Retours d'Afrique

Publié le 14 Octobre 2012

     

     A chacun de ses retours d’Afrique, le rituel était le même, notre père nous emmenait, mes frères et moi, chez monsieur Feys, le photographe de la rue d’Assembourg. La veille, c’était l’effervescence à la maison. Maman ne savait où donner de la tête entre un dernier repassage des habits du dimanche, l’envoi de mes frères chez notre voisin le coiffeur Henri ou la surveillance des bains dans une salle d’eau transformée en étuve. Notre père allait, lui aussi, se faire couper les cheveux mais également tailler la barbe qu’il portait longue et carrée.

Au matin, Papa était le premier à enfiler son costume sous les yeux de Maman qui invariablement grondait : Henri, tu devras bientôt passer chez le tailleur. Vois, tu ne sais plus fermer ton veston. Papa haussait les épaules en disant : Allons Joséphine, j’ai gardé ma taille de jeune marié – et il l’enlaçait. Maman souriait alors d’un sourire un peu crispé, incompréhensible pour moi.

Une fois tout son petit monde inspecté, notre mère faisait ses dernières recommandations : Tenez-vous correctement, ne vous salissez pas… Mais sitôt dans la rue, notre père était tout à nous.

 

- J'arrive à tes épaules à présent, bientôt je serai ingénieur comme toi, disait Jacques.

- J’aimerais faire de la danse classique, je m’exerce à faire des pointes, tentait Daniel.

- Et moi, je veux être peintre, décrétait Luc qui crayonnait sur tout.

- Et toi, ma belle ? demandait mon père

- Institutrice ! Je serai institutrice ! était ma réponse.

 

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Chez le photographe, mon père prenait la pose et nous nous serrions tous contre lui révélant ce besoin que nous avions de le toucher pour effacer le manque ressenti pendant ses longs mois d’absence.

Trois jours plus tard, la photo était installée sur le buffet de la salle à manger et était oubliée jusqu’au départ de Papa qui la glisserait dans ses bagages.

Ses six semaines de repos coïncidaient souvent avec nos vacances scolaires et si nos parents prévoyaient quelques sorties en famille, Papa nous réservait à chacun en particulier une journée ou une soirée pendant laquelle il nous emmenait où nous le désirions. Comme j’appréciais d’être sa petite reine du jour… et souvent c’était le musée ou le zoo qui m’attirait contrairement à mes frères qui ne juraient que par le sport.

 

Nils Dardel - Clic

 

Maman n’était pas oubliée et nous sachant sous la garde de sa sœur Marie, elle se faisait une joie de parcourir en galante compagnie les Galeries Lafayette. Elle était curieuse d'y découvrir les dernières nouveautés puis de dîner dans un bon restaurant avant d’assister à l’un ou l’autre spectacle.

 

Quand sonnait la fin du congé paternel, notre mère, triste que sa santé fragile l’ait obligée à rentrer en Europe avec Jacques tout bébé, préparait les valises les yeux boursouflés par les larmes tandis que Papa n’avait plus que son long voyage et son travail en tête. Après son départ, nous retrouvions, malheureux tous les quatre, notre petite vie calme rythmée par les lettres que nous recevions de notre père et par celles que nous lui écrivions tour à tour formant ainsi une sorte de chronique familiale qu’il conservait précieusement.

Maman, quant à elle, était nerveuse, stressée durant quelques semaines. Aussi le jour où je la surpris à confier par téléphone à Tante Marie : Ouf ! Je respire, je ne suis pas enceinte… je pressentis vaguement qu’elle avait craint d’attendre un nouveau bébé.

 

Le jour de mes quatorze ans, Papa était une fois de plus de retour à la maison mais il n’était pas seul, une petite fille l’accompagnait. Il nous présenta Safy qui se tenait cachée derrière lui, en nous disant que sa mère était morte et que si nous étions d’accord elle serait notre nouvelle petite sœur. Nous avons regardé Maman et elle a souri à Safy comme pour nous autoriser à l’accepter parmi nous. Alors, Papa, le regard embué, a embrassé Maman en lui disant « merci »

 

Safy… quel délicieux prénom, quelle jolie petite sœur café au lait… Safy comme déjà nous l’aimions !

 

Pour Miletune : Clic 

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Rédigé par Mony

Publié dans #Vivre à deux ou....

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chloé 26/10/2012 21:36


Idem, je l'avais lu sur milletune mais l'ai relu volontier! Chloé

Lorraine 17/10/2012 12:44


L'histoire d'une famille au temps où les coloniaux partaient en Afrique et des mois d'absence qui pesaient lourd à tout le monde. J'aime beaucoup la façon dont tu décris une atmosphère sans
insister, à petits mots, qui pourtant révèlent l'angoisse...ou l'accueil d'une petite fille café au lait!


Bonne journée, Mony.

aimela 14/10/2012 18:48


Un très joli texte avec beaucoup d'amour   comme tu sais si bien les écrire. C'est un plaisir de te relire  Bises

Nais' 14/10/2012 10:07


Bonjour Mony ! Ce portrait familial est très émouvant, c'est beau ! Puis cette mère qui accepte d'accueillir cette enfant qui ne vient pas d'elle... Un peu triste, mais quel amour formidable !!

emma 14/10/2012 09:59


il y a là tout un roman à développer, Mony, autour de ce pater familias  haut en couleurs et sympathique

louv' 14/10/2012 09:06


Comme toujours, belle écriture. Sur le fond, la générosité des femmes, une fois de plus, l'accueil d'une petite "safy"...J'aime !