La ligne d'un temps

Publié le 9 Juillet 2012

 

     Johan marchait d’un pas résolu vers la croisée des chemins quand une odeur ancienne, surgie de sa mémoire olfactive, lui procura une nausée soudaine et inattendue. Ce relent fielleux aussitôt suivi d’une vision précise de livres rangés sur une étagère, d’un réveil et d’une collection de coquilles d’escargot évoqua pour lui la ligne d’un temps qu’il aurait voulu ne jamais connaître. Il dut s’arrêter, inspirer, expirer, chasser au loin son cauchemar… Peu à peu, il reprit son calme et hésita longuement en tournant la tête à droite puis à gauche. Un haussement d’épaules, une nouvelle inspiration profonde et, malgré le soleil au zénith, Johan se décida pour le chemin de droite, celui qui longeait la crête sur environ deux kilomètres. Le parcours serait plus long, moins aisé, mais lui assurait une vue splendide sur la vallée et surtout une approche plus discrète du village. Ces lieux, il les connaissait pour y avoir déambulé tant et tant de fois avec les enfants de son âge. Chasse aux papillons, récolte de mûres, maraude dans les vergers, descentes en luge ou simple jeu de piste, tout leur était prétexte pour parcourir la colline en toute liberté. Ce fut pour lui l’époque bienheureuse de l’innocence.

 

Arrivé à hauteur du « Nez de Napoléon », ce gros rocher en surplomb, Johan fit une pause et observa le bourg en contrebas. Pas un son ne parvenait jusqu’à lui. Cependant son esprit fidèle lui restituait, intacts, le gargouillis de la fontaine, les pas des passants arrondissant les vieux pavés et même les chuchotements sournois que adolescent il croyait percevoir sur son passage. Ce dernier souvenir fit une fois de plus monter en lui cette bouffée de rage qu’il connaissait bien et qui le tenait debout, déterminé. Comme aimanté son regard se tourna alors en direction de la petite église à laquelle s’accolait le presbytère au toit bancal.

 

Bancal, voilà exactement comment Johan se sentait depuis… longtemps, trop longtemps. Et cet article lu par hasard dans « Le Matin » du mardi ne faisait qu’accentuer son handicap invisible. Il ferma les yeux quelques instants, sembla se recroqueviller puis en s’ébrouant il saisit la bouteille d’eau dans son sac à dos et but goulument comme pour se purifier de cette douleur vrillée à son corps. En refermant le sac, il songea avec regret à la paire de jumelles oubliée dans sa voiture garée, anonyme parmi des dizaines d’autres, sur le parking du supermarché implanté aux abords de V. en aval. Mais peu importe cet oubli ! Même avec les yeux fermés Johan aurait su exactement vers où se diriger. Ici, rien ou presque n’avait changé ; le temps s’était égrené lentement, une saison suivant l’autre immuablement.

 

13 heures 15 ! D’un pas assuré, Johan entama la descente vers le village. A cette heure, il ne risquait pas de rencontrer grand monde dans les rues et d’ailleurs qui aurait reconnu en l’homme qu’il était devenu le frêle adolescent timide parti il y avait plus de vingt ans pour la grande ville avec ses parents ?

 

Quand il sonna à la porte de l’ancienne bâtisse, l’horloge du clocher à l’exactitude éprouvée marqua en écho la demi. En ce moment de sieste, celui qu’il ne savait pas nommer même en pensées devait somnoler, paisible, dans son fauteuil. Après un deuxième coup de sonnette, un pas trainant se fit entendre et lentement la porte s’ouvrit sur un homme âgé. D’un bond, Johan fut dans le corridor et referma le battant. Le vieux, quelque peu surpris par cette brusque intrusion, le pria de pénétrer dans le salon et lui demanda « que puis-je pour vous, mon fils ? »

 

Sans répondre, Johan suivit l’homme dont l’article dans "Le Matin" parlait d’une manière élogieuse, relevant son exceptionnellement longue présence dévouée parmi la communauté villageoise et commentant les préparatifs de la fête qui serait donnée en l’honneur de son départ tardif à la retraite.

 

Une fête ! Des honneurs ! Johan ne pouvait le supporter.

 

Oui, il y aurait une fête et elle allait commencer !

 

Le vieil homme, visiblement troublé, indiqua un siège et réitéra sa question « que puis-je pour vous, mon fils ? » Johan ne réagit pas d’avantage à ces paroles et sans se départir de son sac à dos il fit lentement le tour de la pièce. Tout était semblable à ses souvenirs si ce n’était la couche de poussière sur les vieux livres jaunis par le temps et l’usure plus marquée du mobilier et des rideaux en dentelle défraîchie. L’odeur, mélange de tabac refroidi, d’humidité, d’encens et de remugles de vieux café réchauffé, était exactement celle de jadis et une fois de plus elle provoqua en lui un haut le cœur.

 

Le temps - Eric BellinEn riposte immédiate, il balaya à grands gestes rageurs les livres et les bibelots des étagères, bouscula puis rattrapa l’homme qui, effrayé, tentait de s’enfuir dans le brouhaha des objets brisés et de la sonnerie de l’antique réveil sorti de sa léthargie au contact du parquet de bois.

Pas si vite ! Asseyez-vous ! Vous me devez quelques explications. Je vous écoute !

- Mais je te reconnais ! Johan ! Toi ici ? 

- Oui, moi ! Moi et peut-être le fantôme de tant d’autres… 

 

Le visage paniqué du vieux disait sa peur, pas ses regrets et Johan à le voir ne put s’empêcher par deux fois de le gifler. Il savait l’arme dans sa poche, il savait aussi qu’elle y resterait tapie.

 

Pas de fête, vous m’entendez ? Pas de fête, sinon vous le regretterez !

- Pardon, Johan, pardon pour tout le mal que je t’ai fait !

- Gardez vos belles paroles, elles n’ont aucun effet sur moi. Pas de fête, pas d’honneurs ! Disparaissez au plus vite ! Vous m’avez bien compris ? 

 

Et sans un dernier regard vers son abuseur, Johan sortit. Il avait subitement pris conscience que des explications s’avèreraient vaines. La souffrance serait toujours en lui mais, et il venait de le décider, elle ne prendrait plus le pas sur son destin. Le moment était enfin venu de se réconcilier avec cet adolescent en souffrance et de profiter pleinement de sa vie d’adulte, avec fierté et la tête haute. Désormais, il était un homme pressé de rattraper les années perdues dans la douleur et la honte de soi.

 

Sur la colline les rayons de soleil réchauffèrent son cœur et son corps et mirent un peu de baume sur ses plaies vives. Le pardon et l’oubli ne seraient jamais au rendez-vous mais pour Johan le temps de la rancœur et de la vengeance n’était plus !

 

 

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Pour Mille-et une  un lieu convivial dédié à l'écriture

 

Photo : Eric Belin 

 

Rédigé par Mony

Publié dans #Solitude au bout du chemin

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Commenter cet article

chloé 19/07/2012 23:29


Ce texte me touche particulièrement! Tant de non dits sur ce sujet; tant de souffrance et de désespoir qui sont tus par honte, par pudeur! Tant de vie brisées, de fantômes dans les placards et de
gosses abusés et tant de bourreaux non inquiétés! Il y a parfois un vent de révolte en moi! Chloé

Sagine 14/07/2012 20:12


Dommage que ce soit une histoire si triste, j'aimais marcher avec cet homme. Bien écrit, Mony.

Annick SB 13/07/2012 16:21


Tordre la vengeance jusqu'à n'en faire qu'un souvenir d'une révolte et, calmement, refaire surface ; c'est ce que réussit à merveille Johan à travers tes mots.

Miche 13/07/2012 02:50


, talent de conteuse !


Merci Mony


 

Reinette 10/07/2012 13:42


triste mais superbe récit que j'ai eu plaisir à lire


amitiés

emma 09/07/2012 09:47


retour vers l'horreur, quel courage !

md 09/07/2012 09:24


Enorme. Oser retourner sur les lieux de la douleur, regarder en face la vermine qui rampe et supplie...Oui, Johan a eu raison de ne pas sortir son arme ; le pardon et l'oubli n'auraient pas
été au rendez-vous, de toute façon. Regarder en face, rien qu'une fois, et partir un peu plus léger..