Pas pleurer

Publié le 7 Mars 2012

     
- Pas pleurer bô b’bé, pas pleurer ! Viens promener avec moi ! Pas pleurer ! Ludo va chanter.
   
« Dodo, b’bé do, toi dormir bien vite »
« Dodo, b’bé do, dormir bientôt »

Plus de pleurs, le jeune enfant intrigué par cette chanson douce s’est calmé. La poussette roule sur les trottoirs dans l’indifférence générale. Pas plus d’attention pour cet équipage que pour les pubs d'un appareil photo futuriste ou d'un parfum musqué. Les regards frôlent son ombre puis se détournent captés par d’autres images.

« Dodo, b’bé do »

La berceuse et le roulis de la poussette font miracle, le bambin s’endort calmement. Face à lui un sourire s’affiche sur une douce face de lune perdue dans son monde. Bien-être au fond d’un cœur pur.

« B’bé do » chantonne la voix émue.

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Les curieux tendent le cou pour ne rien perdre du spectacle. La sirène de l’ambulance s’est tue mais le gyrophare éclaire toujours par à coups la vitrine de la boulangerie-pâtisserie où tout le monde est en émoi. Sur le seuil, le médecin-urgentiste tente en vain de réanimer une jeune femme tombée en syncope parmi des tranches de pain éparses.
Les commentaires vont bon train : « t’as vu comme elle est maigre, fait régime la p'tite dame »
La boulangère affirme ne pas connaître cette cliente occasionnelle. Regards à la ronde, têtes qui font « non », haussements d’épaules, anonymat de la grande ville.
- Elle n’a que son porte-monnaie en poche, pas de papiers sur elle. On l’embarque, dit le médecin fataliste. Déjà les gens s’éparpillent et reprennent leur routine. Dans l’avenue un fourgon de police roulant à vive allure détourne les préoccupations. Banalités urbaines.
- Mon petit, murmure la dame qui lentement reprend ses esprits.
- Calmez-vous Madame, on s’occupe de vous, rassure l’infirmier en refermant les portières de l’ambulance.
De la galerie marchande proche surgit un homme inquiet suivi par un trio de personnes handicapées.
- Où est passé Ludo ?

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Ludo prend le petit sac en toile qui se trouve dans le filet suspendu à la poussette et le dispose comme oreiller sur le banc. Il veut dormir lui aussi. Le parc Josaphat est calme et cette absence de bruit réveille l’enfant qui se met à geindre doucement.
- Pas pleurer bô b’bé, Ludo va encore chanter.
« Dodo, b’bé do, toi dormir bien vite »
« Dodo, b’bé do, dormir bientôt »
Ludo s’est endormi en berçant la poussette. A ses côtés sous un chêne centenaire, l’enfant gazouille en regardant les canards sillonner l’étang proche.
Sur les ondes et sur le Net un avis de recherche d'un petit enfant disparu est lancé. Les médias à l’affût pointent déjà un doigt accusateur sur la négligence d’une jeune mère inconsciente à leurs yeux.

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En quittant l’hôpital accompagnée de policiers une femme effondrée se tord les mains, folle d’inquiétude, tandis qu’au même moment au commissariat un homme signale la disparition d’un des pensionnaires du home « Des Lilas »
Dans le parc Josaphat, une patrouille de police entame sa ronde habituelle.
 
 
 
 
 
 
 

Rédigé par Mony

Publié dans #Mes sucres d'orge

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chloé 15/03/2012 09:17


Un texte et une situation  qui illustrent parfaitement  un quotidien que je connais bien! J'en ai connu des Ludo , j'en ai chanté des "enfants do"pour apaiser les pleurs et les
angoisses des petits et grands, des éducs affolés  qui courent dans tous les sens  pour retrouver un des pensionnaires qui  a échappé à leur vigilence, des gens désespérés aussi
qui se heurtent à  l'inconscience et l'indifférence totale! J'aime beaucoup la sensibilité que tu dégages dans tes textes et la  justesse de tes écrits ! Chloé 

aimela 07/03/2012 16:14


L'enfant retrouvera sa maman et Ludo son home, enfin j'espère  

emma 07/03/2012 09:25


par petites touches une tranche de fait divers  bien grise qui touche au coeur...mais  ça finira bien