Le vieil indien

Publié le 21 Avril 2012

 
Le vieil Indien est assis à même le sol du promontoire rocheux. Les mains posées sur les genoux, il est parfaitement immobile, seuls ses yeux balaient sans arrêt l’espace offert à sa vue. De brusques tourbillons de vent cherchent de temps en temps à le faire vaciller mais il reste impassible et silencieux.
Un matin, il s’était réveillé avec une certitude, l’heure était venue de retourner là-bas et rien ni personne n’aurait pu le détourner de son destin. Sans un regret, il avait fermé le portail, laissé derrière lui le midi de la France et ses amis artistes puis s’était envolé vers Lima. 
Il avait quitté le Pérou depuis tant d’années qu’il avait eu du mal à reconnaître la capitale noyée dans son voile de pollution. En attendant le vol pour Cuzco, le vieil homme avait retrouvé dans le « Centro » la cour où il avait vécu durant quelques mois un amour torride avec la belle Maria aux formes et aux caresses si généreuses. Ici, rien n’avait changé, la foule se pressait compacte, vivante, malgré la pauvreté évidente des habitants du quartier. Ensuite ce fut Cuzco entourée de ses montagnes brunes, ses hôtels pour touristes délaissés au profit d’une pension plus modeste où il s’était octroyé deux jours de repos afin de s’acclimater à l’altitude élevée de la ville. Il sortit juste pour se rendre au marché acheter un grand poncho, des sandales et un chapeau.
Ainsi vêtu, il s’était retrouvé à bord du train cheminant le long de l’Urubamba, Indien parmi les Indiens, frère parmi ses frères. A Aguas Caliente, il avait dédaigné les navettes de bus et c’est à dos de mule qu’il avait poursuivi son chemin, obstiné, sûr de son but.   
Le vent à présent se fait plus insistant mais le vieil Indien conserve une immobilité quasi minérale, il semble dur et froid. En lui pourtant son esprit bouillonne, il se souvient de son enfance passée auprès de sa mère dans le dénuement le plus complet, de leur bonheur et de leurs rires malgré la vie difficile et épuisante. Les lèvres de l’homme murmurent « Mama » et un instant son regard se voile. El Chura lui apparaît à son tour et le vieil homme retrouve en pensées tous les enseignements prodigués par le mystérieux chaman… Mama et El Chura, les piliers de sa vie. Eux deux lui ont appris qu’en toute chose il y a de l’amour endormi, que chaque être porte en lui un jour et une nuit…
Se mêlent ensuite ces femmes qu’il a aimées, femmes rencontrées au gré de ses errances au Pérou, en Bolivie, en Uruguay… femme au nom de Flora qu’il a suivie en Espagne… Madrid… le début de la reconnaissance de sa peinture par les critiques… la fin de ses amours tumultueuses avec Flora… Barcelone… Paris… le succès au rendez-vous… la vie matériellement plus douce… sa quête perpétuelle du sens de la vie au travers de ses tableaux.
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            Photo : Martin  St Amant  Clic
Les nuages s’éloignent et dans un rayon de soleil la Cordillère se découvre de son chapeau de brume. Le vieil Indien sait le moment proche, la paix et la sérénité se déversent en lui comme une eau pure, il est prêt. Il aperçoit bientôt l’aigle au vol lent et majestueux survolant le plateau du Machu Pichu. Plus il s’approche de lui, plus le  vieux peintre sent sa respiration devenir celle de Pachamama la vieille Terre Mère. 
Quand enfin les plumes de l’aigle le caressent, il est à tout jamais lové au creux de ses bras.
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Rédigé par Mony

Publié dans #Solitude au bout du chemin

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Carlos 27/04/2012 19:19


Bonsoir Mony,


Ce texte est très émouvant ; j’ai bien cru que le vieil indien allait retrouver la belle Maria, mais non, finalement il a trouvé le repos. La Pachamama est jalouse et ne supporte pas de
rivale semble-t-il. J’ai beaucoup aimé lire ce texte, amicalement, Carlos.

chloé 26/04/2012 14:31


Emportée par ton histoire et la musique je l'ai suivi pas à pas le vieil indien! Quel magnifique voyage qui nous fait prendre de la hauteur! " En toute chose il y a de l'amour endormi que chaque
être porte en lui un jour et une nuit"c'est si joliment dit! Une vie bien remplie, accomplie ,sans regret,  quête à laquelle nous aspirons tous! Comme ça fait du bien de te lire Mony! Merci!
chloé

louv' 21/04/2012 20:48


J'aimerais bien le suivre ce vieil Indien...Magnifique histoire !

emma 21/04/2012 10:29


une superbe trajectoire de vie, et une belle ambiance - s'agit-il d'un personnage réel ?

Mony 21/04/2012 10:59



Je me suis inspirée de faits de la vie de Luis A. mais mon histoire est une fiction.


Vous pouvez découvrir le vrai Luis A. dans le récit "Les sept plumes de l'aigle" écrit par Henri Gougaud.


Ce livre m'a beaucoup "parlé"


Merci Emma.