La tribu des Sichâl

Publié le 31 Mars 2012

 
Un matin - mais était-ce un matin - il fallut se rendre à l'évidence : le temps avait bel et bien disparu. Ce fut d’abord une ombre qui attira l’attention de Madik, le chef de la tribu des Sichâl, la simple ombre immobile de l’arbre à palabres. Madik fixa alors le ciel et le soleil jamais ne disparut derrière la montagne de Zima.
 
Pourquoi l’astre de feu darde-t-il sans arrêt ses rayons ? J’ai trop chaud, le vent ne vient plus me rafraîchir, soupira Alisca, la belle épouse de Madik.
- Père, dit Bron, ma tête n’atteindra jamais tes épaules si tes cheveux ne blanchissent pas.   Comment mener à mon tour la tribu ?
- Fils, quand vais-je rejoindre la terre ? demanda une vieille épuisée et percluse de douleurs.
- Et moi, dit un vieillard, ma plaie à la jambe ne guérit pas.
- De quoi allons-nous nourrir la tribu ? interrogea Voulan le meilleur des chasseurs. Les bisons devraient migrer et aucun troupeau ne se présente à l’horizon.
Et de partout la peur gagna la tribu des Sichâl. Les femmes ne virent plus apparaître le sang et celles dont le ventre était rond se tenaient l’échine, lasses de porter encore et encore un enfant qui jamais ne naissait. Quant aux amoureux, ils s’épuisaient en vaines caresses, nul fruit ne couronnait leurs étreintes.
 
-  Le temps a disparu, fut la réponse de Madik. Je vais partir à sa recherche et où qu’il soit je le ramènerai, promit-il.
La montagne de Zima avala sa haute silhouette et la tribu se mit à psalmodier une prière en se regroupant sous l’arbre à palabres.
 
arbre-a-palabres.jpg
  Arbre à palabres - M'Bor Faye (1900-1984)
 
Madik marcha à en avoir les pieds douloureux mais au-delà de la montagne tout était identique à la plaine qu’il avait quittée. Le soleil ardent, la clarté continuelle, aucune migration d’animaux, aucun flocon de neige ni la moindre brise… Où retrouver le temps, celui qui fait d’un enfant un adulte, celui qui rend au sol la poussière des hommes, qui offre un jour succédant à une nuit, une éclaircie après l’averse ?
Sa femme, son fils, sa mère, ses frères, sœurs, amis étaient dans les pensées du chef de tribu. Pour eux, il devait retrouver le temps disparu.
Qui saura jamais la distance parcourue jusqu’à la rencontre de Madik avec un autre humain ?
 
- Je t’espérais, dit l’étranger. Vois comme mon convoi est embourbé. Seul, je ne puis le sortir de ce piège. Ton aide me sera précieuse.
 
De sa vie, Madik n’avait vu un équipage aussi étrange. L’homme était vêtu d’une tenue rappelant cet arc fait de rayons de soleil et de pluie et son convoi n’était qu’une immense roue aux rayons multicolores. Comment s’était-elle embourbée alors qu’aux alentours la terre se crevassait sous l’effet de la sécheresse ? Madik ne posa pas la question et il mit toute sa puissance d’homme dans la force de l’âge à la disposition de l’étranger. Un tirant, l’autre poussant, ahanant l’un et l’autre, ils parvinrent à dégager la roue. Mais sitôt celle-ci libre, elle se mit à tourner sur elle-même et étrangement le temps disparu repris sa course dans l’espace.
 
- Qui es-tu, étranger ? demanda Madik stupéfait.
- Je suis le gardien de la roue du temps. Va à présent, reprends ta route, les tiens t’espèrent.  
Et Madik rebroussa chemin en direction de la montagne de Zima. Il connut les bourrasques de neige, des nuits de pleine lune, des jours de pluie, des printemps et des étés, des forêts aux feuilles roussies et la peur quand les loups hurlaient dans les précipices. Il marcha encore et encore et la montagne restait une promesse à l’horizon. Quand enfin il parvint au territoire des Sichâl, il constata que sa barbe était blanche et ses mains fripées.
   
 - Que veux-tu vieil homme ?
Madik sursauta. Il reconnaissait l’intonation de cette voix et il se retourna fou de joie.
- Bron, mon fils ! Quel bel homme tu es devenu !
- Ton fils ? Tu es fou, vieil homme. Mon père nous a délaissés il y a de nombreuses lunaisons, il a abandonné les Sichâl pour courir le monde à la recherche du temps disparu.
- Mais c’est moi, Madik, votre chef. Grâce à mon aide, le temps a pu reprendre sa course.
- Sache vieil homme qu’ici le chef c’est moi et si le temps a repris sa course c’est d’avoir psalmodier des prières, tous ensemble, sous l’arbre à palabres.
- Je voudrais parler à ta mère, supplia Madik. 
- Soit, vieil homme, si elle te reconnaît tu seras accueilli parmi nous.
Quand Alisca s’approcha de Madik, elle poussa de grands rires dévoilant une bouche édentée dans un visage ridé. Seuls les yeux, les beaux yeux d’Alisca touchèrent Madik en plein cœur.
 
- Alisca, c’est moi, Madik !
- Jamais ! Mon mari était un bel étalon ! Tu n’es qu’un débris, vieil homme.
Et à nouveau elle eut un rire révélant la folie dans laquelle l’avait plongée la vaine attente de son aimé.
Alors Madik réalisa qu’à force de chercher le temps disparu c’était le sien qu’à tout jamais il avait égrené et perdu. Et seul, le cœur en peine, il s’en fut par les chemins.
 
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Pour Impromptus, signé Nym

Rédigé par Mony

Publié dans #Contes - Fables

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emma 25/05/2016 20:04

mais qui peut expliquer pourquoi ce blog roupille ?

l'oeil qui court 07/04/2012 22:41


Un beau conte triste. J'étais sous l'arbre à palabre et j'écoutais le conteur me mettre en garde contre la recherce du temps perdu.

chloé 03/04/2012 21:55


J'adore ce genre de conte et la musique qui va avec! Décollage immédiat! Chloé

louv' 31/03/2012 21:17


J'arrive ici par hasard. Je reviendrai, c'est sûr !

aimela 31/03/2012 10:18


je l'ai lu et relu cette histoire et je  ne m'en lasse pas , contente de la retrouver de nouveau sur ton blog