Le temps des cardamines

Publié le 12 Mai 2013

Le linge humide s’agite joyeusement sous les assauts coquins d’une petite brise printanière. Non loin, dans le potager à la terre retournée de frais, Didier, les yeux plissés, est concentré sur les différents sachets de semences

- Pourraient pas écrire plus petit, ces crabes ! J’ai pas les bras assez longs, moi !

En trois pas, il rejoint la cabane de jardin, « ton antre » comme la dénomme ironiquement Louisa. Mais pas de trace de ses lunettes.

- Zut ! Je les ai oubliées sur la table de la cuisine, grommelle le jardinier.

Un coup d’œil vers le bow-windsons par les vitres duquel il voit Louisa allongée sur le divan face à la télé décourage Didier de rentrer.

Rien ne presse. Les plants de courgettes et de potirons achetés ce matin au marché et déjà replantés attendront demain avant de partager l’espace avec les semis de carottes, de persil ou de mâche…

Didier s’installe sur le petit banc de bois accolé à son abri et, heureux, observe le va et vient incessant des mésanges squattant le nichoir suspendu au pommier en fleurs.

Bonheur !

Bonheur d’être à l’air, de se mouvoir sans soucis. Bonheur de ne pas entendre la voix de Nagui ou de Ruquier, les dialogues des Feux de l’amour ou les infos du jour…

Bonheur si simple qu’il en devient précieux comme une perle rare. Bonheur qui lui a tellement manqué durant ce long hiver où il est resté enfermé à longueur de journée avec Louisa. Pas méchante sa Louisa… non pas méchante, juste un brin maniaque et friande de séries à épisodes à rallonge alors que lui apprécie les reportages sportifs.

Chant de merle, pies qui se disputent un ver de terre… bientôt, dans un jour ou deux, voir une semaine, les hirondelles seront de retour… Louisa !

Louisa va encore rouspéter si ces jolies demoiselles tentent de construire leur abri sous le débordement du toit.

Didier ricane et l’imagine, à la fenêtre de l’étage, s’esquintant comme chaque année avec un manche de brosse pour tenter en vain de détruire le nid de terre sèche.

- Pas assez grande ma poulette !

- Tu parles tout seul à présent ?

Didier sursaute. Louisa, la corbeille à la main se dirige vers la lessive déjà séchée.

Didier, dont les mains terreuses le dédouanent de toute aide, replonge dans ses pensées. Il faudrait tondre, nettoyer la terrasse, s’occuper des parterres…

Un moineau vient boire dans la petite mare, le chat du voisin le guette, patient…

Une prairie couverte de pissenlits et de cardamines… Louisa et lui allongés… qu’elle était belle et gaie, mutine et si désirable… désirable, elle l’est toujours… Et lui ? A-t-il changé ? Comment le voit-elle à présent que le printemps de leur vie est derrière eux ?

Elle sentait la violette… et si ?

Le maigre bouquet de violettes dénichées dans la rocaille ne paie pas de mine mais qui sait, peut-être lui vaudra-t-il un baiser ? Ne pas oublier de changer de chaussures dans la cave, se brosser les m…

- Louisa ! Que.. que…

Au bas de l’escalier, Louisa est étendue parmi des pans de tissu éparpillés, la corbeille retournée et vide à ses côtés.

- Ma hanche, parvient-elle à chuchoter en grimaçant un vague sourire qui se voudrait rassurant.

Comme il est loin soudain, le temps insouciant des cardamines.

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Pour Mil et une clic  -  Le printemps - L'Atelier de Vitrail (clic)

Rédigé par Mony

Publié dans #Vivre à deux ou...., #Moments de vie

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Aimela 16/05/2013 11:03


Il y a des petits bonheurs dont il faut profiter chaque instant Lu sur miletune mais j'aime bien relire. Bises