac à sable. Les doigts recouverts de ces fins cristaux, nous y dégustions, affamés, nos tartines de dix heures. Ce fut pourtant l’endroit où je découvris le désamour. Jamais je n’épouserai "Charmant", c’était à mes yeux inconcevable d’aimer un garçon friand de miel. Fini le bel amour enfantin !

Après la période du bac à sable, alors que nous avions rejoint l’école primaire, vint un hiver si froid que la grippe nous consigna, l’un après l’autre, à la maison. Blottie au creux du lit avec en guise de bouillotte une bouteille de genièvre en grès contenant du sable et réchauffée dans le four de la cuisinière, j’écoutais Maman me raconter une histoire. Moments bénis de cajoleries et d’attentions. Dehors, la neige tombait sans un bruit ; bonheur !

En juillet, mois de mon anniversaire, Papa m’emmena à la mer en train. D’Ostende à Mariakerke la plage était longue et le sable tantôt mou, tantôt dur musclait mes petites jambes trottinant dans les pas d’un bon marcheur. Les coquillages et les couteaux, si jolis, m’offrirent de petites haltes bienvenues et le sac à dos se remplit de trésors. A notre retour, après plus de trois heures d'étuve dans un wagon, j’en déversai fièrement le contenu sur la table et un coin de dune envahit comme par miracle la cuisine.

Dix ans plus tard, en une année mouvementée pour la jeunesse, je campais avec d’autres jeunes villageois dans un vaste camping à Bray-dune, en France. Nous avions choisi un emplacement sauvage et isolé au creux de grandes dunes. Ce fut un été magique. Bien des interdits tombaient et Radio Caroline, radio libre à l’odeur soufrée, émettant des eaux internationales, comblait toutes nos attentes. Nous nous sentions libres et si quelques grains de sable venaient pimenter les repas pris dans la tente intendance, ils n’en avaient que plus de saveur. Plusieurs années de suite la formule fut renouvelée et de cette période des liens très forts perdurent entre nous.

"Charmant", devenu bel homme, prit cependant ombrage de me voir embarquer pour un pique-nique au Cap Gris Nez avec un parisien rencontré au dancing Le King. Qu'importe ! Me reviennent en mémoire des plages immenses au sable doux et chaud, un ciel moutonneux et de délicieuses crêpes...

Le Parisien ? J’en ai oublié jusqu’à son prénom.

Nouvel an glacial ! Couchée sur le divan, je grelotais, déchirée par une douleur insupportable au flanc droit.

Tchamarette1, gronda Papa, a-t-on idée de sortir aussi peu vêtue. C’est vraiment chercher la mort !

Avec mon gros pyjama en pilou, je ne payais pas de mine alors que la veille, en beauté dans une robe ajustée et agrémentée d’une large ceinture en satin ton sur ton, j’avais dansé à en avoir le tournis.

Douleurs, douleurs !

- Probablement un peu de sable au rein, fut le diagnostic du médecin consulté le deux janvier alors que la crise était passée.

La jeunesse heureusement est oublieuse et l’amour, fidèle au rendez-vous, s’est présenté en frappant à ma porte. Bien que la route fut verglacée et sablée de frais en ce mois de décembre, "Charmant" et moi avions tenu à parcourir à pied la distance séparant la Maison Communale de l’église, suivis par tous nos proches.

On cache n’importe quoi sous une robe pareille, ironisa une jeune fille dans l’assistance nous attendant sous le porche. Et pourtant, il n’y avait rien à dissimuler, seule la robe de mariée n’était pas dans la norme des bonnes gens. J’assumais mon choix, pas de dentelle, de blancheur immaculée, pas de traîne ou de gants blancs. Un tissu de lin écru, deux grands trapèzes cousus ensemble, des manches courtes, chauve-souris, formaient une tenue longue, ample et simple, sans aucune fioriture et tant pis pour les mal-pensants.

S’ensuivirent des années consacrées à bâtir notre nid. "Charmant" était polyvalent, tour à tour dessinateur, maçon, ardoisier, chauffagiste… Nous en avons manipulé des brouettes de sable, de briques, d’ardoises…

Puis, après notre aménagement, alors que je balayais la terrasse couverte d’un film de poussière transportée depuis le lointain Sahara par de vents de haute altitude, je sentis bouger en moi une nouvelle vie. Bientôt, nous fûmes trois !

Et la vie continua à égrener ses joies. Ses peines aussi, minuscules grains difficiles à moudre.

 

Que de chemin parcouru depuis le bac à sable de notre enfance… Soixante ans ont un jour sonné au compteur de ma vie, infimes et dérisoires particules dans l’immense espace-temps.

 

Et sans nostalgie, je me suis souvenue de mes sables émouvants.

 

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 1Tchamarette : Wallon, jeune fille coquette

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Publié le 10 Novembre 2013

Le champ des oiseaux

clic pour découvrir l'historique du lieu décrit dans ce texte

Le champ des oiseaux était calme en ce matin de septembre 1944. L’herbe encore grasse réjouissait les vaches qui broutaient, paisibles. Ces quelques hectares en légère déclivité, délimités par un petit bois de feuillus se parant doucement d’automne ne se doutaient pas de leur destin.

Au loin, les premiers camions de l’armée US faisaient route, chargés de matériel ou de macchabées.  Il y avait urgence, urgence de donner une sépulture à ses boys tombés au combat, urgence sanitaire également. La tâche était gigantesque quasi inhumaine face aux corps à identifier, à répertorier, à traiter avec respect…

Le champ des oiseaux devint ainsi un champ de repos pour ceux qui avaient échappé aux affres du débarquement en Normandie mais avaient péri lors de l’avancée des troupes. L’hiver rigoureux qui suivit connut les combats sanglants de la bataille des Ardennes et la nécropole s’agrandit encore. Parmi les milliers de morts, trente-sept paires et un trio de frères reposaient désormais côte à côte.

 

Certains des combattants ne furent jamais identifiés ; d’autres, portés disparus. Nombre de dépouilles, réclamées par leur famille, reprirent le chemin vers leur terre d’origine.

Quinze longues années durant le lieu fut l’objet d’aménagement. Aujourd’hui des allées tirées au cordeau parsemées de stèles blanches en forme de croix ou d’étoile de David, des parterres fleuris, un mémorial sont toujours là pour nous rappeler les courtes vies  de ces hommes qui n'aspiraient qu'au simple bonheur.

Parfois, je m’arrête quelques instants dans ce lieu paisible afin d’honorer ces soldats et leurs familles et découvrir les nombreux messages inscrits chaque jour dans le livre d’or.

 

Combien de lieux semblables à travers la France, la Belgique, la Hollande, le Luxembourg ?

Combien de combattants poussés par leurs supérieurs sont-ils morts dans les deux camps à la suite de l’idéologie d’une poignée de fous ?

Combien de peur, de révolte, de larmes, d’appels, de "maman" lancés désespérément, de familles déchirées ?

Combien d’innocents dont on ne parle pas tués dans des bombardements, par asphyxie, partis en fumée ?

Combien d’horreur, combien de charniers encore à travers le monde ?

 

Espérance es-tu là ?

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D'après la photo de Daniel Blaise proposée par Mil et une - clic

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Publié le 6 Novembre 2013

Paul a toujours ses grands yeux bruns et son bon regard d’épagneul. Ses cheveux sont plus longs et son teint a pris une singulière couleur bistre accentuée encore par le contraste de sa moustache et de ses rouflaquettes. Il a élégamment noué sa Lavallière et ses mains sont soignées.

Comme il lui a manqué…

Qu’Alice est sévère, engoncée dans sa robe sombre seulement agrémentée d’un jabot blanc. Ses cheveux, qu’il a connu flottant au vent, sont à présent relevés en un chignon austère surmonté d’un bibi à plume. Et ses mains, ses mains si douces pourquoi les dissimule-t-elle sous des mitaines de dentelle rêche ?

Il a tant rêvé d’elle…

Elle lui confie sa réussite, dix couturières travaillent sous ses ordres, les commandes de la bourgeoisie emplissent ses carnets de croquis, bientôt il faudra agrandir l’atelier et le magasin ou alors déménager…

Il parle de ce pays lointain où il a vécu les deux dernières années. Le soleil omniprésent, le désert puis la brousse, les animaux étranges, les fruits abondants, son travail d’ingénieur, la vie douce parmi les indigènes…

Des sauvages ? Elle fait la moue apeurée.

Paul porte son verre à ses lèvres, apprécie la fraîcheur du vin blanc.

Alice découpe un morceau de gâteau, l’avale sans y prêter attention, dit "je reprendrais volontiers un café"

D’un geste, Paul hèle le serveur : "s’il vous plaît, un café et un verre de blanc ! "

Le silence s’installe puis un "la cour est jolie et fraîche" tente de réchauffer l’atmosphère.

Oui, le café-restaurant du père Lathuille aux Batignolles est un endroit recherché par les parisiens. Le vin y est moins cher que dans la capitale et l’excursion a un petit goût de dépaysement. Pourtant les boissons semblent tout à coup amères et les coloris des fleurs moins vifs.

Paul espérait emmener Alice vers les colonies, lui faire apprécier une autre vie, avoir des enfants…

Alice entrevoyait la présence de Paul à ses côtés, un emploi stable à Paris, des encouragements et une aide précieuse dans la gestion de sa maison de couture...

L’un et l’autre sont à présent perdus dans leurs pensées.

Qui avouera le premier que leur aventure vient de se terminer ?

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Edouard Manet - Chez le père Lathuille - clic

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Publié le 31 Octobre 2013

Silence

…aussi, en mémoire de cet homme qui fut notre collègue, notre ami, je vous propose à présent d’observer tous ensemble une minute de silence…

 

- Notre ami ? Pas le mien ! Ce qu’il a pu m’énerver ce mec avec sa suffisance! Voulait toujours avoir le dernier mot/ Fait aussi froid qu’il y a un an quand il s’est noyé/ Un pull en laine que j’aurais dû enfiler, vais attraper la crève/ Oh ces gargouillis dans mon ventre !/ Toute l’équipe doit rigoler intérieurement à entendre ce ramdam/ Faut espérer que le plombier se décide enfin à venir réparer la fuite dans la salle de bain, vais le relancer dès demain/ « Je suis l’plom » Pas encore finie cette minute ? Silence ! Tu parles que ça m’angoisse le silence depuis que…/ Pourquoi je suis venu à cette cérémonie d’hommage ? Me poursuivra jusqu’à quand ce Jean-Yves ?/ Et si quelqu’un se doutait que… Mais non, aux yeux de tous nous formions un super duo, une équipe de choc... Choc ! Choc ! Choc ! tu parles !/ Sans arrêt j’entends le bruit de l’eau en folie et je vois le crâne de Jean-Yves se fracasser contre le pilier du pont…/ Demain, ciné avec Bouboule, depuis le temps que je lui ai promis une soirée rien qu’à nous deux/ Pas encore arrivés au bout du décompte ? Soixante secondes ? Le temps qu’il m’aurait fallu pour agripper son bras et le hisser dans la barque. Pourquoi j’ai pas osé ? Pourquoi j’ai voulu sauver ma peau sans lui porter secours ?/ Trois heures ! Les cloches de Saint Paul sont toujours ponctuelles/ Lui avais dit à Jean-Yves que c’était dangereux de prendre ce méandre de la rivière. N’a voulu en faire qu’à sa tête. Pour un peu et par sa faute j’y passais moi aussi/ Pompiers volontaires, au secours  des bonnes gens… oui, mais pas au risque de notre vie !/ Mal au ventre…froid…/ Sont moches les fleurs…

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source photo (clic)

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Publié le 23 Octobre 2013

Roulez jeunesse ! J’en suis déjà à mon troisième voyage et je prends mon pied, enfin façon de parler. Pour quelques cents, j’offre mon ventre vide et en échange mes clients comptent sur ma capacité à les soulager d’un grand poids.

J’adore mon job, il me permet de côtoyer des personnes si différentes, des douces, des pressées, des super-stressées ou des flâneuses ; des jeunes, des pépés ou des couples, personne ne me rebute et j’adore les observer, c’est devenu une véritable passion.

Mes préférées ? Mum…si vraiment vous insistez, je vous avoue avoir un penchant pour les mères de familles. Y a pas photo, elles savent y faire. Organisation et économie sont innées chez elles et puis elles me connaissent dans mes moindres recoins ; faut voir cela, en un temps record elles arrivent à me gaver jusqu’au menton et encore plus.

Ouais, ouais… il y a bien des brebis galeuses. Que voulez-vous que j’y fasse si elles préfèrent leurs poches ou le dessous de leurs pulls à mon confort ? Rien ! Je suis impuissant. Et ne vous méprenez pas, il y en a dans toutes les couches sociales, des plus riches aux plus pauvres, des gens nantis de diplômes à n’en plus finir aux ignares. Pas de différence pour ce vice là.

Mais je cause, je cause et me revoilà libre pour cette petite vieille qui arrive. Je la connais bien, elle compte sur moi pour la guider. De temps en temps, elle grimace de douleur. Ses rhumatismes sans doute ! Alors, je me fais souple, je vire en douceur et je la soutiens. Je sens qu’elle m’aime bien. Quand elle me quitte, elle me caresse la poignée comme pour me remercier. Peut-être a t’elle peur de ne plus me revoir ? Qui sait ?

Parfois, je me rebiffe. C’est comme je vous le dis, j’ai du caractère ! Il ne faut pas me prendre pour un larbin, je ne le supporte pas.

Ce que je fais ? Très simple, je couine, je m’emmêle les patins et ils ont beau forcer, s’échiner, je ne vais jamais dans la direction où ils veulent se rendre. Ils pestent et je me marre de plus belle…

Cela vous est déjà arrivé ? Et bien vous voilà averti. Du respect, mes collègues et moi sommes intransigeants sur cet aspect des choses et soulignez-le bien dans votre reportage. Du respect, Monsieur, du respect et roulez jeunesse !

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Publié le 11 Octobre 2013

         Notre oncle Ralph avait ses rites et à part son épouse tante Maud qui en sourdine râlait - le parquet de maman sera encore griffé ! - nous étions heureux de les retrouver fidèles au rendez-vous.

Le Jour de l’An, alors que nous en étions à l’apéritif, il descendait du grenier la vieille chaise en bois, héritage d’une lointaine tante Norine et l’installait dans un coin du salon qu’il dégageait d’autorité sans pour autant se départir de son calme habituel. 

Dessus il posait son violoncelle, aussi pendant le repas les deux essences sagement se tempéraient, absorbant fibre après fibre l’ambiance de la pièce.

Bonne-maman rayonnait, comblée d’avoir sa tribu tout à elle. Longuement elle avait mitonné un menu, toujours différent, et secondée par nos tantes, nous le présentait avec amour.

Quatorze couverts ! La table munie pour l’occasion de ses rallonges n’aurait pu offrir davantage de place et c’est au coude à coude qui nous dînions joyeusement. Les six petits-enfants dont je faisais partie, regroupés en bout de table, étaient servis en premier afin de leur permettre d’extraire au plus vite de l’armoire d’antiques jeux de société qui pour une heure ou deux retrouvaient vie.

Les adultes discutaient, riaient d’anecdotes diverses ou se rappelaient quelques souvenirs d’enfance tandis que nous partions à la recherche d’un pion ou d’une carte mystérieusement disparus.

Dès la fin du dessert, alors qu’à la cuisine le brouhaha de vaisselle était à son comble, oncle Ralph discrètement s’éclipsait pour réapparaître un quart d’heure plus tard totalement métamorphosé. Lui toujours vêtu d’un costume strict et de mocassins se présentait à nous pieds nus et affublé d’une djellaba confectionnée sur mesure dans un beau lainage doux par son ami Shamir.

« Pas de cilice sous la bure » disait invariablement tante Maud. Cette phrase, rituelle elle aussi, faisait pétiller les yeux d’oncle Ralph mais restait pour nous un grand mystère. Dès ce moment, le calme s’installait et Bon-papa éteignait le grand lustre suspendu au-dessus de la table. Seul les spots de la cuisine et une lampe de salon restaient éclairés. D’un petit coffret en bois oncle Ralph sortait deux cailloux et un oiseau naturalisé qui nous intriguaient. Avec douceur et minutie, il les posait l’un sur l’autre sur le sol.

- Minéral et animal, murmurait tante Maud.

Alors oncle Ralph saisissait avec précaution son violoncelle et prenait place sur la vieille chaise gémissant sous son poids. Fascinés, nous suivions chacun de ses gestes.

Les cordes de l’archet et de l’instrument étaient tendues puis doucement l’un effleurait les autres et les sons apparemment décousus s’enchaînaient jusqu’à trouver la note juste. Silence ! Les yeux fermés notre oncle se concentrait puis le violoncelle bien positionné il entamait avec brio une suite ou un concerto. Le temps alors s’envolait nous transportant vers des mondes que seul notre imaginaire d’enfants pouvait créer.

Oncle Ralph qui ne connut jamais le bonheur d’être papa nous fit ainsi découvrir Bach ou Vivaldi, Ysaÿe, Jolivet… Beethoven, Chopin ou encore Brahms mais jamais le pourquoi de l’oiseau et des pierres…

De ces jours heureux, nous gardons tous les six, un amour pour la musique et, il faut l’avouer, pour la mise en scène. Aussi, il n’est pas rare de nous retrouver pour jouer ensemble quelques morceaux actuels ou classiques.

Merci oncle Ralph !

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Déborah Van Auten  -  Pour Mil et une - clic

 

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Publié le 29 Septembre 2013

Ce n’était pas encore l’effervescence des semaines précédant Noël. Pas de guirlandes dorées, pas de branches de sapin décorées et étincelant de mille feux et pourtant une publicité "Spécial jouets" attirait beaucoup d’acheteurs. Pas question pour eux de rater une telle aubaine !

Mais que représentait cette fébrilité pour cette jeune femme assise à même le pavé ? Les caddies vides l’évitaient, les pleins la frôlaient. Un bras pourtant s’est tendu vers son enfant.

-Tu veux la banane et le bout de pain ?

Regard surpris il a fait "non" de la tête. La banane et le pain ont réintégré le caddie et la petite main sale est restée en suspens sans qu’aucune pièce de monnaie ne s’y dépose.

Une cliente s’est plainte auprès d’une caissière :

- Comment votre gérant tolère-t-il ces mendiants devant la porte ? Mes enfants sont très choqués, ils étaient si joyeux tout à l’heure.

- C’est une réalité quotidienne, il ne faut pas se voiler la face, Madame. Que peut-on y faire ? a répondu la caissière.

La cliente, vexée, et sûre de la bonne foi qu’autorisait à ses yeux son compte en banque bien garni est repartie vers son monde aseptisé et clean.

La nuit est tombée brusquement. Encore une heure de travail et les néons s’éteindront jusqu’au lendemain.

Le froid a surpris le personnel à la sortie du magasin. L’hiver, bientôt sera là.

Une vieille Mercédès s’est arrêtée devant la femme toujours assise avec à présent son enfant endormi dans ses bras. Lentement, elle s’est levée et a rejoint le chauffeur visiblement mécontent de la maigre recette de la journée.

Le regard de la caissière a croisé celui, triste et résigné, de la femme.

"De quel droit la juger, cela aurait pu être moi" a simplement pensé la caissière.

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Publié le 19 Septembre 2013

       Ce texte, lu par Sagine, est à écouter sur son site - De mes yeux à vos oreilles - (clic) -

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- Moi, j’dis ça, j’dis rien ! Mais avoue qu’il aurait pu faire l’effort de se libérer, ce n’est pas tous les jours que Mémé fête ses quatre-vingts ans. Et puis, se désister si tard, avoue qu’il l’a fait exprès, juste pour m’embêter. D’ailleurs, je l’ai bien vu à son sourire en coin lorsqu’il est rentré… Pff, tu penses, j’ai fait semblant de ne rien voir !

Moi, j’dis ça, j’dis rien ! Mais tu te souviens du foin qu’il a fait quand j’ai refusé de l’accompagner à cette soirée débile donnée par son patron. Moi au moins, j’ai le courage de mes opinions, pas comme lui. Il est toujours prêt à se plier à n’importe quoi pour se faire bien voir, il n’a aucune fierté.

Tiens justement, moi, j’dis ça, j’dis rien, mais avoue que pour se faire bien voir, il pourrait s’habiller d’une manière plus élégante. Et bien non ! Quand je lui suggère d’aller acheter un costume bien taillé pour remplacer celui qu’il use depuis des années, il soupire. Monsieur a, paraît-il, horreur de ce genre d’emplettes. Ce n’est pas à moi qu’il faudrait le dire deux fois, déjà que je n’ai rien à mettre.

Oh ! A propos, tu sais, j’dis ça, j’dis rien, mais hier j’avais enfilé ce pull mauve vieux de 10 ans au moins, tu sais, celui avec le col bateau.  Et bien quand il m’a vue, il a dit : "tu as fait des frais, tu comptes sortir sans moi ?" Non, mais tu te rends compte ? C’est à croire que je suis transparente. Moi j’dis ça, j’dis rien, mais je suis sûre que si je me faisais teindre les cheveux en rouge avec une frange violette, il ne verrait rien !

Heureusement que je t’ai ma Belle, toi au moins tu m’écoutes ! Pas comme lui ! Tu sais, j’dis ça, j’dis rien, mais l’autre matin quand il avait les yeux rivés à son ordinateur, je lui ai annoncé de ma voix la plus douce que si cela continuait ainsi j’allais le quitter. Je te donne en mille ce qu’il m’a répondu d’un air distrait : "tu as raison ma chérie, donne-toi du bon temps"  J’dis ça, j’dis rien, mais je suis certaine qu’il n’a même pas réalisé que je lui parlais.

Hé, je l’entends rentrer ! Arrête de ronronner ma Belle et sors vite au jardin, parce que j’dis ça, j’dis rien, mais il va encore se plaindre de te voir installée dans son fauteuil, de tes poils et tout et tout...

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- Bonsoir, ma chérie ! Quoi de neuf ?    

- 'soir, mon amour ! Rien de neuf...  

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Publié le 14 Septembre 2013

Six mois...

Six mois à préparer cette expédition. Six mois à nous pencher sur des cartes, à faire des calculs et à établir la liste du matériel indispensable. Six mois à suer sang et eau dans cette fichue salle de sports ou sur des chemins escarpés afin d’être au mieux de notre forme. Six mois à prévoir vaccins, boîte de secours, visas et  autorisations. Six mois à visualiser des films tournés par d’autres passionnés. Six mois d’attente, d’espoir, de complicité.

Six mois durant lesquels le ventre de la Terre s’apprêtait à cracher ce magma que nous observons à présent du bord du cratère et qui nous émerveille.

Six longs mois et une petite poussée de la main dans ton large dos me venge enfin de ton infidélité avec cette beauté aux cheveux de braise.

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Peinture : William Chrismas (clic)

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Publié le 6 Septembre 2013

Pépé fait claquer sa langue de bonheur - crénom c’est bon ! - puis il dépose son verre d’un petit geste sec, aussi sec que le jus ambré coulant dans son corps.

- Il faut que j’y aille à présent !

Il est toujours pressé, Pépé.

Pépé, c’est le papa de Papy, le papa de mon papa.

Mon pépé il m’appelle "salut la jeunesse" alors que moi, c’est Arthur mon prénom.

Il sent bon Pépé ! Quand il m’embrasse tout en marmonnant - salut la jeunesse, aïe mon dos, la terre est basse - c’est toute la montagne qui apparaît et puis ça pique mes joues.

La montagne je connais bien. Papy m’y emmène en promenade. J’aime bien sentir l’odeur des vaches et des fleurs. Le sapin aussi, j’aime beaucoup. Mais pas les bouses, beurk !

Quand Pépé est reparti pour "faire son tour des chapelles" comme il dit, Maman enferme la bouteille dans l’armoire en secouant la tête… - ton grand-père, elle dit à Papa en soupirant, il a la gorge raide.

Moi, je ne sais pas encore si je ressemble à Pépé. J’crois pas, parce que lui, vu son grand âge, c’est pas "salut la jeunesse"… mais j’essaie de faire claquer ma langue, même que j’ai déniché dans la chambre de mes parents une jolie petite bouteille et que je vais tenter de l’ouvrir pour goûter au bon jus.

Crénom, ça sent bon comme tout le jardin de Mamy en été.

Hum, hum !

Bouah ! C’est dégueu et ma langue elle claque pas !

Mais comment il fait Pépé ?????

- Arthur, mon nouveau parfum !

Ouille, c’est mal parti, je ressemblerai jamais à Pépé… Crénom, j’ai mal au ventrrrre !!!!!!!!!!!!

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Publié le 30 Août 2013

                    J’avais 22 ans quand j’ai rencontré Marc et j’ai de suite su que ce serait lui mon grand amour. C’était jour de kermesse au village, jour de course pour les cyclistes amateurs et à la deuxième place sur le podium Marc brandissait fièrement le bouquet de fleurs que je lui avais offert au nom du comité des "Pédales Joyeuses" J’en fondais d’émotion tout en ignorant superbement le vainqueur.

Tous les dimanches, en bonne supportrice, j'ai accompagné mon amoureux lors de ses déplacements sportifs. A chaque fois, il obtenait  la seconde place et j’en étais de plus en plus fière. Nous nous sommes mariés un deux février, période de trêve, juste avant la reprise des entraînements. Mais bien vite Marc a délaissé les courses cyclistes pour être davantage présent à mes côtés. Au fil des saisons le beau tandem bordeaux que nous avions acquis nous menait  par monts et par vaux. Marc à l’avant et moi confiante, installée sur la selle arrière, je voyais son dos puissant. Quel fameux binôme  nous formions !

L’hiver, quand le froid nous empêchait de pratiquer notre loisir préféré, nous nous tenions des après-midi entiers blottis l’un contre l’autre à écouter Simon et Garfunkel, Stone et Charden, Native, les Blues Brothers, Sonny et Cher, Niagara et combien d’autres duos. Parfois, l’un de nous entamait le beau poème de Paul Eluard "Nous deux " et en alternance, nous récitions ces vers :

Nous deux nous tenant par la main
Nous nous croyons partout chez nous
Sous l’arbre doux sous le ciel noir
Sous tous les toits au coin du feu
Dans la rue vide en plein soleil
Dans les yeux vagues de la foule
Auprès des sages et des fous
Parmi les enfants et les grands
L’amour n’a rien de mystérieux
Nous sommes l’évidence même
Les amoureux se croient chez nous.

Ces couples nous ressemblaient, étaient nos doubles. Je garde de cette période un souvenir lumineux.

Et puis, et puis… Après deux ans de délices à deux, Marc a parlé d’un enfant, d’un petit être bien à nous, à protéger et à guider dans la vie. Les nuits nous réunissaient avec ardeur, jamais, nous n’avions connu une telle osmose. Marc était tout à moi, j’étais tout à lui. Les mois se sont succédés dans cette frénésie de nos corps jamais rassasiés mais toujours l’échec se signait en lettre de sang.

Marc en était désespéré et parlait de consulter des spécialistes. A chaque fois qu’il abordait la question je lui suggérais de patienter, de faire confiance à la fée Dame Nature. Alors, pendant deux jours il se résignait et puis le questionnement renaissait. Mon mari se montrait irritable face à mon calme apparent. Il rôdait autour de moi, ne comprenait pas mon attitude qu’il jugeait désinvolte.

S'il avait eu conscience de mon angoisse... !

En rentrant du travail le deux février, date de notre troisième anniversaire de mariage, alors que j’imaginais déjà la délicate senteur des roses rouges que Marc allait traditionnellement m’offrir, je l’ai trouvé affalé, morne, dans un fauteuil. A ma vue, il s’est redressé d’un bond et a brandi sous mes yeux effarés la plaquette entamée de pilules contraceptives tout en lançant d’un ton déçu : - tu m’as trahi !

Je n'ai point argumenté...

Quelques mois plus tard, le divorce était prononcé entre nous. Fini notre bel amour.

Jamais, je n’ai été à même de lui avouer ma peur d’être trois. Jamais, il n’aurait compris que seuls des jumeaux, garçons ou filles, m’auraient apporté le bien être, indispensable à mes yeux, de former une famille composée de paires d’individus totalement fusionnels. Avoir un premier enfant puis un autre je ne pouvais le concevoir. Qui aurait pu me garantir une grossesse fidèle à mon attente ? Personne !

Le sport, encore lui, m’a permis de surmonter ces moments difficiles. Avec Oural, magnifique husky aux yeux bleus, nous nous complétions à merveille. Oural en tête et moi reliée à lui par une longe élastique nous participions à toutes les compétitions de canicross de la région. Ces courses en pleine nature,  la rigueur dans le respect de l’équipe que nous formions, nos performances aussi, deuxièmes ce n’est pas rien, m’ont permis de retrouver un équilibre durable. Une nouvelle paire, unie dans la complicité, était née. Je me sentais bien dans mon coeur, bien dans mon corps.

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En ce vingt-deux février, les flocons de neige tels des milliers de pétales offerts par le ciel  célèbrent mon anniversaire. J’ai quarante-quatre ans. Oural, lui, gambade à présent là-haut dans les nuages et je ne l’ai jamais remplacé.

Depuis plusieurs années, je me retrouve seule avec moi-même. A quoi bon consulter un psy ?

A nous deux, je suis si bien.

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Publié le 9 Août 2013

La fresque

Il n’est pas malheureux, non pas malheureux ni triste ou tracassé. C’est ce qu’il se dit Charles en observant les personnages de la fresque qui garnit le fond de la petite boutique en plein air. Eux, les figés, le représentent-ils dans la foule du dimanche matin ? Ont-ils comme lui une passion ? Sous leurs traits, sévères pour les uns, guère plus vivants pour d’autres, sont-ils à son image ?

Charles soulève sa casquette, se gratte le haut du front qu’il a dégarni puis repose son couvre-chef sur sa tête chenue. Il ne faudrait pas prendre froid sous ce petit vent frais parcourant la brocante annuelle.

Assez philosophé pour aujourd’hui ! Charles réajuste ses lunettes, se détourne du dessin géant et plonge son regard vers les livres alignés sur les étagères.

- Mm, mm ! marmotte-t-il, de temps à autre, signe chez lui d’un intérêt certain.

Pas encore lu celui-ci, ni celui-là et pourtant ses nombreux livres accumulés au cours des années se sentent à l’étroit dans sa bibliothèque uniquement dédiée aux ouvrages traitant du moyen-âge. Le dernier volume, Charles l’a reçu en cadeau de son petit-fils à Noël et depuis, il l’a relu trois fois.

Ses mains saisissent les bouquins, les feuillettent puis les reposent délicatement habituées qu’elles sont à côtoyer ces fidèles amis. Le vendeur l’observe, essaye d’entamer la conversation mais Charles, pour toute réponse, se contente de quelques "mm" et il poursuit sa lecture.

Quand la cloche de l’église sonne les douze coups de midi, Charles s’ébroue, un brin éberlué du temps qui s’est écoulé si rapidement. Il faut rentrer, Jeanne, sa vieille amie, l’attend pour déjeuner comme chaque dimanche depuis… depuis quand ? Il ne le sait plus…

A regret, il caresse une dernière fois la couverture des livres, indifférent au regard désabusé du brocanteur.

Non, Charles n’est pas malheureux. A peine est-il frustré que le montant de sa retraite ne lui permette plus de s’offrir aussi souvent qu'il le voudrait un livre fût-il de seconde main. La cuve à mazout à remplir pour l’hiver prochain, les notes de pharmacie, celle de la réparation de la toiture sont ses priorités.

En se réinsérant dans la foule Charles se dit que quoi qu’il en soit personne ne lui enlèvera jamais son intérêt pour les livres historiques, jamais il ne fera partie des désabusés.

Et, serein, il laisse derrière lui la fresque et ses géants figés.

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Publié le 18 Juillet 2013

L’endroit est idéal pour poser mon collet. C’est qu’en cette saison ils adorent venir cueillir des myrtilles. Il n’y a plus qu’à patienter.

Comment va-t-elle l’accommoder cette fois ci ? A la moutarde et à la crème ou alors comme je le préfère, accompagné de pruneaux et baignant dans une sauce relevée de cognac, de vinaigre et de sirop de Liège, … mmm… un vrai régal, j’en salive déjà.

Plus de bruit en voici un qui s’approche. Encore un petit pas… encore un… ça y est, le voilà pris au piège. Vite, un coup sec du plat de la patte dans sa nuque… hé, mais c’est qu’il se démène le bougre…beau spécimen au membre brandi par la peur… allons, laisse-toi faire.. Han ! Coriace cet humain mais j’ai enfin réussi à l’achever… ne me reste plus qu’à le saigner et le vider puis à le ramener à ma Lapine.

Demain sera jour de fête.

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Publié le 17 Juillet 2013

           

Ils étaient arrivés à un moment crucial de leur destin commun. Eux qui n’avaient eu que de très rares occasions de voir la mer s’envoleraient le lendemain vers un ailleurs bien au-delà de l’océan.

La décision de franchir le pas vers une autre vie n’avait pas été simple à prendre.

Elle, Guillemine, y était résolue depuis longtemps et jour après jour, par un lent travail de persuasion typiquement féminine, avait préparé le terrain dans l’esprit rétif de son mari.

Lui, Florent, la trouvait un brin folle, un tantinet hardie de vouloir bouleverser leur paisible train-train de retraités. Il tenait plus que tout à ses longues balades en compagnie du notaire du bourg qu’il secondait dans la gestion de son bois. Il n’était pas rare qu’ils y passent une semaine ensemble, logeant dans un cabanon branlant au cœur d’une clairière, se nourrissant des victuailles : lard, œufs, pain ou potage, préparées par Guillemine ou de champignons fraîchement cueillis qu’ils faisaient braiser ou réchauffer sur un vieux barbecue quasi rouillé. Cette vie de coureur des bois Florent n’était pas résolu à l’abandonner aussi il plaidait à son tour.

- Nous serons comme ces réfugiés désemparés qui, souviens-toi, ont parcouru nos routes naguère.

- Voyons, Florent, la guerre est bien loin maintenant. Après avoir pris un taxi, puis le métro ou le train, nous voyagerons installés confortablement dans un avion.

- Et que deviendrons nos meubles, ma mobylette, ta machine à coudre, ma collection de…

- Que sont tous ces objets en comparaison de nos enfants ? Il y a si longtemps qu’ils nous espèrent à leur côté…

L’argument faisait mouche. Florent se languissait de retrouver leur fille et son gendre exilés au Canada ainsi que leur fils qui les avaient rejoints depuis deux ans déjà avec sa famille. Quel âge avait à présent le petit Claudy ? Les lettres et les photos échangées ne faisaient que renforcer le sentiment d’éloignement.

Guillemine, toute à son projet, prenait quelques cours d’anglais auprès d’une voisine, tandis que Florent haussait les épaules quand elle récitait sa liste de vocabulaire. Love lui semblait le plus joli mot. Love, elle le berçait dans son cœur, coeur sur lequel elle pourrait bientôt étreindre à nouveau ses petits.

Quand les valises furent chargées dans le coffre du taxi, que le couple eut embrassé les voisins et même le notaire, Florent, d’un grand geste large, souleva son chapeau et salua une dernière fois sa belle campagne puis il cacha une larme furtive en s’engouffrant dans la voiture au côté de sa femme.

Guillemine et Florent vécurent de belles années au bord du lac Ontario. Florent retrouva là-bas de nouveaux grands espaces, si grands qu’il n’aurait pu l’imaginer et Guillemine, fière de sa progression rapide en anglais, nouait de nouvelles amitiés et régalait tout ce beau monde par ces talents de cuisinière.

Quelques fois, elle m’écrivit à moi, sa petite-nièce, et pour mon mariage, elle m’envoya une jolie nappe brodée. Sur les photos, leurs visages heureux faisaient plaisir à voir et j’y retrouvais l’œil pétillant de malice d’oncle Florent, celui qu’il avait quand il plongeait sa grande main calleuse dans la poche de son pantalon de velours pour m’offrir un caramel réservé à mon intention.

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Hier soir, une émission de télé présentait un reportage consacré à l’industrie textile jadis florissante dans notre région et qu’elle ne fut pas ma surprise de me sentir happée par un regard pétillant de malice. Du fond d’une archive sortie de je ne sais quelle boîte à trésor, Oncle Florent, disparu depuis des décennies, me faisait un dernier clin d’œil. Emotion !

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Publié le 10 Juillet 2013

Ma Lady

Une Lady c’est une grande dame. C’est Papy qui me l’a dit.

Papy, il fait des maquettes de bateaux. Oh ! Pas des jouets, non ! Des bateaux qui ont vraiment existé et qui ont vogué sur les océans.

Il suit des plans, il découpe des pièces, il les peint, les colle… parfois il jure un peu !

Normal parce que mon Papy c’est un navybotteliste. Zut, c’est pas juste… naviboteliste… encore faux… Bref, mon Papy il met les bateaux dans des bouteilles et c’est pas simple je vous l’assure. Y qu’à regarder une bouteille pour comprendre la difficulté de faire passer toutes les pièces par le goulot.

 

J’aime bien observer Papy quand il bricole mais il faut que je me taise et ça, c’est aussi difficile que d’introduire la coque dans la bouteille.

Papy, on dirait qu’il a vécu en Asie tellement il utilise facilement les longues baguettes avec lesquelles il manipule les petits bouts de maquette.

on a rigolé !En définitive, on a demandé une fourchette au serveur.

 

Une Lady c’est donc une grande dame. Alors, il fallait une grande bouteille et Mamy elle a un peu rouspété. Elle a dit à Papy – ton hobby, te pousse à boire mon ami !

C’est marrant qu’elle l’appelle – mon ami ! Mais peut-être qu’elle est un peu jalouse sans oser le dire. Parce que franchement Lady of Havenel c’est quand même un nom qui en jette alors que ma Mamy s’appelle Francine comme la farine.

 

Aujourd’hui, c’était le dernier jour des vacances et aussi la fin de la construction du Lady of Havenel.

Papy, il est super ! Avant que je le quitte pour plusieurs semaines il m’a offert la maquette sur son support et je vais ainsi pouvoir l’installer sur l’étagère de ma chambre.

Quand Mamy m’a embrassé, j’ai bien vu qu’elle souriait ; sa rivale s’en allait avec moi. Alors, tout doucement, je lui ai chuchoté à l’oreille – tu sais Mamy, c’est toi la plus belle ! Et elle m’a serré, fort, fort, dans ses bras.

Mamy, c’est ma Lady !

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