Le fil d'Ariane

Publié le 23 Mai 2012

 
                   Le docteur Bonenfant cherchait dans sa mémoire, répétant à mi-voix :
" Un souvenir de Noël ?... Un souvenir de Noël ?... "
Et tout à coup, il s'écria :
- Mais si, j'en ai un, et un bien étrange encore ; c'est une histoire fantastique. J'ai vu un miracle ! Oui, mesdames, un miracle, la nuit de Noël »
    
 
Assise sur un banc installé à l’ombre d’un marronnier, j’observais mon grand-père tout entier envahi par ses visions. Il répétait à longueur de journée la même tirade, interpellant par de grands gestes les passants amusés ou indifférents. Certains le saluaient d’un «  bonjour, Docteur ! » auquel le vieil homme répondait en chuchotant d’un air mystérieux : « Noël, mon bon enfant, Noël » puis il appuyait son index au travers de sa grosse moustache comme pour accentuer le côté énigmatique et secret de ses propos. C’est ainsi qu’au fil du temps, le bon docteur Passant était devenu pour tout le quartier « le docteur Bonenfant »  Ce nom si doux, mais pour moi si douloureusement cruel et infantile, décrivait parfaitement l’état dans lequel végétait, depuis le décès de ma grand-mère, cet homme jadis intelligent et érudit.
 
J'aurais tellement voulu entrer dans son monde, découvrir ce fil d’Ariane menant à sa mémoire fantasque et pouvoir à nouveau communiquer avec lui comme nous le faisions en toute complicité depuis mon enfance. Je le pressentais intimement, derrière cette phrase lassante à force d’être sans cesse rabâchée, véritable labyrinthe de son « moi » le plus profond, se cachait un pan occulté de sa vie.
 
C’est sous le marronnier se dégarnissant lentement de sa parure que je pris la décision de l’emmener le dimanche suivant à Malmedy, la cité où il avait passé sa jeunesse. Durant le trajet en voiture, il se tint anormalement calme. C’est à peine si de temps à autres quelques mots incompréhensibles franchissaient ses lèvres. Quand la petite ville ardennaise blottie au creux de jolies collines illuminées des couleurs flamboyantes de l’automne fut en vue il ne marqua pas davantage de sentiments.
 
Bras dessus, bras dessous, mêlés à la foule hétéroclite des touristes d’un jour, nous avons déambulé lentement. Je lui nommais le nom des rues et des ruelles, lui faisais remarquer les salaisons suspendues aux étals des boucheries et ces fameux « baisers » gourmandises méringuées présentées dans chaque boulangerie mais il ne disait mot. Enfin, face à la cathédrale, mon grand-père sorti brusquement de son apathie. Tout en secouant mon bras, il répéta : « Noël, mon bon enfant, Noël. J’ai vu un miracle » et il m’entraîna au fond du parc jouxtant l’imposant édifice jusqu’à l’entrée d’une grotte fermée par une grille. Les bras ballants, le regard fixe, il chuchotait des mots parmi lesquels revenaient des prénoms et toujours « Noël », «  miracle »
 
Un abri ! Comme l'attestait un écriteau, nous nous trouvions devant un abri utilisé par les habitants surpris par les bombardements des alliés en décembre 1944 lors de la terrible bataille des Ardennes.  
 
Quelques mois après ce dimanche d’automne, mon grand-père nous a quittés sans livrer le secret de « son miracle » Qu’avait-il vécu et ressenti pendant ces moments pénibles durant lesquels une grande partie de sa ville, déjà aux mains des alliés, était détruite par des incendies alors que la région connaissait des températures quasi polaires ? Confronté à cette tragique méprise de cible, dans une nuit de Noël éclairée par les bombes, qu’avait-il vu de fantastique au point de croire au miracle ?
 
Au fond de moi, une petite voix me souffle : « il a vu la Vie »
 
Pour en découvrir d'avantage :
 
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Rédigé par Mony

Publié dans #Solitude au bout du chemin

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mansfield 27/05/2012 18:30


Une très belle histoire, la déchéance d'u homme est toujours une épreuve, surtot quand un message semble signifier encore quelque chose et qu'il ne peut pas le transmettre.

chloé 25/05/2012 18:50


Je ne me lasse jamais de te lire Mony ! Il y a tellement de sensibilité, de délicatesse et de pudeur dans  tes mots ! Une très jolie histoire émouvante  dans l'histoire que celle de ce
grand père et de sa petite fille ! Merci à toi! chloé

aimela 23/05/2012 18:17


J'aime beaucoup ce docteur Bonenfant et merci pour le lien  retraçant  la terrible bataille ( je ne connaissais pas )

emma 23/05/2012 15:32


un beau personnage pour une histoire dense, mais dont la solution reste mystérieuse