"Nous Deux"

Publié le 5 Mai 2013

miletune

           Qu’elle était belle, tantine, avec son teint frais et sa longue chevelure ondulée qu’elle démêlait à grands coups de brosse devant le petit miroir suspendu près de la porte du jardin. Comment ne pas admirer cette tante - grande sœur - si pleine de vie ? Pour moi, élevée entre quatre garçons, elle représentait la jeunesse et la féminité et je l’aimais d’un amour inconditionnel. Passer quelques jours de vacances en sa compagnie chez ma grand-mère, veuve depuis peu, était un vrai plaisir.

Pluie ou soleil à la carte du ciel, tante Jenny m’emmenait partout avec elle mais ce que je préférais entre tout, c’était de partager son grand lit et de dévorer simultanément un paquet de pop-corn et des "Nous Deux", activités qu’aurait assurément désapprouvées ma douce maman…Toujours heureuse de manipuler un livre ou un magazine, ce dont nous ne manquions pas chez nos parents, je découvrais avec ravissement les romans-photos et leur monde merveilleux découpé en séquences. Les personnages, plus rigides que dans les BD, y prenaient la pose, figés jusqu’à la photo suivante.

Ici, j’observais une danseuse de french-cancan peu vêtue se métamorphoser en dame chapeautée et digne… Dans mon esprit les questions se bousculaient… Ainsi les gens pouvaient avoir plusieurs aspects ? Lequel était le vrai ? …

…Là, un bel espagnol me faisait pénétrer dans l’univers inconnu de la tauromachie si lointain des paisibles troupeaux de vaches qui paissaient dans nos prés. Olé ! olé ! criait en gras la foule déchaînée… Le toréro, fier et droit, maniait la cape agaçant l’énorme taureau.

La respiration en suspens, je découvrais dans les gradins son amoureuse inquiète et fébrile.

Le beau toréro esquivait les assauts, une fois, deux fois… l’orchestre faisait résonner des trompettes dans ma tête… un coup de corne et l’homme gisait ensanglanté…

J’en avais le cœur serré pour la jolie señorita. Comment pouvait-on apprécier un jeu aussi dangereux ? Allait-il se rétablir ? L’aimerait-elle encore ?

L’amour ! Voilà qui faisait accélérer mon cœur d’enfant… Les amoureux blottis dans les bras l’un de l’autre et le fameux baiser sur la bouche me projetaient vers un futur que j’entrevoyais fait de douces rencontres et de félicité. Peu importait l’histoire, la passion était toujours au rendez-vous et mon imaginaire palliait les lacunes dues à ma lecture encore hésitante. Parfois, je m’endormais le magazine à la main mais le plus souvent je me lovais tout contre Tantine qui continuait à lire, et avant de fermer les yeux j’admirais la photo de Kim Novak affichée au mur.

Pourtant, malgré la douceur et la beauté de l’actrice, je fis, une nuit, un rêve effrayant dans lequel je me voyais hurler sous un soleil fou puis tout se brouilla dans un amalgame de points colorés. Que j’étais angoissée ! La nausée me réveilla et d’un bond je m’enfuis soulager mon estomac dans l’évier.

Au petit déjeuner, le cœur encore au bord des lèvres, je dus subir les regards courroucés de ma grand-mère qui grommelait en wallon, cette belle langue d’oïl qui lui était familière, - magnî dèl pop-corn a r’lètchen deûts, è vola el a in visâdje come del croye ! (manger du pop-corn à s’en lécher les doigts, et voilà, elle a un visage comme de la craie)

 Tante Jenny me fit un clin d’œil tout en continuant à siffloter comme elle en avait l’habitude quand un rendez-vous avec son amoureux était au programme de la journée. Cette bonne humeur et cette insouciance me remirent vite sur pied. Il me fallait être en forme pour sortir, c’est qu’il me plaisait à moi aussi son galant, comme le dénommait Bonne-maman !

Tante Jenny avait, a toujours, quinze ans de plus que moi et elle est aussi chère à mon cœur qu’au premier jour…

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Pour Mil et une (clic) d'après Munch - Pollock - Rossetti - Manet - Toulouse Lautrec

Rédigé par Mony

Publié dans #Un peu de moi par ci par là, #Moments de vie

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emma 07/05/2013 16:04


tes textes sont de ceux qu'il faut relire, parce qu'on y trouve toujours quelque chose qui avait d'abord échappé, tu racontes tellement bien les choses douces de l'intimité - tiens, "intimité"
c'était pas un journal concurrent de "nous deux" ? tu sais du temps où le dialogue amoureux dépassait les 5 mots somme toute suffisants : "chez toi ou chez moi ?"

Aimela 06/05/2013 18:48


J'avais aussi  une tante préférée  qui me prenait avec elle  une soirée ou 2 mais j'étais trop petite à l'époque pour lire  les romans photos  par contre 
les gâteaux  dans son lit ça j'ai connu 

louv' 06/05/2013 06:01


Les romans-photos, "Nous Deux", sont un souvenir très lointain que tu m'as remis en mémoire. Les amoureux enlacés sur papier glacé me fascinaient lorsque j'étais enfant.


Bonne journée Mony.