Phare-totem

Publié le 15 Avril 2013

Pour Tayanita la mer, tout comme la grande prairie, est source de vie.

Dès qu’elle le peut, l'indienne enfourche son vélo et pédale vers l'océan.

Le vent omniprésent l’accompagne le long de l’étroite route souvent recouverte de sable fin. Elle circule entre quelques marais et des arbrisseaux de canneberge chargés de la promesse d’un automne fructueux mais Tayanita n’a d’yeux que pour le phare implanté au sommet de la grande dune.

Phare guide, phare totem, irrésistible point de repère et lien entre deux continents.

A son pied, Tayanita délaisse sa bicyclette et suivant un accord tacite avec Aaron Lewis, le gardien du lieu, elle s’engouffre dans l’escalier en colimaçon et ne reprend souffle qu’à son arrivée au sommet de la tour.

Aaron occupé à entretenir les lentilles lui jette à peine un regard et elle, ne fait que marmonner un vague "hello" en se dirigeant vers le chemin de ronde côté grand large.

Les yeux plissés de Tayanita se perdent sur cette immensité toujours en mouvement. Ce spectacle sans cesse renouvelé la touche au plus profond de son être. Comment croire à cette guerre qui se déroule là-bas, au-delà de l’horizon dans une Europe qu’elle ne connaît que de nom ?

Elle espère un signe ou un indice qui lui donnerait des nouvelles de son fils et de toutes ses forces elle étreint la rambarde.

Pourquoi alors qu’il était enfant lui avait-elle enseigné la langue de leurs ancêtres ?

Serait-il parti aussi loin dans des contrées pleines de dangers s’il n’avait été sollicité par l’armée en raison de cette connaissance ?

Codeur, chiffreur de messages codés, qu’est-ce que cela impliquait ? Son fils était-il aux premières loges sur le front des combats ?

Il était resté si laconique avant son départ… elle ne peut se fier qu’à son imaginaire.

Tayanita soupire et grimace. Le vent n’est pas le seul responsable des deux gouttes d’eau qui lentement glissent sur ses joues. Puis elle se reprend, le phare-totem semble lui infuser toute sa force. Alors, après un dernier regard vers les flots bleus l’indienne fait demi-tour.

- Bye, Aaron !

- Bye, Tayanita ! Good luck !

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Pour Mil et une (clic) - Edgard Hopper

Rédigé par Mony

Publié dans #Solitude au bout du chemin, #Moments de vie

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Aimela 21/04/2013 11:48


Comme d'habitude un très joli texte Mony  et merci pour le lien , je ne savais pas pour  les amérindiens 

quebre 17/04/2013 00:05


J'aime beaucoup ce texte, qui sert l'image autant que l'image le sert. Un court texte qui fait mouche !

emma 16/04/2013 14:29


le code Navajo, quelle belle histoire, comme quoi parfois le romanesque s'invite dans les histoires d''horreur .. et beau symbole que cette transmission de pensée depuis le haut d'un phare

Lorraine 16/04/2013 10:38


Ce rapide portrait de Taynita résume l'angoise de toutes les mères dont les fils, quelle que soit leur couleur, sont partis à la guerre.  Et qu'importe le temps, et qu'importe le lieu:
toutes les guerres sont injustes, toutes les mères souffrent au fond du coeur l'immense désespoir du silence, dont tu rends si bien l'insondable perpétuité, cère Mony.


 


Lorraine