Le blondinet

Publié le 29 Avril 2013

- Hé ! Toi, le blondinet, lève la tête !

Matthias émerge de son sommeil léger et en soupirant se retourne sur la maigre paillasse. Tous les muscles de son dos sont endoloris. Malgré les semaines qui lentement s’écoulent son corps se refuse toujours à trouver confortable cette couche de fortune.

- Hé ! Toi, le blondinet, lève la tête !

Blondinet, il ne l’est plus depuis au moins vingt ans quand insidieusement les cheveux blancs avaient pris l’avantage lui conférant un aspect de vieux sage.

Alors pourquoi cette phrase traverse-t-elle son sommeil ? Que veut-elle lui signifier ?

Matthias garde les yeux ouverts et malgré l’obscurité il voit…

Il voit comme s’il était spectateur et s’observe assis, studieux, à son pupitre dans la classe de Monsieur Dejalle. A ses côtés, son vieux pote Dan… derrière eux, Thomas et Yves…

L’avant-midi est déjà bien entamée et le soleil envoie ses rayons joyeux au travers des vitres… l’ardoise bordée de bois clair, la boîte contenant l’éponge qui dégage une odeur d’humidité et de moisi, la « touche », ce fin bâton d’ardoise taillée en crayon, avec laquelle les élèves copient, souvent en crissant, les tables de multiplications… et puis cet homme, ce photographe… un ami de Monsieur Dejalle ?… A sa demande il lève la tête et le flash jaillit de l’appareil. Dan, lui, a baissé ses grands yeux bordés de longs cils vers les réponses de son ami se fiant à leur vieille complicité pour obtenir un résultat qu’il tarde à trouver.

Une nouvelle fois Matthias change de position espérant en vain un soulagement musculaire.

Au fond d’une cour un coq lance son premier cocorico. L’aube n’est pas loin.

Cependant, l’esprit de Matthias continue de s’évader de ce lieu lugubre où il est enfermé et glisse à nouveau vers son enfance.

Que sont devenus les clichés pris ce lointain jour de mai ? Matthias ne se souvient pas les avoir jamais vus mais cette séance de photos si éloignée de la rituelle photo de classe fut, il en prend conscience, le déclic de sa passion pour la photographie. Comme il avait apprécié la session de questions-réponses entre les élèves et l’invité du jour. Curieux, il s’était intéressé au cadrage, à la lumière, au développement et le photographe, amusé, avait donné des explications claires et intéressantes.

D’un geste brusque Matthias rejette la fine couverture miteuse que le recouvre et il se lève. Des chuchotements confirment une présence dans le couloir et il se doit d’être aux aguets. Depuis combien de temps est-il prisonnier de ce groupuscule de rebelles africains ? Quand sera-t-il délivré et en échange de quelle contrepartie ? Se souvient-on de lui à la rédaction du journal pour lequel il parcourt le monde, appareil photo dernier cri en bandoulière ?

- Lève la tête Blondinet, murmure Matthias, la lutte sera longue avant de retrouver ton bon vieux Kodak… et une fois encore ses pensées se dédoublent et voguent à travers le temps, vers un des plus beaux Noël de son enfance…

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Pour Mil et une (clic) - photo de Robert Doisneau (clic)

Rédigé par Mony

Publié dans #Solitude au bout du chemin, #Moments de vie

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Aimela 30/04/2013 08:11


c'est de ces bons souvenirs qu'il prendra la force de survivre à l'enfer   

emma 29/04/2013 22:41


Un souvenir heureux est peut-être sur terre plus vrai que le bonheur... En tout cas il aide à survivre dans de telles circonstances

cloclo 29/04/2013 20:25


Le seul moyen pour lui de survivre est certainement ce retour vers l'enfance heureuse et sa passion pour la photo. Ton texte nous amène totu doucement là où l'on ne s'attend pas et la dichotomie
entre le rêve et la réalité est bien retranscrite. j'ai beaucpup aimé, mais ça, c'est plus banal !