Publié le 9 Juillet 2014

              

Isaac Cordal - clic

Le petit homme a découvert le cadre un lundi matin. Un de ces lundis où les épaules ploient encore davantage à la simple idée de reprendre le boulot. Tout au long des trottoirs les gens affairés ou amorphes se croisaient, se décroisaient, tissaient immuablement la trame des pauvres besogneux.

En s’arrêtant net face au mur, il a fait un accroc dans ce canevas si précis mais aussitôt les entrelacs avaient repris de plus belle, gommant la maladresse du petit homme. Lui, figé, n’a vu que la peinture surgie comme par magie entre le bois travaillé du vieux cadre oublié la veille par quelque brocanteur pressé de remballer sa marchandise. Négligés la triste façade lézardée, les fissures et les cloques ; disparus la monotonie, le gris triste et le beige pisseux ; la représentation des tournesols emplissait à elle seule l’espace.

Bousculé par un quidam le petit homme, sourire aux lèvres et cœur en joie, s’est remis en marche vers son lieu de travail et tout au long du jour, la simple évocation des fleurs jaunes a ensoleillé le décor tristounet du bureau où il œuvrait. Et ainsi, le petit homme saisi d’une saine curiosité s’est, jour après jour, délecté de la surprise réservée par le cadre. D’une mystérieuse Joconde à une Marylin plus star que jamais, d’une nativité à une origine du monde, du bombardement d’une ville à une entrée triomphale, d’un cri à une vague, du cubisme au pointillisme, la variété offerte à son regard était sans limite.

Un jeudi d’avril, des montres ramollies ont semblé le défier. Intrigué, le petit homme a jeté un coup d’œil à droite, puis à gauche. Rien d’anormal cependant, le temps s’écoulait comme il le faisait d’habitude et les humains aux alentours persévéraient à tisser leur trame. Nul ne semblait apercevoir ni le vieux cadre de bois, ni les montres qu’il délimitait.

Le petit homme a réfléchi toute la journée et toute la nuit. Le vendredi, l'arbre de vie entouré par le cadre l’a conforté dans ses pensées : il était l’heure de prendre du temps pour lui, de faire ce dont il avait toujours rêvé sans en avoir le loisir. Sans cogiter plus avant, il s’est présenté à la porte du bureau de son chef de service et a remis sa démission qui a pris cours sur-le-champ.

Avant de reprendre le métro pour la dernière fois le petit homme a décidé de décrocher le cadre du vieux mur et, comme il ne manquerait à personne, de l’emporter chez lui mais à son grand étonnement il avait disparu. Questionnés des ouvriers installant un échafaudage ont répondu en lui lançant un regard moqueur : Un cadre ? Quel cadre ? Nous sommes là pour ravaler la façade. Pas de cadre ici !

Le petit homme s’en est allé le cœur un peu triste mais la déception a été de courte durée et son temps s’est dorénavant écoulé entre chevalet et tubes de peinture à l’huile.

A coups de pinceau décidés, sans aucune maladresse, le petit homme métamorphosé en artiste a pu ainsi pendant de longues années tisser la trame heureuse de sa vie.

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Mil et une - semaine 28 - 2014- clic

Tisser la trame
Tisser la trame
Tisser la trame
Tisser la trame
Tisser la trame

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Publié le 8 Juillet 2014

Quand j’aurai rangé le grenier…
Quand j’aurai…
Quand…  
Quand j’aurai rangé le grenier, me serai dépouillée des souvenirs accumulés ; quand je connaîtrai tous les mots de chacune des langues de la Terre et qu’avec tous je pourrai communiquer ; quand mes souliers seront usés de tous les voyages effectués, de tous les sentiers foulés ; quand j’aurai lu tous les livres des bibliothèques, des plus poussiéreux aux pages écornées à ceux à l’encre encore fraîche ; quand de toutes les fleurs j’aurai fait des brassées de bouquets à suspendre aux portes des maisons ; quand les sons les plus assourdissants ne seront plus que douce mélodie ; quand, au hasard, les dés lancés auront montré toutes les facettes de ce monde ; quand tout cela et que ma soif sera intense, j’irai m’abreuver à la source de mon enfance puis je gravirai la colline où là, immobile, l’Oiseau sacré m’attendra. Sans un mot je le saluerai et blottie entre ses ailes je m’évaderai en abandonnant ici bas toutes mes peurs, toutes mes rancoeurs, tout le fiel de mon coeur.
 
La dernière phrase terminée, le dernier mot lu, le roman me laisse troublée, je n’arrive pas à me détacher de cette femme étrange. Elle semble avoir pris possession de ma pensée, s’être incrustée profondément dans mon âme. Elle est moi et je suis elle. Où est la frontière entre la réalité et l’imaginaire ? Comment l'auteur a t-il pu décrire à ce point ce que je ressens ?
 
Doucement je referme le livre et j’ai la curieuse sensation de m’emprisonner dans un labyrinthe de mots, dans un dédale de vocables qui tous m’appellent et chuchotent mon prénom. Je suis happée, aspirée par des tourbillons de vent, mes cheveux dénoués flottent sur mes épaules, mes paupières clignent sous l’effet de la brusque lumière apparaissant au loin et mystérieusement je me retrouve installée sur le dos doux et soyeux de l’Oiseau sacré.
 
En dessous de nous défilent toutes les contrées de la Terre, des lieux de joie ou de misère, des régions parcourues jadis en quête d’inaccessible et de renouveau, des endroits où j’espérais découvrir l’entente et la complicité et pourtant des dunes du Sahara ivres de soleil aux confins des steppes arides, de la forêt amazonienne à la végétation luxuriante aux sommets enneigés de l’Everest, du Nord au Sud, de l’Arctique à l’Antarctique, de la mer de Corail aux mers intérieures, partout, je n’avais trouvé que des peuplades fières et arrogantes.
 
Mais à présent je ressens toute leur richesse intérieure, toutes leurs valeurs. Je savoure leurs dialectes riches de mille subtilités, leurs coutumes qui remontent parfois à la création du monde et je comprends que la fierté et l'arrogance étaient en moi seule. Du sol, me parviennent des musiques métissées, des odeurs mélangées de cannelle et de vanille, de jasmin et de roses et toujours l’Oiseau sacré poursuit son vol vers la lumière. Il me conduit des jardins de Babylone au Mont des Oliviers, survole la bibliothèque d’Alexandrie et tous les récits anciens pénètrent en moi ; je deviens universelle.
 
Une voix de femme chante à mes oreilles, la lumière devient plus intense, je suis lumière, je connais enfin la plénitude. Je suis débarrassée à jamais de mes angoisses et de mes questionnements. La musique, la voix, l’oiseau, la lumière... le radio réveil...
 
… - Il est 6 heures 20’ et comme Patricia Kaas vient de le chanter, nous entrons dans la lumière d’une matinée que le service météo nous promet ensoleillée. Voici à présent des nouvelles des routes...
 
J’ouvre les yeux et j'aperçois la lampe de chevet allumée, les tentures agacées par une légère brise et sur le parquet le livre qui a glissé de mes mains lorsque je me suis endormie. Je tends le bras pour le ramasser et mes doigts effleurent une matière douce et soyeuse.
 
Cette nuit, l’Oiseau sacré a signé mon rêve de sa plume. (réédition sur ce blog)
 
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Pour la semaine 27, le site Mil et une nous proposait comme sujet d'écriture une peinture de

Claude Théberge...

... et je suis tombée en amour des oeuvres colorées et pleines de vie de ce grand artiste canadien.

Je vous convie à découvrir son univers via les liens suivants :

- page facebook : clic

  - site officiel :  clic 

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Publié le 16 Juin 2014

Pedro, ce n’est pas mon père, pas vraiment...

Quand il me dit "fils" je vois pourtant briller ses yeux.

Moi, je m’appelle Rana. C’est Pedro qui m’a donné ce surnom quand il m’a trouvé dans un fossé, là-bas dans le Nord, au bord d’une route lointaine.

- Couché sur le ventre, les membres écartés, et trempé par la pluie, tu ressemblais à une petite grenouille, fils !

Pourquoi passait-il par-là ? Qui m’avait abandonné, seul, dans la nature ? Que de questions j’ai pu poser à Pedro !

- Fils, c’est le destin qui nous a réunis toi et moi ! Ne sommes-nous pas heureux ?

Pedro est un incorrigible bavard quand il s’agit de sa passion, le spectacle.

- Que de bonheur, fils, quand les gens applaudissent ou quand les sourires illuminent les visages des enfants. N’avons-nous pas un métier merveilleux qui nous mène de bourgade en bourgade? Dès l’instant où nous enfilons nos costumes de scène nous sommes les rois !

Oubliées les heures d’entraînement quotidien, les douleurs musculaires ou les repas aléatoires… Pedro ne retient que le souffle court des spectateurs aux instants les plus périlleux, les éclats de rire, l’incrédulité ou l’ébahissement face aux tours de magie, les mains frappées à la cadence donnée par le trompettiste, le silence imposé par le roulement de tambour…

Oui, Pedro est un incorrigible bavard…

Mais Pedro se tait quand je maquille son visage…

Pourrais-je aujourd’hui le regarder dans les yeux ?

Violetta, tour à tour écuyère, danseuse, équilibriste, dresseuse de chiens… Violetta, mon amie, ma confidente, m’observe dans le reflet du miroir. Je sens son regard posé sur moi, son interrogation. Ma main tremble. Le pinceau dessine un sourire étrange sur la face enfarinée de Pedro. Le sourire dérisoire qu’il fera demain quand il s’apercevra de mon départ ?

Comment pourrais-je lui dire que je le quitte pour rejoindre ce Nord que m’a décrit Arturo, le peintre qui nous a accompagné pendant quelques jours ?

Comment lui faire comprendre que je veux connaître ces gens auxquels, paraît-il, je ressemble tellement ?

Mais surtout, surtout, comment lui avouer mon désir de rencontrer ce personnage de légende, ce Buffalo Bill ?

Pedro connaît-il son histoire ? Pourrait-il comprendre mon espoir de suivre un jour la troupe de cet ancien chasseur de bisons sur les routes et qui sait au-delà des mers ?

Violetta fredonne. Le chien renifle, s’ébroue.

Je me détourne, troublé, et range le pinceau.

- En piste, les enfants ! dit Pedro.

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Pour Mil et une - clic  -  Peinture de Arturo Michelena - clic

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Publié le 14 Juin 2014

C’est un mot, un petit mot étrange

Eux seuls connaissent sa signification et la savourent

Eux seuls…

 

Ce petit mot est un bijou précieux

Ils le portent souvent, pourtant nul ne le voit

Le murmurent et sont seuls à le percevoir

Son étymologie reste un mystère.

Il ne dérive d’aucunes langues connues

Ne peut se nommer code ni sésame

 

C’est un mot, un petit mot étrange

Eux seuls en jouent, l'échangent, le font vivre.

Eux seuls…

 

Ce petit mot les rend uniques dans la foule

Il se tapote sur un clavier

Se dit avec les yeux ou se susurre au creux de l’oreille

Et à chaque fois les trouve impatients

De rejoindre enfin le pays sans tabou

Où toute traduction est inutile

 

C’est un mot, un petit mot étrange

Il les mène à l’osmose des corps et des cœurs…

Eux seuls… Eux deux !

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Pour Mil et une - clic - sujet semaine 14/2014 - mot intraduisible

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Publié le 28 Mai 2014

          

             Le Roi Arthur est en partance, le Roi Arthur prend son essor. A bord de son navire il me convie et vers le pays inconnu d’outre mer il m’emmène. Du haut du pont, accoudé au bastingage, il défie sa cour se morfondant sur le port. Nul n’est avisé de la destination, nul ne connaît la durée de son voyage. Le Roi Arthur donne l’ordre d’appareiller et dans le ciel les mouettes rieuses le saluent de leurs cris joyeux "bon voyage Sire, bon voyage… bon voyage… bon voyage…"

A bord, le Roi Arthur se meut comme un vieux marin, à bord le Roi Arthur est  Capitaine. Il sifflote un air guilleret puis d’une voix tranchante lance ses directives : "que l’on nous apporte des rôts saignants et des fruits juteux, deux pintes de bière d’épinettes et que l’on nous laisse seuls"

Le repas est à présent terminé. Dans le château arrière tout est calme hormis le léger roulis et les bourrasques du vent du large si inhabituel pour nous. Il nous enivre comme le ferait un alcool fort, déjà nous perdons le contact avec le monde d’avant. Un marin au faciès crapuleux et torve entre dans la cabine ; sans un mot il dessert la table. Sur un geste de son souverain, il l’aide à se déchausser de ses lourdes bottes de cuir fauve puis va quérir dans une maie un plat de sucreries préparées tout spécialement par le confiseur du palais. Après l’avoir posé sur une table basse il me lance un sourire narquois et s’éclipse discrètement. A nouveau nous sommes seuls Arthur, mon oncle, et moi. 

Le Roi Arthur m’attire alors tendrement vers sa couche. Il n’y a aucune ambiguïté dans notre relation et tandis qu’il s’allonge, je m’installe sur un tabouret à ses côtés.

"Petite sers-toi" dit-il en désignant les friandises.

Ces mots à peine prononcés, il baille et s’endort d’un sommeil profond. Décontenancée par son comportement, je me laisse tenter par les sucreries mais sitôt la première bouchée avalée, je sombre à mon tour dans un état léthargique.

Tout semble bleu et étrange. En sourdine, j’entends une voix intérieure, obsédante à force de chuchoter "Sixièmement, sixièmement…

Sixièmement, Arthur est condamné à oublier la Reine Fine. S’il vient à désobéir à cette sentence, il sera procédé à son déboulonnage immédiat et il sombrera dans un sommeil irréversible. Quoi qu’il arrive, aucune mesure dérogatoire ne pourra être prise en sa faveur"

Le Roi Arthur dort et je m’enferre dans ma rêverie bleue.

Le Roi Arthur dort, je dois le réveiller, je dois le ramener vivant vers ses terres d’origines.

Le Roi Arthur dort et je bataille pour sa survie.

Je dois...

Je dois ! 

C’est à présent la voix de mon oncle qui prend possession de moi. 

"Petite ne t’entête pas, je veux rejoindre la Reine Fine par-delà les mers. Conduis-moi... conduis-moi..."

Le Roi Arthur est en compagnie d’une femme inconnue ; je les vois, ils sont lumineux et rayonnent de bonheur.

Qui est cette dame ? La Reine Fine ?

Tout se trouble, mes oreilles résonnent de sons les plus étranges.

"Madame, c’est l’heure des soins"

La voix de l’infirmière m’extrait de la torpeur dans laquelle je me suis engluée. Etendu inconscient sur le lit d'hôpital, oncle Arthur lutte pour le sixième jour consécutif.

Combien de temps va-t-il encore résister à l’appel de la Reine Fine ?

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Mon Roi Arthur a rejoint la Reine Fine un certain 28 mai...

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peinture - James Archer

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Publié le 24 Mai 2014

"Georges Simenon accueille le commissaire Jules Amédée Maigret"

Ah ! Jules Amédée, je suis heureux de vous voir. Installez-vous, mon cher. Non, je ne souffre pas de la chaleur mais je vous en prie, mettez-vous l’aise. …

Jules, je vous connais parfaitement et je m’aperçois que quelque chose vous tracasse. Comment ? Fumer la pipe vous attire désormais des regards courroucés ? Voyons, Jules Amédée, ce n’est pas vous qui allez prendre ombrage du qu’en dira-t-on ! Regardez-moi, personne ne me fait de reproches, bien au contraire les braves gens s’assoient à mes côtés, voire sur mes genoux pour me faire un brin de causette.

Des selfies ? Et bien oui, des selfies avec mes lecteurs ! Il faut vivre avec son temps Jules ! C’est cela qui vous tracasse ? Oui, tout évolue… l’ADN ? Oui, Jules, je connais, et Internet aussi. Tout va trop vite ? Trop de brutalité, de sang ? Allons, mon cher commissaire, vous avez la nostalgie de votre époque mais que diable, mon ami, le monde est toujours aussi passionnant et croyez-moi, d’ici, j’ai tout le loisir d’observer les mœurs des contemporains. J’engrange, Jules, j’engrange…

Et comment va Madame ?

Oh ! Oh ! Jules quelle flamme tout à coup ! Aurais-je titillé l’endroit qui vous chagrine ? Elle espérait prendre quelques jours de repos à Cannes ? En plein festival, avouez, ce n’est pas à recommander. Oui, oui, je le reconnais, votre épouse a du caractère sous son aspect effacé !

Et ? Et.. ? Ne me dites pas qu’elle ressent soudain le désir d’être sous les feux des projecteurs. Si ? Que je lui explique pourquoi vous n’apparaissez pas dans "La chambre bleue" ? Mais Jules Amédée vous avez plus de cent autres récits à votre actif. Non, commissaire, bien qu’auteur je n’ai aucune influence sur le choix d’un réalisateur. Allons, cher ami, souriez, nous sommes filmés par des touristes japonais !

Qui sait, peut-être serais-je invité au Palais des Festivals le soir de la remise des César. Promis, Jules Amédée, je vous raconterai !

Remettez mon bonjour à Madame Maigret…

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"La chambre bleue" de Georges Simenon

Film de Mathieu Amalric en lice au Festival de Cannes - clic

Banc George Simenon de l'artiste Roger Lennertz - Liège - Photo Mil et une - clic

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Publié le 19 Mai 2014

         

Hidari Jingoro >>> clic

         Comme à chaque fête des voisins, Madame Sibylle est arrivée en catimini et la dernière dans la cour de l’immeuble. Discrètement elle a déposé un plat de tiramisu sur un coin libre de la grande table servant de buffet et toujours aussi discrètement a déniché une chaise bancale pour s’installer à l’ombre. Autour d’elle les gens discutaient, un verre d’apéro à la main. Ici, des rires éclataient, là, une taquinerie pas bien méchante faisait sourire ou une discussion sérieuse permettait de confronter des avis divergents. Les enfants, costumés et grimés pour l’occasion, s’en donnaient à cœur joie, heureux de ce début d’une soirée à leurs yeux extravagante et si amusante. Goûter les pizzas de Monsieur Ramon, quel délice ! Et grappiller les cerises de Manuel, coupées le matin même dans le verger de son père, un pur bonheur.

Madame Sibylle ne perdait rien de cette effervescence quand la petite Chloé s’est approchée d’elle et a grimpé d’autorité sur ses genoux. Troublée, Madame Sibylle ne savait quelle attitude prendre. A dire vrai, c’était la première fois qu’elle côtoyait un enfant d’aussi près.

- Dis, Madame, pourquoi tu as une broche avec des singes ? Tu travailles au zoo ?

- Ce sont les singes de la sagesse.

- Pourquoi ils cachent les yeux ou les oreilles ou la bouche ?

- Allons, Chloé, cesse d’importuner Madame Sibylle. Va jouer !

Madame Sybille, pensive, est, comme à l’accoutumée, restée seule dans son coin. Quand, en fin de soirée, elle a rejoint son petit appartement au troisième étage une légère douleur dans la poitrine l’a fait grimacer mais aussi penser à la petite Chloé à la peau si douce. Ce petit tiraillement du cœur était-ce cela le bonheur ?

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Madame Sybille fut retrouvée morte au pied de son lit deux jours plus tard à la consternation générale de ses voisins.

… une dame si gentille, si discrète… jamais un mot plus haut que l’autre… oui, elle était seule dans la vie… peut-être aurions-nous dû nous soucier d’elle ? … Chloé me parlait encore hier soir de la jolie broche de la vieille Madame comme elle la nomme…

Et la vie reprit son cours. Une lointaine cousine, inconnue de tous, fit débarrasser l’appartement par une entreprise de vide-grenier et, en souvenir, offrit à Chloé la petite broche aux trois singes. Dans une malle, des dizaines de petits carnets à la couverture noire et brillante lui révélèrent le passe-temps favori de sa parente : l’observation minutieuse des mœurs et habitudes des locataires de l’immeuble. Disputes ou scènes violentes, retards, rendez-vous étranges, courriers suspects, ébats bruyants, ados à la tenue provocante, achats dispendieux, vacances, habitudes alimentaires… tout était répertorié par le nom des familles qui avaient successivement occupé les étages durant trente années.

Avec sagesse, la dame emporta discrètement les carnets et les brûla en songeant à la triste vie de Sibylle, sa cousine solitaire et si étrange.

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Pour Miletune

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Publié le 8 Mai 2014

Elle rêve éléphant.

Elle rêve éléphant, ivoire

Y voir plus clair

Clair de Lune

Luna-park

Parks Rosa >>> révolte

Volte-face

Face à face

Facéties saugrenues

Nuées d’oiseaux

Eau dormante

Menthe à l'eau

Eau de source

Ourse, la grande

Andes >>> chaman

Manuelle

Elle ?

Elle rêve éléphant, ivoire !

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( Eléphantus mystérius Neunin )

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Publié le 5 Mai 2014

- Contrôle des billets ! Mademoiselle ?

Une angoisse monte en moi. Pas de panique, tendre le titre de transport, ne pas lever la tête, reprendre le document, remercier.

Encore une privilégiée qui voyage en première. Elle n’a même pas daigné me regarder. Jolie, classe, mais snob ! Pas assez bien pour elle le petit contrôleur !

Le paysage défile, ne pas l’observer, ne pas entrevoir mon reflet dans la vitre, lire ou faire semblant. Encore deux heures de trajet. Cela fait si longtemps que je n’ai plus voyagé en public. Pourvu que personne ne s’installe à mes côtés.

- La place est-elle libre ? Vous permettez ?

La voix est virile, racée, polie. Une paire de Paraboot, impeccable. Un bas de pantalon en cachemire. Mes yeux rasent le sol du wagon. Au secours ! Je ne puis plus respirer ! Une échappatoire : les toilettes ! Je saisis mon sac et me précipite, les bords du chapeau repliés laissant les livres sur la banquette. Tant pis ! Ouf ! Je suis enfin en sécurité. Il fait si chaud. Les manches de ma robe collent à la peau. Je préfère l’hiver, emmitouflée anonyme dans des épaisseurs de laine. Un rien plus sereine. Un rien ! On frappe à plusieurs reprises à la porte.

- Occupé ! est ma seule réponse.

Peu m’importe, ils n’ont qu’à se rendre dans un autre wagon. Je ne bouge plus d’ici coincée dans ce cocon minuscule. 16 heures ! Le train arrivera bientôt à destination. Ma chère Marie sera-t-elle sur le quai comme convenu ? Quelle va être sa réaction ? Elle ne m’a plus vue depuis… Et la mienne ? Comment rester naturelle ? Prudemment j’entrouvre la porte des toilettes. Personne ! Mon sac en bandoulière, mon chapeau en avant sur mon front, je sors et j’attends l’arrêt du convoi.

- Mademoiselle ! Tout va bien ?

Trop tard ! Le contrôleur se penche vers moi, je ne l’ai pas entendu arriver. Et nos regards s’accrochent furtivement. Furtivement mais irrémédiablement. La pitié je n’en ai rien à faire. Je me hais ! Je le hais !

Mais surtout, surtout, je hais Martial, sa jalousie et son jet d’acide !

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Edgard Hopper pour Mil et une

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Publié le 20 Avril 2014

- Tu grandis trop vite, nous allons te poser une pierre sur la tête, a dit Maman.

Moi, je ne veux pas de pierre sur la tête c’est bien trop lourd et encombrant, alors j’ai saisi ma casquette rayée, mon blouson, et je me suis enfui vers ma cachette secrète au centre des buissons tout au bout du jardin. Une branche basse me sert de trône ou de monture quand je m’assieds à califourchon. Hue cocotte !

Mmm ! Ca sent bon la terre ! Papy dit que c’est de l’humus. C’est doux et tiède et humide et avec le bout de mes galoches j’aime y farfouiller. Parfois, je déniche un ver de terre ou un mille-pattes.

Mille pattes ? Mille, c’est beaucoup ! Heureusement, les animaux ne mettent pas de chaussures. Mille divisé par deux ça fait…euh… cent divisé par deux c’est cinquante alors mille… euh… cinquante et un zéro : cinq cents ! Cinq cents paires de souliers ! La maman mille-pattes en aurait du souci…

Pourquoi Maman veut-elle me poser une pierre sur la tête alors que ce sont mes orteils qui s’obstinent à sortir de mes galoches et décollent la semelle ? 

- Encore du travail pour le cordonnier, a soupiré Papa en me faisant un clin d’œil.

- Coin ! Coin ! Je suis un canard, j’ai des becs au bout des pieds. Coin ! Coin !

Quand je suis au dehors, je ne m’ennuie jamais. Il y a les pies bavardes et de nombreux moineaux et aussi Carroty, le chat du voisin. Carroty, c’est mon copain ! Il est roux comme moi et il me suit partout sauf au bord de la mare. Je crois qu’il n’aime pas l’eau…

Maman non plus n’aime pas la mare, elle dit que c’est trop dangereux pour les enfants alors je ne lui raconte pas mes escapades, ni mes découvertes. Sait-elle comment naissent les grenouilles ? Moi, je le sais ! Papy, à qui je confie mes secrets, m’a tout expliqué et au printemps, j’ai pu observer les œufs qui flottaient en grappe dans un coin de la mare et puis toutes les métos.. métaphoses…les changements, les branchies, la queue, le têtard qui devient grenouille et tout et tout ! Papy m’a aussi appris que les corbeaux croassent et que les grenouilles coassent. Les corbeaux, je les entends quand ils se disputent dans le champ et ce n’est pas très joli mais j’aime entendre les appels des grenouilles, ils sont tous différents. Certaines ont la voix grave comme celle de Papy, d’autres chantent quand il fait bien calme et que les copains ne jouent pas à faire des ricochets.

Pff ! Pourvu que Maman ne trouve pas de pierre ! C’est que j’aimerais grandir, moi, et devenir un biologiste comme le monsieur que Papy m’a montré dans un livre consacré à la faune sauvage. Bio, ça veut dire vie et moi, j’aime bien la vie et les animaux qui habitent sur la Terre. Je dois encore en découvrir tellement !

Comment faire si je reste petit ?

Et si je posais la question à Papy ?

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Peinture de Paul Peel - clic   Pour Mil et une - clic

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Publié le 14 Avril 2014

        En ces années là, le petit Léon vivait seul dans une ancienne maison entourée d'un vaste jardin. La quarantaine largement entamée, le brave homme jouissait d'une santé de fer si bien qu'après une journée de travail au garage du coin, il n'était pas rare de le voir s'activer jusque tard dans la nuit. C'est que depuis l'enfance, il avait la passion de la récupération en tout genre. Le moindre morceau de bois, le plus petit bout de tuyau ou de ferraille l'intéressaient et nombre de personnes faisaient appel à lui pour se débarrasser d'objets devenus encombrants à leurs yeux. Aussi, au fil du temps, les remises attenant à la maison s'étaient transformées en un véritable capharnaüm dont lui seul connaissait la logique de rangement.

Un matin de printemps, le petit Léon se sentit l'âme artistique, il s'empara d'une tôle et armé d'outils divers, il tritura, courba, fora et souda jusqu'à créer un échassier de belle prestance qu'il installa sous le saule bordant la mare. Encouragé par cette réussite, il multiplia l'expérience et bientôt le jardin fut décoré d'oeuvres des plus variées exécutées à partir de matériaux sélectionnés avec soin dans son bric à brac. Les promeneurs, intrigués puis amusés par l'originalité du lieu, s'arrêtaient, curieux d'en savoir plus et le petit Léon, homme jovial et de bonne composition, accueillait ce petit monde, heureux d'expliquer la provenance de telle pièce, la difficulté de tel assemblage ou la source de son inspiration. Le bouche à oreille agit comme à l'accoutumée et les commandes d'objets originaux affluèrent en si grand nombre qu'il abandonna son travail pour se consacrer exclusivement à son art.

Mais tout ce va et vient, toute cette réussite donnait des aigreurs à la grande Clémence qui de sa maison avait une vue plongeante sur le territoire de son unique voisin. "Pourquoi connait-il autant de succès, son jardin est envahi de vieilleries et tout y pousse à sa guise ? Par contre, pas une personne ne daigne jeter un regard sur mes beaux parterres et mes jolies rocailles !" se lamentait-elle cachée derrière ses rideaux.

Il faut savoir que la grande Clémence avait la maison et la parcelle de terrain les mieux entretenues à dix lieues à la ronde. Tout cela ne la rendait pas sympathique pour autant car son caractère envieux et acariâtre décourageait les plus optimistes. Le petit Léon la connaissait depuis l’enfance et un jour de marché il avait déclaré devant plusieurs personnes que Clémence, cette grande sauterelle, ne réussirait jamais à lui gâcher la vie. Elle avait beau lui faire des remarques acerbes sur son désordre ou l’épier à toutes heures du jour, il l'ignorait superbement.

Il était occupé à la réalisation d'un insecte géant aux grandes antennes lorsqu'il disparut mystérieusement. Les derniers à l'avoir vu étaient un couple d'amoureux en ballade. Ils déclarèrent l'avoir aperçu au haut d'un escabeau occupé à souder une pièce sur la tête de l'animal, introuvable lui aussi. La police fit une courte enquête et après quelques jours, l'artiste fut déclaré "parti sans laisser d'adresse" et l'affaire "classée sans suite". Dès lors, la propriété fut plongée dans un silence lourd et pesant. Aucun coup de marteau, ni de bruit de foreuse ou de joyeux sifflements n’égayaient plus les alentours. Des faits surprenants se manifestèrent, les oiseaux, habituellement nombreux dans ce petit paradis, désertèrent haies et arbustes, les branches du saule s’inclinèrent jusqu’à recouvrir la mare bientôt asséchée et du puit surgit une végétation luxuriante. Elle proliféra à une allure surprenante et anarchique, s’incrusta dans la clôture, s’étendit sur tout le jardin et monta à l’assaut des murs de la maison qui disparut sous une masse de plantes grimpantes aux feuilles immenses. 

Dans le pays, les gens observaient avec méfiance cette véritable jungle tout en contraste avec l’espace voisin, puis, comme rien d’autre ne se passait, leur attention se porta sur le comportement de la grande Clémence et les questions fusèrent : "Pourquoi ne se montre-t-elle pas ? Elle ne semble nullement tracassée ni peinée par la disparition du petit Léon ! Pourquoi ces plantes envahissantes s’arrêtent-elles de croître à la limite de son terrain et comment arrive-t-elle à maintenir tout en si bon ordre sans jamais travailler ?"

Un homme, amusé par ces interrogations, jeta malicieusement le trouble en déclarant : "C'est très simple, ce sont ses nains de jardin qui se chargent de tout le travail"  

Aussitôt, les esprits s’échauffèrent, les vieillards se souvinrent d’histoires troubles racontées jadis au sujet de la mère de la grande Clémence, des jeunes déclarèrent l’avoir vue rôder, un balai à la main et la mine effrayante, par une nuit de pleine lune, tandis qu’une dame faisait remarquer l’augmentation régulière des nains de jardin disséminés dans les parterres et les rocailles. Les cancans atteignirent leur paroxysme lorsqu'un enfant s'exclama en observant une statuette de plus près: "Regardez ce nain en salopette, il a le même regard que le petit Léon !" La pelouse fut alors piétinée par les plus curieux à vérifier ses dires. L’un d’eux lança, lugubre : "Croyez-moi, la grande Clémence est une sorcière, elle a envoûté le petit Léon et l’a transformé, tout comme ces malheureux, en nains de jardin. Assurément, elle les oblige à travailler pour elle chaque nuit» «Oui, surenchérit un autre à l’esprit lubrique, et elle en choisit un qu’elle attire dans son lit pour assouvir tous ses fantasmes !"

Inquiets et effrayés, ils s’encoururent chez eux non sans propager ces médisances de foyer en foyer. Pour calmer les esprits et faire taire les rumeurs, des policiers se rendirent le lendemain chez la grande Clémence mais à leur grande surprise, il la découvrirent morte, étranglée au beau milieu des parterres d’où s’étaient volatilisés tous les nains de jardin, ce qui relança une nouvelle enquête et plongea le village dans une période particulièrement troublée. Les médias s’emparèrent de l’affaire pour en faire la une de leurs informations et sans relâche les habitants furent questionnés. "A votre avis, qui est l’assassin ? La grande Clémence était-elle une personne étrange comme on l'affirme ? Quels étaient ses contacts avec son voisin ?  Est-il vrai qu'il la surnommait la grande sauterelle ? Etait-elle une amoureuse éconduite par son voisin ? Les nains de jardins se sont-ils vengés ? Possédez-vous des nains de jardin ? Vous aident-ils ?»

Et toujours il se trouvait une personne prête à répondre n’importe quoi, fière qu’elle fût de paraître au journal télévisé. Tout ce battage médiatique eut comme effet inattendu de faire monter la cote des créations du petit Léon et qui plus est, ses plus fidèles amis n'eurent aucun scrupule à céder à prix d'or les oeuvres offertes par l'artiste. Puis, petit à petit, l’énigme irrésolue lassa l'opinion et l'on se tourna vers un autre fait divers.

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De cette époque, il ne reste que cette histoire qui me fut contée lors d'un cocktail donné pour le vernissage d'une exposition-vente d'objets d'art insolites. J’y avais été conviée par quelques mots laconiques signés d’un grand - L - sur un bristol satiné. Poussée par la curiosité, je m’étais retrouvée parmi une foule bruyante dans laquelle circulaient des hommes de petites tailles distribuant une délicieuse boisson au goût légèrement amer. Un de ces hommes m’accosta gentiment en me présentant un verre et, alors que j'admirais un grand insecte en acier, il me confia la légende du petit Léon. De mon côté, je lui avouais être une passionnée de nains de jardin. Passion léguée, m’avait appris un notaire, par une grande-tante inconnue dont je venais d’hériter une vieille maison abandonnée depuis de nombreuses années. Ce petit homme au regard étrange m’écouta avec attention puis, sans un mot mais avec un sourire malicieux, il me quitta.

C’est ce soir là que, poussée par une sorte d'envoûtement, j'acquis, sans en connaître le créateur, ce bel insecte, vedette de mon jardin.

Qui me dira un jour d’où il provient ?

J'ai bien un petit soupçon mais pourtant le mystère reste entier et ma sauterelle continue à me faire rêver !

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sculpture : Alain Laboille - clic

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Publié le 26 Mars 2014

Monsieur Peer

         Comme tous les mardis monsieur Peer installe son échoppe en bout de marché, là où la chaussée s’échappe, heureuse, vers la campagne. Minutieusement il tend la toile aux larges lignes bleues et blanches sur les piquets de fer rouillés par le temps puis il garnit les étagères de bocaux et pots au contenu coloré. Pour achalander le client il ne manque pas de poser bien en vue devant le petit comptoir une ou deux sacs contenant une poudre odorante dans laquelle il est tentant de plonger deux doigts curieux.

Je vous en prie, dit monsieur Peer de sa grosse voix rocailleuse, touchez, goûtez, sentez… et vous passerez une journée en toute sérénité !

Monsieur Peer a hérité du commerce de sa mère qui lui a transmis tout le savoir-faire nécessaire à la fabrication des produits procurant des sentiments. La gamme est variée passant de l’incontournable sentiment d’amour au plus pointu sentiment de grâce.

Je suis marchand de sentiments ! Quelques grammes suffisent à vous faire ressentir la joie ou le désir, la peine ou la félicité ! Allons, messieurs, dames, découvrez de nouvelles sensations. Osez pour un moment l’espoir ou qui sait l’envie ! Votre vie peut en être transformée ! …le produit le plus demandé en cette saison est le sentiment de sécurité. Pressez-vous, m’sieurs, dames, faites-en provision avant la rupture de stock !

La petite balance ne chôme pas et les petits paquets de papier blanc bien ficelés glissent dans les cabas tandis que monsieur Peer, concentré, fait les additions sur son carnet. Quelques fois, un chaland passe et repasse devant l’échoppe, apparemment indifférent mais l’épicier, fin observateur, a tôt fait de repérer en lui le client gêné et mal à l’aise. Il déploie alors tout son bagout pour l’attirer au plus près et le mettre en confiance.

- Voyez ce sirop vert, il exhale le bien-être, puis plus bas, presque dans l’oreille du client, il murmure : que cherchez-vous ?

La demande est parfois surprenante cependant monsieur Peer se garde bien de porter un jugement et discrètement il fournit l’ingrédient demandé. Certains se justifient : c’est pour mon voisin, ma belle-mère, c’est pour mon chat qui fait des cauchemars, ma voisine Rosine…

 

Le temps passe vite et la cloche du beffroi sonne douze coups mettant le cœur de monsieur Peer en émoi. Midi ! C’est l’heure à laquelle se présente mademoiselle Dorothée, la comédienne réputée. Quels vont être ses désidératas ? En bon professionnel s’aura-t-il y répondre, voire la surprendre ?

Primesautière et coiffée d’un de ses chapeaux des plus originaux, la comédienne évoque un nouveau rôle dans lequel elle devra exprimer tour à tour l’horreur, la confiance, le dégoût, l’amour, l’insécurité, la pitié… D’un geste sûr, Monsieur Peer lui présente divers produits que mademoiselle Dorothée hume les yeux fermés. L’épicier, heureux, la dévore des yeux malgré la transformation qu’il sent s’opérer en lui. Sa tête ronde s’allonge vers le sommet du crâne où une excroissance pousse doucement et se garnit d’une feuille légèrement dentée.

La comédienne imprégnée de l’essence essentielle de tous ces divers sentiments se contente au final d’acheter pour un sou trois grains de succès et feint d’ignorer l’aspect débonnaire de l’épicier. Déjà elle est sur scène, déjà elle entend les rappels de ses admirateurs éblouis. Monsieur Peer la voit s’éloigner avec la sensation d’avoir été abusé. Il ne peut s’empêcher d’avoir un brin de ressentiment à l’égard de sa mère qui durant sa grossesse a dépassé la dose autorisée de poudre de bonté. Ainsi sont les mamans, toujours à souhaiter le meilleur pour leurs petits…

Le marché s’achève, l’épicier replie son étal tout en évaluant approximativement la recette du jour.

Une feuille dentée tourbillonne un moment puis s’envole au loin.

Quel sentiment nouveau monsieur Peer va-t-il concocter pour mardi prochain ?

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D'après la belle peinture de Jean Bailly (clic) proposée par Mil et une (clic)

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Publié le 16 Mars 2014

                       

Nuit de pleine lune, nuit d’affluence sur les pistes de ski.

Pour Loïc, le moniteur, comme pour les vacanciers qu’il encadre, la magie est au rendez-vous. Sous la clarté douce de la Lune reflétée à l’infini par les cristaux de neige tous oublient la fatigue de la montée en découvrant une montagne différente de celle parcourue en plein jour. Encore trois cycles lunaires, encore trois mois de travail quasi non-stop pour Loïc.

- Maman, c’est quand qu’on arrive ?

Elsa jette un regard dans le rétroviseur. A l’arrière du véhicule Romain s’ennuie.

- Encore deux heures de patience, mon cœur, et nous retrouverons Papa.

- Pff ! C’est long ! ……………je crois que la Lune elle nous suit…

- Elle suit sa route dans le ciel comme le fait le Soleil. Essaie de dormir un moment.

Loïc observe le firmament et pense à sa femme et à son fils qui sont en route pour le rejoindre. Pourvu qu’Elsa soit prudente, elle qui déteste conduire la nuit a choisi cette solution afin que Romain puisse se reposer. Dort-il à présent ?

- Maman, les dinosaures, ils ont vu la Lune et les étoiles ?

- Oui, bien sûr, la Lune est une vieille dame.

- Comme Mamy ?

- Bien plus vieille, crois-moi !

- Et les dinosaures, ils avaient un long cou, pourquoi ils n’ont pas croqué la Lune ?

- Parce que les dinosaures dormaient la nuit… toi aussi tu devrais dormir à l’heure qu’il est…

La descente est à couper le souffle et bien qu’habitué à l’exercice Loïc se laisse à nouveau emporter par la féérie des mille petites lucioles illuminant les villages, là-bas dans la vallée. Comme la vie pourrait être belle si… ce n’est pas demander la lune que de trouver un emploi stable… saisonnier dans la plaine l’été, saisonnier en haute montagne l’hiver, l’image pourrait paraître idyllique et pourtant…

- Maman ? Pourquoi Papa n’est pas cosmonaute, pourquoi il ne va pas sur la Lune ?

- La Lune est bien loin, mon chéri ! Tu sais, il suffit de la regarder et de penser que Papa la regarde lui aussi…

- Alors… alors… c’est comme un miroir ?

- Si tu veux ! Un miroir qui reflète notre amour…

- Alors, je vais la regarder jusqu’à la station si elle y va, elle aussi. Tu crois qu’elle aime le ski ?

Loïc extirpe de la voiture un Romain profondément endormi et le porte jusqu’au divan qui lui servira de lit pendant trois nuits. Elsa, fatiguée, s’étire longuement en murmurant : il vient de s’endormir, il a papoté tout au long du trajet…

- Nuit de pleine lune, nuit blanche, murmure Loïc en l’embrassant dans le creux du cou.

Doucement, les tentures se referment sur la nuit claire. L’heure présente est à l’amour et tant pis pour la conjoncture économique qui complique la vie et qui, comme un loup-garou, guette au coin du bois…

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Cliché Louis B. - pour Mil et une - clic

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Publié le 9 Mars 2014

                              

 "Aimer c'est regarder ensemble dans la même direction !"

C’était écrit en lettres dorée, Maëlle l’a lu l’autre jour, même que la carte de vœux était jolie avec sa petite dentelle blanche. Maëlle aime bien se glisser dans le fond du magasin pendant que Papa discute avec Nina la jolie libraire. Ce qu’elle adore par dessus tout, ce sont les cartes parfumées, la spécialité de la petite boutique. Elle les prend l’une après l’autre entre ses mains et les sniffe le nez collé au papier de cellophane. Muuum ! Que c’est bon !

- Maëlle, ne touche pas à tout ! gronde Papa mais c’est plus fort qu’elle, il faut qu’elle fouine dans les présentoirs ; d’ailleurs, quand elle sera grande et Nina très, très vieille, c’est elle qui vendra l’assortiment de jolies cartes et de journaux pleins d’encre odorante, de photos et de grands titres.

Regarder dans la même direction ? Oui, mais pourquoi c’est la fenêtre de sa chambre que fixe ce couple de mannequins installés, rigides, dans la vitrine d’en face ? Maëlle est troublée, il lui semble que ces mariés revêtus de leurs belles toilettes veulent lui faire passer un message. Maëlle les voit depuis que Papa et elle ont emménagé au premier étage d’un immeuble pas très joli. Avant, il y a bien un siècle, ils habitaient avec Maman à deux rues de là dans une maison. Mais, un beau matin ensoleillé, Maman est partie. Pfutt, envolée !

Elle n’est pas triste Maëlle, non pas triste, juste un brin intriguée. Ses parents ne devaient plus regarder dans la même direction et elle ne s’en est pas aperçue. Cela arrive aux Papas et aux Mamans de se séparer, elle le sait. A l’école, certains de ses copains et copines connaissent, eux aussi, des chamboulements dans leur quotidien. Faut s’y faire et puis elle a son petit Papa chéri tout à elle ! Chaque jour, il s’arrange pour venir la rechercher à l’école et la délester de son cartable bien trop lourd pour ses jeunes épaules.

- Allez, Maëlle, ne traîne pas, le feu va passer au vert, dit Papa.

Maëlle n’écoute pas. Absorbée, elle scrute l’étalage, le visage contre la vitre et les mains en appui sur le rebord en pierre. Quelque chose cloche, mais quoi ? Le grand chapeau posé au sol, bien trop grand au regard d’une enfant ? Les bras de la mariée dissimulés sous le voile ? Non, non ! Ses yeux vont du marié à la mariée, de la mariée au marié et l’étincelle jaillit. Maëlle sourit, elle a enfin compris le message et, en deux enjambées sautillantes, elle rejoint Papa et glisse sa main dans la sienne.

- Tu sais, Papa, c’est tout faux ce qui est écrit en doré sur la carte.

- Ah bon ! Quelle carte ? demande Papa.

- Celle que vend Nina, la libraire.

- Et que dit-elle cette carte ?

- Ben, que quand on s’aime, il faut regarder dans la même direction.

- Mum… Papa, prudent, ne commente pas.

- Moi, quand je serai grande et amoureuse, je me marierai, mais tu sais Papa, moi, mon amoureux, je le regarderai sans arrêt dans les yeux comme tu le fais avec Nina. Ainsi, on se verra et jamais on ne se quittera.

D’un hochement de tête, Papa opine et Maëlle, heureuse d’être comprise, serre fort, fort, la main de son Papa. Décidément, pense Papa, ma petite princesse m’épatera toujours, à huit ans, elle a tout saisi. Et, d’une pression de main complice, il se donne le feu vert pour l’avenir.

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Publié le 28 Février 2014

           

        Sœur Donatienne est pensive. Comment la Mère Supérieure a t’elle pu lui faire autant de reproches et lui suggérer vivement de présenter un profil plus humble ? Humble, sœur Donatienne l’a toujours été. Née à deux pas de la soue où vivotait un cochon malingre, chacun des jours de sa vie laïque n’a été que faim et misère et si depuis son entrée dans les ordres elle est désormais rassasiée et vêtue chaudement elle sait l’indigence de la population et son impuissance face à la rudesse des hivers. Est-ce manquer d’humilité que de chercher à soulager son prochain ?

Quand elle a su lire et écrire, grâce à la patience de sœur Bertille, sœur Donatienne s’est plongée avec délectation dans la lecture de "La Pharmacopée" cette grosse encyclopédie souvent consultée par sœur Marie-Esméralda, la pharmacienne de la congrégation, à qui elle sert de petite main. Quel bonheur de découvrir le nom savant de toutes ces plantes et simples qu’elle connaissait en grande partie grâce à sa grand-mère avec qui elle parcourait jadis la campagne. Combien de minéraux, de végétaux et même de petits animaux avaient-elles ramenés dans le minuscule logement familial ?

- Ne parle de cela à personne sinon nous serons traitées de sorcière et brûlées comme l’a été mon aïeule, chuchotait la grand-mère, et toujours elle s’était tue.

Peut-on, à présent que le temps avait passé, la blâmer d’avoir trouvé la formule de la pommade cicatrisante, celle-là même qui avait enfin guéri la jambe ulcéreuse de Madame la Marquise ?

- Encore à rêvasser, sœur Donatienne ? Secouez-vous ma fille, les fioles, mortiers et autres instruments et bassines sont à relaver, j’attends votre bon vouloir !

La voix de la pharmacienne a sonné, glaciale, et sœur Donatienne, l’esprit tout en questionnement, s’empresse de s’exécuter.

Sœur Marie-Esméralda prend-elle ombrage de la reconnaissance de la Marquise à son égard et du don généreux qu’elle a fait au profit du dispensaire ? Est-elle jalouse du succès du nouveau remède et de sa retombée bénéfique pour la communauté religieuse ? S’est-elle plainte de son travail auprès de la Mère Supérieure ? La religieuse s’en veut de ces pensées peu charitables et se promet d’en référer à son confesseur mais une petite voix en elle lui dit "tais-toi"!

Sœur Donatienne sourit en pensée au visage ridé de sa grand-mère et alors, simplement, humblement, elle rentre à nouveau dans le rang des petites gens.

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Henriette Browne - clic --- Pour Miletune - clic

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Publié le 23 Février 2014

Plus de cent chaînes télé à disposition et un tas de possibilités !

Son petit-fils a bien tenté de lui expliquer le fonctionnement mais Papounet ne s’y retrouve pas dans les touches de sa nouvelle télécommande.

- Pause, si tu veux interrompre l’émission le temps de répondre au téléphone.

- Ce bouton pour enregistrer une émission en direct.

- Celui-ci, Programme, pour découvrir les émissions par chaînes et programmer un enregistrement.

- Ici, pour lire un enregistrement. Là, pour avancer, là pour revenir en arrière.

- Back, bouton rouge, bouton bleu, bouton vert, bouton jaune.

- Changement de chaînes, couper le son…

- Touches de 1 à 10…

C’est bien trop compliqué ! Papounet n'a pas envie de faire d'efforts ! 

Il se contente d’allumer la télé flambant neuve que ses petits-enfants lui ont offerte pour son nonante deuxième anniversaire et il regarde comme tous les soirs le journal télévisé qui sera suivi aujourd’hui par Thalassa.

Ah ! Thalassa, il apprécie cela Papounet, c’est sa petite revanche sur Germaine. Bien sûr, il la regrette sa Germaine mais de son vivant il devait se sacrifier. Madame avait toujours un autre programme qui l’intéressait et lui, pour la paix du ménage, se contentait d’un Thalassa le vendredi où elle allait passer la soirée chez son amie.

Germaine ! Qu’est-ce qu’elle était belle sa Germaine ! Et vaillante aussi, toujours les mains occupées. Même le soir, quand les enfants étaient couchés et qu’ils écoutaient ensemble une émission de radio, elle s’activait à repriser le linge ou à tricoter un chandail. Quand la télé avait fait son apparition, tout le monde en parlait et, petit à petit, elle s’était installée chez l’un ou l’autre voisin. Pas chez eux, ce luxe n’était pas compatible avec leur budget.

Et puis, les enfants avaient grandi… Ils allaient voir une émission chez un ami, un cousin… et Germaine et lui se sentaient dépossédés de leur famille. Germaine avait compté les sous de son bas de laine, lui avait presté quelques heures supplémentaires et au bout de quelques mois la télévision trônait comme une reine dans le salon. A ses pieds, sa cour s’asseyait sur des coussins à même le parquet. Jacques, le plus jeune était préposé aux boutons de changement de chaîne, de volume du son, de variation du contraste du noir et blanc. Malgré sa petite taille, ses ainés rouspétaient : ta tête, Jacquot ! On ne voit rien ! Et Germaine disait : on doit bien voir les revers du veston alors l’image est bonne ! Les jours de brouillard c’était brouillard sur l’écran aussi ; plus moyen de capter quoi que ce soit et l’antenne sur le toit semblait bien inutile.

Le bruit de la pub sort Papounet de sa rêverie, il n’a rien vu du journal télévisé. Rien manqué non plus, le monde tournera toujours à l’envers. Avec un soupir il abandonne ses fantômes, dépose la zapette et se lève de son fauteuil pour ce qu’il nomme "sa pause pipi pour être fin prêt"

Dans un moment, Georges Pernoud l’emmènera vers d’autres rêves…

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Pour Mil et une - clic  -  Source image - clic

 

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Publié le 15 Février 2014

Cousine Berthe

         Cousine Berthe c’était la peste de la famille. Elle était entrée dans notre vie alors que mon père, complètement désorienté par le décès de Maman, était la proie idéale pour cette sexagénaire en mal de compagnie. D’un cadre à suspendre à un achat trop lourd à transporter, d’une nouvelle recette à découvrir à un mal de reins qui la clouait au lit, elle trouvait à chaque fois le prétexte pour l’attirer chez elle.

" Louis ceci, Louis cela" et Louis et sa voiture reprenaient peu à peu goût à la vie. Tant et si bien que pour le voir, nous étions contraints de les recevoir tous les deux.

 "Tu comprends, elle est bien seule" se justifiait Papa. 

Pas méchante, non, juste un rien accaparante cousine Berthe était aussi amatrice de bons vins, du moins le déclarait-elle.

"Hélas avec les médicaments que je prends ce n’est plus pour moi. Toi aussi, Louis, tu dois te surveiller. Mais pour vous, les jeunes, j’ai apporté un trésor"

Et de déballer fièrement une bouteille de Beaujolais nouveau de 15 ans d’âge.

Sous son regard attendri mon compagnon fut contraint de déboucher la merveille et de remplir nos deux verres.

"A votre santé, cousine Berthe"

Pouah ! Du vinaigre ! Quel calvaire de rester stoïques et d’avaler cette mixture.

"Le vin plus il est vieux, meilleur il est" commenta cousine Berthe ravie.

Déjà mon estomac criait grâce ! 

"Occupe-les" murmura mon compagnon et tandis que j’attirais cousine Berthe et mon père au dehors sous le prétexte d’admirer les parterres fleuris, il s’est précipité à la cuisine, a vidé la bouteille de Beaujolais dans l’évier, l’a rincée et après y avoir précipitamment transvasé le contenu d’une de nos bouteilles il nous a rejoint soulagé.

"N’est-ce pas qu’il est délicieux ce Beaujolais nouveau, enfin nouveau, hi ! hi ! je me comprends" minaudait cousine Berthe.

Mon père, frustré, le verre d’eau à la main, nous enviait sans mot dire. C’est qu’il aurait apprécié lui aussi de se délecter du trésor de Berthe.

Depuis cet incident lointain, il ne se passe pas un automne sans que nous ne dégustions un vin primeur à la mémoire de cousine Berthe et de son vinaigre.

"Santé Berthe !" 

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Publié le 30 Janvier 2014

Vole !

    - Quelle misère ! Vous avez-vous Monsieur Duval ce qu’ils ont osé nous installer comme décor sur ce minuscule bout de pelouse ? Comme je disais à…

La voix de Maude maugrée en bruit de fond. Jacky Duval, habitué aux papotages de son aide ménagère, la laisse exprimer toutes ses frustrations et bien qu’il apprécie sa compagnie bihebdomadaire il n’est pas rare qu’il soit soulagé quand elle referme la porte sur un "n'oubliez pas de me transmettre votre liste de courses"

Le bout de pelouse ? Bien sûr qu’il a pu l’observer à loisir, c’est le seul coin de verdure offert à sa vue. - L O V E - Quatre lettres colorées, géantes sur lesquelles viennent parfois se poser de trop rares oiseaux. Une statue abstraite et grise aurait-elle été plus attrayante ? En quelques jours, Jacky s’est attaché à cette oeuvre d’art bigarrée et assis à sa fenêtre il s’amuse avec les mots, les pimentant à sa guise : love, louve, olive, vélo…. Et surtout avec son préféré, celui qui lui parle au creux de l’oreille, l’invite à s’évader : VOLE ! Vole Jacky, vole !

Comme les distances sont courtes grâce à ces nouvelles ailes…

Vole, Jacky, vole !

Suis ces hommes et ses femmes cheminant depuis des siècles au travers des Pyrénées. Prends, comme tu l’as si souvent rêvé, prends ton bâton de pèlerin et fais-le tinter sur les pierres séculaires, redevient simplement toi-même au cœur de l’immensité.

Vole, Jacky, vole !

Engouffre-toi dans le métro, regarde défiler les stations, tu les connais par cœur, tu as tant de fois compulsé le plan des lignes et de leurs correspondances. Quelle destination vas-tu choisir aujourd’hui ? L’Etoile, Wagram, Montmartre ? Paris n’aura bientôt plus de secrets pour toi.

Vole Jacky, vole !

Retrouve ce coin perdu de campagne anglaise où tu avais logé jadis. Te souviens-tu de cette vieille grange à la porte vermoulue ? De Mary, cette jolie rousse, de vos baisers passionnés ? Aime Jacky, love ! Love, vole ! Aimer semble si loin. Voler est si bon. Quatre lettres et la vie se fait plus légère…

Un bout de papier, un stylo. Jacky de sa grande écriture note : - des aquarelles - un bloc de papier - des pinceaux... Il faudrait préciser, indiquer la qualité du papier, les numéros des pinceaux… Maud se débrouillera-t-elle pour lui dénicher ce qu’il désire ? Et si ? Oui, il va se risquer à passer commande par Internet, ce sera un premier pas vers la liberté. Jacky a soudain hâte de recevoir son colis, il est pressé de se remettre à peindre, de marier les coloris, lui qui depuis cet accident d’hélicoptère n’est plus, à ses yeux, qu’un numéro de sécurité sociale, un dossier d’assurance en suspens, un corps en partie inerte…

Vole Jacky, vole vers d’autres horizons !

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Montage photo Mil et une - clic

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Publié le 20 Janvier 2014

- Gilles, bon sang t’endors pas, écoute ! Tu les entends ? Sûr, ils arrivent, t’endors pas.

- J’entends rien, laisse-moi… c’est doux, j’ suis bien…

- Essaie de te glisser contre moi, nous aurons plus chaud, moi, j’ peux pas bouger.

- Aie … arrive pas ... soif, ma gorge brûle…

- La gourde, là, à ta droite, tends le bras… Gilles, je t’en supplie réagis, t’endors pas !

- Mmm…

- Les secours arrivent, écoute les chiens… et l’hélico, tu l’entends, Gilles, tu l’entends ?

- … entends des cloches … soif …

- Ouais ! Des cloches comme celles du Beffroi... Dis-moi, tu te souviens de nos virées dans les cafés de la Grand-Place... et du jour où nous avions dragué ce groupe de touristes espagnoles ?

- Vois … Martine … elle rit comme avant et même... elle danse … je .. je cours la rejoindre.

- Merde ! Gilles ne me laisse pas, écoute mieux je te dis... Gilles, réponds-moi…

- Pour … pourquoi elle danse ?

- C’est de bonheur, mon vieux, elle te retrouve enfin … Gilles ???... Gilles, je t’en supplie, ne t’endors pas, tu as raison, son rire résonne ! C’est elle, elle s’approche, regarde comme elle est belle dans sa robe légère, on dirait une fée et puis elle chante, sa voix tinte comme du cristal.

- Mmm, tes bras… serre-moi … je t’aime…

- Elle t’aime aussi Gilles. La preuve, elle est venue de si loin, juste pour toi. Tu avais raison, Martine est formidable, elle ne pense qu’à toi.

- Doux … bien ..

- Gilles ? Gilles ?... écoute...

Une chanson douce

Que me chantait ma maman

En suçant mon pouce

J’écoutais en m’endormant.

Cette chanson douce,

Je veux la chanter pour toi,

Car SA peau est douce

Comme la mousse des bois. clic

Le bruit du moteur de l’hélicoptère résonne enfin contre les parois et me sort de ma torpeur. Mes yeux brûlants fixent les aiguilles cassées de ma montre. Depuis combien de temps sommes-nous là ?

- Gilles, mon ami, as-tu résisté à son appel ?

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image : couverture du livre "La grammaire est une chanson douce" Eric Orsenna clic 

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Publié le 9 Janvier 2014

 - Où t’es Manu ? Cela fait une éternité que tu as quitté la table pour aller fumer une clope.

- Une clooope ? Nn...non Madame !

- Arrête, Manu, fais pas l’con…

- Non, Madame, j’suis pas con, je suis le grand ééé..é..chanson, c’est ta mère-grand qui me l'a dit…

- Manu, cesse avec tes chansons, il va bientôt être minuit…

- Minuiiiit chrét...tch'ien, c’est l’heure sollenneeeeelllllle !

- Flûte, Manu, la coupe est pleine, arrive !

- Noon Madame, la coupe est vide, d’ailleurs y a pas de coupe ici.

- Manu, si tu n’es pas sous le gui dans deux minutes, je rentre seule et tu te débrouilles !

- Ta…ta…ta mère-grand c’est ça qu’elle…qu’elle m’a dit, débrouille-toi, Manu, tu es mon grand…

- Manu, laisse ma grand-mère en dehors de tout cela. Tu me colles la honte devant toute la famille.

- Co…comment, la honte ? Moi, je me sa…sacrifie pour te plaire et...et faire le bon choix...

- Me plaire ?

- Ben oui, pour bien me tenir et tout et…et faire plaisir à ta mère-grand.

- Reflûte, Manu !

- Oui, c’est ça, pré…pare les flûtes j’a…j’arrive avec le..le champagne.

- Le champagne ?

- Ouais, j’en…j’en ai trouvé, un...un…un vrai délice…

- Et tu as trouvé cela où ?

- D…d…dans la cave b..b..bien sûr !

- Manu ! Plus qu’UNE minute !

- MON…MONSIEUR Manu, le gr…gr…grand échanson ! L’est bon le cham…champagne !

- Attends Manu, ma grand-mère me pose une question…

- Lindsay, sais-tu où est ton Manu ? Je lui avais demandé de remonter quelques bouteilles de champagne de la cave… Ah ! bon diou ! J’ai oublié ce fichu loquet qui n’en fait qu’à sa tête…ton grand-père en a déjà fait les frais, jadis !

Vite Lindsay, ton Manu doit être frigorifié !

- Comment ? Il pouvait t’appeler ? Tu boudes, mon petit cœur ?

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