Oncle Jean

Publié le 15 Juin 2012

 
C’était un taiseux l’oncle Jean, et un terrien pure souche.
Pourtant, il vivait dans un trois pièces avec la jolie tante Anna, adorable pipelette et indéniable fille de la ville.
Aussi, pour échapper aux senteurs d’essence et aux papotages des amies de son épouse, oncle Jean s’évadait parfois de son logis avec la complicité de sa bicyclette.
Photo vélo 
Quand, au lever, nous la voyions accolée à l’appentis, nous le savions déjà au bord de la rivière. Parti à l’aube, et malgré les vingt kilomètres parcourus dans la brume matinale, il s’empressait à son arrivée chez nous de saisir sans un bruit son pique-nique fixé sur le porte-bagages et son matériel de pêche rangé derrière la porte de la remise, heureux qu’il était de retrouver le calme et les bonnes odeurs de la campagne.
Mais ce dimanche là, surprise ! Tante Anna était de la partie. Elle attendait notre réveil allongée sur le banc placé sous les arbres du jardin.
- Tante Anna ! Tante Anna ! 
Nos cris joyeux lui firent fête et elle, heureuse de nous revoir, nous fit virevolter à tour de rôle dans ses bras.
- Comme vous avez grandi ! Bientôt ce sera à votre tour de me faire danser !
Délicieuse journée ! Après le petit-déjeuner, mon frère et moi avions rejoint oncle Jean dans son méandre, le meilleur endroit de la Terre selon lui pour attraper le poisson. La preuve en était ces deux truites fario que nous découvrîmes à ses côtés. Nous étions aguerris à l’approche discrète et silencieuse et avec un sourire complice notre oncle nous regarda lancer à notre tour le fil de nos modestes cannes à pêche dans l’eau.
Quelques heures plus tard, sept belles truites étaient vidées et nettoyées par Papa, sous le regard un brin dégoûté de tante Anna. Ensuite, garnies de thym et farcies de beurre, elles furent grillées et dégustées accompagnées de pommes de terre en chemise et d’une salade fraîchement récoltée au jardin. Puis, après ce délicieux repas, nous fîmes encore une petite promenade, Papa et son frère débattant de politique, mon frère et moi courant derrière nos ballons, tandis que Maman et tante Anna poursuivaient à n’en plus finir une mystérieuse conversation entamée le matin.
   
Quand ils nous quittèrent, le porte-bagages garni de légumes du potager, mon frère dit : « Tu es fort, oncle Jean » en désignant tante Anna assise en amazone sur la barre du vélo  et oncle Jean lui répondit en riant: « C’est une plume, mon Anna »
Une plume ! Et pourtant…
A quatre kilomètres de la ville et alors qu’il roulait à douce allure, oncle Jean ne put éviter un nid de poule et la barre du vélo probablement fragilisée se brisa sous le choc. La chute fut évitée de justesse et, penauds, ils durent reprendre la route à pied en poussant la bicyclette déglinguée.
Tante Anna, effrayée, se jura de ne plus jamais monter sur un vélo de sa vie et de commun accord, ils décidèrent d’acheter une Vespa pour se déplacer de manière plus confortable.
Désormais son bruit caractéristique nous réveilla joyeusement certains dimanches matin, mais oncle Jean garda toujours la nostalgie des bons moments passés à pédaler dans le silence matinal.
  
Alors que mon beau vélo en carbone m’a, à son tour, joué cette mauvaise farce et que je me retrouve immobilisé, la jambe dans le plâtre, cette vieille photo prise par Papa évoque une fois de plus pour moi ce temps heureux de mon enfance.  
Non, je n’achèterai pas de Vespa.
 
    ---------------------------------------------------------
Pour Miletune lieu dédié à l'écriture conviviale
 

Rédigé par Mony

Publié dans #Vivre à deux ou....

Commenter cet article

louv 15/06/2012 14:59


Un récit bien sympathique, aux odeurs de foins et de légumes du potager. On croirait même entendre le cliquetis de la chaine à vélo...

emma 15/06/2012 14:07


douceur des souvenirs d'enfance, il suffit parfois d'une photo pour les faire revenir vivants