Le temps d'un refrain

Publié le 9 Février 2013

Doucement une première cloche part en volée, d’autres s’ébranlent elles aussi et leurs battants viennent à leur tour frapper l’airain. Les notes s’élèvent dans le beffroi mais les abat-sons les font joyeusement se rabattre vers la ville.

Au bar « Le Matelot », la voix d’Otis Redding se perd dans le brouhaha tandis que Yannick d’un geste preste emplit deux verres d’une bière mousseuse qu’attend, assoiffé, un couple de touristes attablés en terrasse.

Un souffle de brise fraîche parcourt la ruelle et Juliette, un cabas bien garni dans chaque main, frissonne malgré la vivacité de ses pas et son inquiétude de louper le train de onze heures douze.

« Que tu es frileuse ! »

La voix sarcastique de son ex-mari résonne à nouveau dans sa mémoire.

« Basta ! »

Derrière le comptoir de « L’Inca » Irène se morfond. Elles sont belles pourtant ses tomates et juteuses ses nectarines mais comment faire concurrence au marché hebdomadaire de la Grand-Place ?

Au 56, dans un des minuscules kots du troisième étage, Nicolas, étendu sur son lit, révise son cours d’anatomie en fantasmant sur la peau dorée de la jolie Gaëlle, si distante, si lointaine. Sent-elle l’abricot ?

Une autre Gaëlle, mignonne elle aussi, slalome tant bien que mal avec sa chaise roulante entre les piétons et les divers obstacles parsemant les pavés ronds.

Quand la ville sera-t-elle plus accessible à tous ?

Ses pensées rejoignent celles d’une mamie se débattant avec les roues d’une poussette dans laquelle gigote son petit-fils.

Derrière une fenêtre entrouverte laissant pénétrer dans l’appartement une odeur tenace de cuisson de gaufre, une tricoteuse vigilante compte et recompte ses mailles ; bientôt elle entamera les diminutions. A ses pieds, Mousty, son vieux chat tigré baille en s’étirant d’aise.

Un homme pressé bouscule abruptement Jacky qui, le nez le nez en l’air, admire la façade du musée des masques. Pas un mot d’excuse. Jacky secoue la tête et ses cheveux bouclés tressautent d’indignation.

Une jeune maman portant son bébé en écharpe contre sa poitrine le soutient et le protège de ses deux mains. A son épaule gauche, son sac entrouvert offert à tous les regards se balance mollement.

La main leste d’un quidam y saisit le portefeuille et l’enfouit sous son pull au moment où l’inspecteur Mambo satisfait de prendre sur le fait le pickpocket qui sévit en ville depuis une semaine arrête d’autorité son geste.

Le carillon termine son refrain ; dans moins d’une heure, il marquera à nouveau la fuite inlassable du temps.

Le soul d’Otis Redding reprend possession du bar. Yannick fredonne, les pensées perdues dans ses vieux rêves américains.

Un portable sonne, un enfant éclate de rire, des gens s’interpellent.

La ruelle a retrouvé ses bruits familiers.

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Rédigé par Mony

Publié dans #Moments de vie

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Jeanne Fadosi 11/02/2013 17:46


de belles associations évocatrices et Otis Redding en prime, étoile filante ... 

Nais' 11/02/2013 09:51


Bonjour Mony !
Cette rue est pleine de vie et tu la décris joliment, dans un rythme effrené soulignant bien la vitesse de tout ca... C'est frais, sautillant, et avec la musique soul en fond, c'est parfait !
Bises, bonne journée

louv' 09/02/2013 18:09


Scènes de la vie ordinaire, sur fond de rêve américain...Et le carillon du beffroi qui poursuit la course du temps... Ca me parle, j'aime beaucoup !


Bonne soirée Mony.

chloé 09/02/2013 17:29


Je viens de le lire sur Milletune! Belle idée que ce refrain Mony. Bon  à interrompre Otis Redding dont j'étais fan,il m'aurait quand même un peu agacée! Bonne soirée.chloé

Annick SB 09/02/2013 09:55


Bruits familiers, sons de la vie que tu as su si bien, faire résonner dans ce texte !