La Moon

Publié le 9 Mai 2012

            
Ce texte lu par Sagine est à écouter ici

C'était une fille intemporelle, légèrement décalée sinon pourquoi se serait-elle intéressée à lui, le marginal, le torturé ? Elle l’avait approché une nuit de pleine lune, une lune belle à réconcilier tout l’univers. Sans un mot, elle avait pris place à ses côtés sur le muret bordant le ruisseau. Tout comme lui, jambes pendues dans le vide et yeux dans les étoiles, elle avait suivi le lent parcours de la lune jusqu’au moment où l’astre perdit peu à peu de son éclat. Alors seulement il lui dit : "Je me prénomme Yann, puis-je vous appeler Moon ?"

Elle avait souri et d’une inclinaison de la tête avait acquiescé à sa demande puis d’une voix douce elle précisa : "Je viens d’emménager dans la petite maison au fond de la cour et mon prénom est Lola mais pour vous, je serai Moon"
 
Le soir, en rentrant de la ville, elle prit l’habitude d’aller saluer Yann et son oncle Pierre un ancien menuisier. Trois petits coups frappés à leur porte arrière donnant sur la cour et elle pénétrait dans l’antre des vieux garçons, traversait l’atelier et les rejoignait dans la petite cuisine sombre. Souvent, Yann était assis sur un long banc de bois, occupé à rouler de fines cigarettes et l’oncle Pierre, la pipe aux lèvres, la saluait d’un "Voici la Moon !" Alors, étirant son long corps maigre, il quittait le haut fauteuil installé à gauche de la cuisinière ronronnant ; c’était le moment pour lui de donner d’innombrables tours de clé ou de remonter les poids de ses horloges, coucous, pendules et carillons. Parfois Moon restait auprès de Yann à dialoguer sur de nombreux sujets, subjuguée par sa culture impressionnante et d’autres fois, elle accompagnait l’oncle Pierre dans la visite journalière à sa collection d’antiquités.  
                                                     
                                                     
En peu de temps, il lui fit découvrir toutes ses merveilles, lui expliqua leur provenance et leur histoire propre. Celle de la pendule de bronze, chuchotée à son oreille, l’émut aux larmes ; seule rescapée du bombardement allemand qui coûta la vie aux parents de son neveu, elle était à leurs yeux la plus précieuse de toutes.
Pour Moon, l’oncle Pierre sortit aussi de l’armoire de la "bonne chambre" sa merveilleuse collection de montres à gousset, ses innombrables pipes à têtes d’écume et même les napperons en dentelles de sa grand-mère. Un vendredi, il lui dit : "Dimanche, si le temps est beau, je te réserve une surprise" Sa curiosité piquée à vif, Moon attendit avec impatience d’être enfin dimanche. Pour une surprise, ce fut réussi.
 
Du grenier, ses amis avaient descendu dans la cour un étrange vélo qu’ils lui présentèrent sous le nom de grand-bi et Yann prit plaisir à la photographier juchée sur le vénérable ancêtre à l’énorme roue avant.   
Les mois avaient passé et petit à petit, grâce aux confidences de l’oncle Pierre, Moon cernait mieux le mal de vivre et la révolte qui habitaient Yann depuis le décès de ses parents, sa difficulté à réintégrer une vie sociale normale, à laisser libre cours à ses talents artistiques, à ses dons d’ébéniste. « Il vit avec moi depuis tout ce temps mais je me fais vieux et après ? » disait-il parfois à Moon. " Et toi, Moon, tu es bien jeune pour rester seule ? " 
"Oh ! Moi…" et elle souriait d’un regard voilé de tristesse sans se livrer d’avantage.
 
Les soirs d’été, ils s’installaient tous trois dans la cour et leur simple bonheur était d’observer le coucher du soleil au travers de verres teintés. Quand les nombreuses et diverses sonneries signalaient 22 heures 30, ils se séparaient et parfois l’ocarina de Yann déchirait le silence de la nuit, fendant le cœur de Moon de sa sonorité étrange.  Quand l’automne vint, un homme pénétra dans la cour et interpella l’oncle Pierre d’un « C’est ici que vit Lola ? Je suis son père ! » Lola ? La Moon ? « C’est là » répondit le vieil homme, « Mais elle ne rentrera pas avant ce soir » Sans un mot de remerciement, l’homme s’assit à même le seuil de la maison de sa fille et l’attendit.

 

Le lendemain matin, Lola inconsolable et affolée par ce qu’elle venait de découvrir, pleurait et pleurait encore face à la porte de l’atelier ouverte à tous vents. Son père, son propre père qu’elle venait à peine de retrouver après ses longs mois d’emprisonnement l’avait trahie. Pourquoi ? Pourquoi, à peine libéré, avait-il à nouveau commis un vol ? Pourquoi s’en prendre à ses amis, à ces deux hommes qu’elle aimait ? Comment dire à l’oncle Pierre ses remords de ne pas s’être confiée à lui en lui révélant la vie malhonnête que menait son père ? Pourra t-elle un jour retrouver l’estime de Yann et comment lui expliquer que sa chère pendule avait disparu à jamais ?
 
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Rédigé par Mony

Publié dans #Chemin d'amitié, #Mes textes lus par Sagine

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Jean-Guy 27/05/2012 16:55


Vraiment un très beau texte, mille bravos. Il me rappelle beaucoup de choses...

Sagine 17/05/2012 10:43


Cette histoire me plait beaucoup (tu sais ce que cela veut dire ?) mais j'ai une interrogation : je ne comprends pas bien la fin. Pour moi c'est comme s'il manquait un paragraphe entre les deux
derniers. Eclaire-moi s'il-te-plait et je le mets dans mon panier.

Mony 19/05/2012 12:48



Voilà, j'ai rajouté quelques détails et ainsi la fin doit être plus compréhensible pour tous . Merci Sagine !



aimela 10/05/2012 09:28


on est plus souvent trahi par les personnes proches et cela fait mal. comment Lola va s'en sortir ?

louv' 10/05/2012 09:25


Comment Moon va gérer tout cela ? Comment vont réagir les autres personnages ? J'aimerais bien savoir....

emma 09/05/2012 23:08


ah cette pendule disparue, que de supputations à son sujet ! tu as déroulé une vraie histoire avec des personnages attachants