Le plus beau bouquet du monde (Jaco 01)

Publié le 20 Mai 2012

     - Fais attention à toi, Jaco, aujourd’hui c’est le premier avril. Y a du poisson dans l’air !

L’est fou l’Marcel. Jaco sait bien que les poissons ça ne volent pas. Son frère Marcel et les autres, tous les autres, z’ont beau le prendre pour un idiot, Jaco tout ce qui l’intéresse c’est que le premier avril Madame Marthe, la veuve du grand Albert, elle ouvre les portes de la petite chapelle. Et Jaco, il attend ce jour là avec impatience.
Quatre, cinq, six… les gros doigts de Jaco comptent les mois. Une année, c’est combien de mois déjà ? Jaco n’a pas assez de ses deux mains. Bof ! Quelle importance ! Ce qu’il sait ce que pendant six mois il doit se contenter de regarder par les deux petits trous découpés dans les battants. C’est comme des carrés mais sur la pointe… des…des z’anges comme dit Marcel. Des z’anges ! L’est fou l’Marcel ! Les z’anges y z’ont des ailes et y font pas des pointes.
Jaco, lui, il en fait des pointes sur ses godasses pour pouvoir jeter un regard par les ouvertures faites dans la porte. Chaque jour, qu’il vente, qu’il neige ou que le brouillard envahisse tout le hameau, il va regarder la belle dame en bleu assise avec son enfant sur les genoux. L’est bien gentil le petit ! Et tout bouclé comme lui.
L’aurait bien voulu, lui aussi, être sage et tout contre sa maman mais Jaco ne se souvient plus d’elle. Avait-elle une belle robe bleue avec de grands plis et un aussi joli sourire que celui de la belle dame dans la chapelle ? Il n’a jamais osé le demander à son père, ni à Marcel. Personne à la maison ne parle de maman. N’y a même pas sa photo sur le buffet !  Jaco a fouillé tous les tiroirs, pas de maman. Peut-être qu’il n’en a jamais eu ?
 
Jaco, heureux, flâne par les chemins. Les oiseaux chantent à tue tête leur amour et surtout les fleurs recommencent à pousser. Dans le pré de l’Antoine Jaco cueille des cardamines et quelques primevères, il y ajoute une branche de saule couverte de chatons et une de prunier toute fleurie. Bientôt il y aura des boutons d’or, des pissenlits, des marguerites… Tous ces trésors pour fleurir la belle dame.
  
Quand Marthe, cachée par le voilage de son rideau, voit arriver Jaco le bouquet à la main, elle a le cœur serré. La grande bouteille de jus d’orange qu’elle a remplie d’eau jusqu’à son large col attend le plus beau bouquet du monde.
Une femme, là-bas, on ne sait où, ne saura jamais l’immensité de l’amour dont elle s’est privée par peur d’un petit être différent.
Et Marthe, mère et grand-mère, la plaint plus qu’elle ne la juge. Elle se doute de la terrible souffrance et ne sait comment elle y aurait fait face.
 
Toc ! Toc ! Les deux coups frappés à la fenêtre sortent Marthe de ses pensées.
- Z’ai mis des fleurs à la belle dame. Ze reviendrai demain. Merci, madame Marthe d’avoir ouvert les portes de la chapelle !
 
L’est fou l’Marcel ! Jaco a bien vu deux truites dans le ruisseau, pas dans les airs ! Pour sûr, l’a voulu lui faire un poisson d’avril…
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Pour lire la suite de ce texte : clic  -  Pour Mille et une - Peinture de  Pablo Picasso

Rédigé par Mony

Publié dans #Mes sucres d'orge, #Jaco

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Nais' 08/12/2012 14:44


Re-bonjour Mony !
Décidément, quel personnage ce Jaco ! Je l'apprécie particulièrement, il est très attachant. Je réalise combien tu écris, et tous tes textes que j'ai encore à lire... J'ai du travail ;) mais non,
c'est du plaisir !
Bises, bonne journée

chloé 08/12/2012 14:32


Pas toujours facile de faire le deuil de l'enfant qu'on avait idéalisé et de faire face à l'handicap! Un superbe texte Mony plein de fraîcheur . Chloé

aimela 20/05/2012 09:39


Dans le temps, ces enfants emplis d'amour et d'innocence était la bénédiction des villages, maintenant on les rejette? Il n'est pas permis de juger la mère  qui n'a pas pu faire face.

emma 20/05/2012 08:26


ah oui, Mony, tu sais si bien raconter les belles histoires