Mi-carême

Publié le 11 Mars 2012

 
Le personnel déambule dans l’exposition à la suite de Monsieur Martin, le directeur, et de son staff. Marie de la comptabilité expose ses patchworks, Serge, le livreur, quelques photos animalières. Trois aquarelles sont signées Jany et quatre peintures à l’huile Rob.
 
- Rob ? interroge Monsieur Martin.                                           
Son fidèle adjoint chuchote à son oreille.
- Ah ! C’est vous mon cher Robert, dit-il en se retournant vers son chef comptable.
- Bien, bien ! Je ne savais pas votre attirance pour l’art… abstrait…
Le chef comptable sent parfaitement l’ironie du ton mais il se contente de sourire.
 
Dans la deuxième salle, Alice et Claudie du secrétariat se sont associées pour présenter et offrir leur folie du moment : de délicieux cup cakes rivalisant de couleurs. Elles minaudent et rosissent sous les compliments de Monsieur Martin alors qu’intérieurement elles pestent d’avoir dû sacrifier leur week-end au nom de la cohésion du groupe. Cohésion ! Plus grand chose à en dire après le passage des affamés ! Les plateaux si savamment garnis sont quasi vides.
La tour Eifel en bâtons d’allumette de Werner est à présent sous le feu des regards. Des mains se tendent. Werner toussote de crainte. Lui qui a pris mille précautions pour transporter son trésor voue au diable cette idée d’exposition interne sur le thème « Découvrons vos talents » Pourquoi faut-il toujours faire bonne figure et ne rien savoir refuser à ses supérieurs ? Peste, peste ! Qu’est-ce que ces indifférents peuvent comprendre à sa passion ! Demain, ils se gausseront tous de lui…
- Vous faites preuve d’un bel imaginaire. Félicitations chère madame ! Madame ?
- Emilie Noode. Je travaille à l’expédition.
- Bien, bien ! Est-ce pour exorciser vos cauchemars que vous créez des masques ?
Emilie ne répond pas, elle est déjà retournée dans l’ombre ; Monsieur Martin est passé à un autre hobby.     
 
 
emil-nolde-les-masques.jpgEmil Nolde            Pour Miletune
 
           
  
  
-Tu ne manques pas de culot, souffle le contremaître qui a reconnu sa caricature ainsi que celle du directeur, du chef du personnel, du livreur et de la secrétaire de direction aux longs cheveux noirs.
 
La jeune femme se contente de regarder le contremaître droit dans les yeux et celui-ci baisse la tête en s’éloignant au plus vite. La douleur de la gifle dont Emilie l’a gratifié le jour où il a tenté de lui caresser les seins est ravivée sur sa joue.
Les masques se balancent doucement sous l’effet du souffle de l’air conditionné, pour un peu on les croirait animés de vie.
Pour Emilie, ils ne sont que survie.

Rédigé par Mony

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jill-bill.over-blog.com 11/03/2012 19:19


Bonsoir Mony... j'avais lu chez miletune.... Ce Martin m'avait déplu, pas ton texte qui dénonce certains faits... Merci pour la cour de récré.... Au plaisir, amitiés de jill 

Viviane 11/03/2012 10:05


J'avais adoré ce texte poignant et sobre, enroulé autour d'une souffrance tue mais bien vivante, prête à mordre l'âme comme un serpent. Heureuse de le retrouver ici... Mon mari me aprle souvent
de la très très grande fréquence de ses patientes harcelées sexuellement ( et pas seulement d'ailleurs) au travail et des dégats que cela fait dans toute une vie, dans l'estime de soi, la
confiance en la vie en général. Tu as su bien conduire la réflexion autour de ces masques...