Maïté

Publié le 8 Mars 2013

La voix féminine tombe du haut-parleur, légère et prometteuse comme un voile de mariée.

Une voix de galerie commerciale un jour de grâce, un de ces jours où la publicité vante subtilement un parfum de luxe.

Au creux de son coeur Maïté ressent l’ambiance créée pour ces mots dont le sens n’atteint pas son cerveau. Seul leur côté vaporeux la plonge dans un état de transe. Assise dans ce no man’s land séparant la grande surface du restaurant self-service elle semble hagarde. Il faut qu’elle échappe à cette voix. Il le faut. Comme un automate elle se redresse et se dirige vers le comptoir. D'une main tremblante elle saisit un verre et se sert une bière, une de plus, et sort de sa poche un billet, chiffonné à son image.

Trouver une table dissimulée par une jardinière garnie de plantes vertes, s’affaler, fumer et boire ; fumer encore, les épaules voûtées, le regard flou. De semaine en semaine, le personnel l’observe et assiste impuissant à la déchéance de cette jeune femme silencieuse. A présent, ses cheveux ébouriffés sont gras, leur teinture décolorée laisse entrevoir trois centimètres d'une repousse douteuse, son teint est terne sous son maquillage délavé et son rimmel dilué. Ses mains jaunies par la nicotine et aux ongles noirs ressemblent à des serres d’oiseaux de proie. Contre quoi s’est-elle battue ? Qui l’a mise dans cet état ? Que veut-elle exprimer à s’exhiber ainsi en public ?

Un couple d’amoureux s’installe non loin d’elle et une fois encore elle s’échappe vers le comptoir.

Dans son sillage, une odeur rance, mélange de transpiration et de linge sale provoque la grimace des autres consommateurs.

- Comment acceptez-vous "cela " ? demande une dame d’un ton pincé... " si c’était ma fille… " Le gérant ne répond pas. A quoi bon entrer dans la polémique ? Refouler cette jeune femme serait la porte ouverte à tous les abus. Faudrait-il aussi refuser l’accès du lieu aux personnes âgées patientant pendant des heures, bien au chaud devant une tasse de café vide au lieu de se terrer dans un appartement chauffé avec parcimonie ? Ou déclarer les groupes d’adultes handicapés et leurs accompagnateurs de personnages indésirables parce que leur vue pourrait déranger les âmes sensibles ?

Maïté, indifférente à ce qui l’entoure cherche un autre endroit pour s’isoler. Son jeans est à présent couvert de taches de sang ; la vie en elle poursuit son cycle.

Ce détail n’échappe pas à Rosita la fille de salle. Fermement elle empoigne le bras de la jeune femme et l’emmène vers les toilettes tout en lui parlant à l’oreille. Plongée dans un état second Maïté ne lui oppose aucune résistance.

Le mariage préparé avec soin, les invitations adressées aux proches, parents ou amis, la jolie robe au voile vaporeux, le bonheur… le fiancé qui se désiste à la veille de la cérémonie, la douleur, la honte, le sentiment de rejet, tout, Maïté déballe tout, se vide la tête, le cœur, les tripes jusqu’à s’écrouler en sanglots libérateurs.

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Six mois se sont écoulés depuis ce jour, deux saisons durant lesquelles la jeune femme a connu plus de bas que de hauts mais doucement, sous le regard compréhensif du personnel du self-service elle a retrouvé confiance en elle et en son image. Un matin, une Maïté belle et élégante dépose un énorme bouquet de fleurs et un gros ballotin de pralines près de la caisse.

Sur un petit carton une écriture fine a simplement tracé le mot " Merci "

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jamadrou 17/03/2013 10:18


Par hasard en ce dimanche matin j'ai cliqué chez vous pour voir...


j'ai vu, j'ai lu, je suis émue, triste et belle histoire bien écrite, merci.

Nais' 10/03/2013 23:29


Bonsoir Mony,
Merci beaucoup pour cette histoire sublime ! L'entraide ne demande pas forcément de grands efforts à celui qui tend la main, mais peut sauver celui qui se fait aider !
C'est magnifique d'être si solidaires, si seulement plus de gens étaient comme Rosita :)
Tes personnages sont toujours très beaux et profonds.
Bises, bonne soirée !

louv' 10/03/2013 08:59


Le sentiment de rejet est dévastateur...Cette Maïté-là s'en sort bien, mais combien sombrent dans l'indifférence totale ?


Jolie histoire Mony !


 

emma 09/03/2013 19:28


une belle histoire, c'est super les histoires qui finissent bien - mais dans la vie "les histoires d'amour finissent mal en général"

Aimela 09/03/2013 09:43


Des Maïtés, j'en connais beaucoup, certaines  s'en sortent  d'autres non  malgré l'aide qu'on leur apporte .Ta Maïté s'en est sortie   car en plus del'écoute qu'elle a
reçu, elle  a la force en elle pour remonter la pente.

chloé 08/03/2013 22:44


Ûne bien jolie et émouvante histoire Mony! Une main tendue ça fait du bien! Il suffit parfois de pas grand chose : un peu d'écoute et de compréhension. Un peu d'humanité quoi! merci à toi pour ce
beau moment de lecture.chloé