Le flacon

Publié le 20 Mai 2013

 

!cid 38739CC2DE2C4B81B4DF6CF24AD180B5@AdminPC

Le piano vibre sous mes doigts déliés, la mélodie s’envole, aérienne, se fait insistante puis lentement se transforme en un murmure. Je suis ce murmure, je ne fais qu’une avec lui. Légère comme une plume, je m’évade enfin, plus rien ne me fait peur.

- Dominique ? Dominique, il est l’heure !

Je sursaute en entendant ce prénom. Jamais, non jamais, je ne m’y ferai. Pourtant, c’est bien à moi que Marie s’adresse. A moi, Dominique ! Pourquoi ne me laisse-t-elle pas, j’étais si bien ?

- C’est joli ce que vous jouez, c'est de qui ?

Une fois de plus, je me sens piégée. Quand cela cesserait-il ? Les yeux fermés sur mes ténèbres, les mains subitement crispées, je hausse les épaules. A quoi bon répondre, Marie connaît parfaitement ma réplique habituelle.

A regret, je délaisse le piano et en boitillant, je traverse la salle commune désertée à cette heure par les autres pensionnaires. Marie me prend par le bras et de sa voix douce me propose de remplacer les exercices de kiné par une promenade dans le parc. Au rythme bancal de ma jambe gauche douloureuse, séquelle de cet accident qui m'a laminé le corps et l'esprit, nous progressons lentement dans les allées ensoleillées. Marie papote de tout et de rien, de son chien Kiki, du menu du déjeuner, de son cours d’aérobic et je ressens ses tentatives pour me permettre de m’exprimer à mon tour comme autant de lames s’enfonçant dans mon corps. J’ai beau en reconnaître le bien fondé néanmoins ces bavardages me fatiguent et me laissent seule face à moi-même, seule face à ce compagnon inamical, l'oubli.

- Sentez-vous les lilas ? J’adore leurs effluves et vous ?

- Oui, c’est très frais !

Et j’en reste là. Que dire d’autre ?

Du coin de l’œil, Marie m’observe et note toutes mes réactions. Pour faire diversion, je lui propose de nous reposer un moment sur le premier banc venu. A peine sommes-nous installées que je le vois apparaître au détour du sentier. Immédiatement, un frisson me parcourt, violent.

Marie s’inquiète : "Avez-vous froid ? Voulez-vous rentrer?" Puis, avant d’écouter ma réponse, elle s’exclame : "Voici votre mari ! Je vous laisse, passez une bonne après-midi"

Lui, mon mari ? Tous les papiers officiels le démontrent, mais jamais cet homme ne peut être mon mari ! La moindre parcelle de mon corps se révulse à la simple idée qu’il me touche, aussi depuis sa première apparition à l’hôpital, je me suis refusée à tous contacts physiques avec lui. Cet homme est bien de sa personne et d’une tenue soignée mais il en émane des bouffées et des relents indéfinissables et écoeurants que moi seule perçois. A chaque rencontre, le supplice est le même, je me sens nauséeuse et incapable de prononcer un mot. Hélas, il ne semble pas se décourager et est fidèle au rendez-vous qu’il nous impose.

- Bonjour Dominique ! Comment te sens-tu aujourd’hui ?

De quel droit me tutoie t-il ? Mes yeux vagabondent, l’ignorent…

- Je t’ai apporté un petit cadeau. C’est ton parfum préféré, celui que tu portais jour et nuit. Je le dépose là près de toi.

Mon parfum préféré ??? J’hallucine ! Qu’il s’en aille, lui et ses souvenirs qui ne peuvent être les miens ! Il parle encore et encore…. Je m’évade…

23 heures… Sur la commode, le flacon de parfum me nargue d’un "ouvre-moi si tu l’oses" De rage, je le saisis, dévisse le capuchon et hume ce bouquet boisé à en faire exploser mes poumons. Rien, rien, RIEN…. Les larmes jaillissent… Un cadeau… tu parles d’un cadeau ! Le néant…..

Néant pour néant, je choisis. J’ouvre la commode, déniche les comprimés accumulés discrètement au fil des semaines et j’ingurgite le tout. Méticuleusement. Soigneusement.

Enfin, je prends soin de moi ! Je me sens heureuse ! Le contenu du flacon de parfum déversé sur le lit forme un joli papillon aux ailes déployées. Doucement, tendrement, je le caresse.

Doucement, tendrement, je laisse s'endormir mon corps sans souvenir.

      --------------------------------

Rédigé par Mony

Publié dans #Solitude au bout du chemin, #Moments de vie

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

emma 30/05/2013 13:23


sans mémoire, c'est terrible - mais cette hostilité envers son mari a sans doute une raison d'être, tu nous fais gamberger

Aimela 21/05/2013 09:44


une bien triste histoire que celle de Dominique

louv' 21/05/2013 05:48


ça fait froid dans le dos ; j'en arrive à me demander pourquoi imposer un passé à quelqu'un qui a tout oublié..