La fresque

Publié le 9 Août 2013

La fresque

Il n’est pas malheureux, non pas malheureux ni triste ou tracassé. C’est ce qu’il se dit Charles en observant les personnages de la fresque qui garnit le fond de la petite boutique en plein air. Eux, les figés, le représentent-ils dans la foule du dimanche matin ? Ont-ils comme lui une passion ? Sous leurs traits, sévères pour les uns, guère plus vivants pour d’autres, sont-ils à son image ?

Charles soulève sa casquette, se gratte le haut du front qu’il a dégarni puis repose son couvre-chef sur sa tête chenue. Il ne faudrait pas prendre froid sous ce petit vent frais parcourant la brocante annuelle.

Assez philosophé pour aujourd’hui ! Charles réajuste ses lunettes, se détourne du dessin géant et plonge son regard vers les livres alignés sur les étagères.

- Mm, mm ! marmotte-t-il, de temps à autre, signe chez lui d’un intérêt certain.

Pas encore lu celui-ci, ni celui-là et pourtant ses nombreux livres accumulés au cours des années se sentent à l’étroit dans sa bibliothèque uniquement dédiée aux ouvrages traitant du moyen-âge. Le dernier volume, Charles l’a reçu en cadeau de son petit-fils à Noël et depuis, il l’a relu trois fois.

Ses mains saisissent les bouquins, les feuillettent puis les reposent délicatement habituées qu’elles sont à côtoyer ces fidèles amis. Le vendeur l’observe, essaye d’entamer la conversation mais Charles, pour toute réponse, se contente de quelques "mm" et il poursuit sa lecture.

Quand la cloche de l’église sonne les douze coups de midi, Charles s’ébroue, un brin éberlué du temps qui s’est écoulé si rapidement. Il faut rentrer, Jeanne, sa vieille amie, l’attend pour déjeuner comme chaque dimanche depuis… depuis quand ? Il ne le sait plus…

A regret, il caresse une dernière fois la couverture des livres, indifférent au regard désabusé du brocanteur.

Non, Charles n’est pas malheureux. A peine est-il frustré que le montant de sa retraite ne lui permette plus de s’offrir aussi souvent qu'il le voudrait un livre fût-il de seconde main. La cuve à mazout à remplir pour l’hiver prochain, les notes de pharmacie, celle de la réparation de la toiture sont ses priorités.

En se réinsérant dans la foule Charles se dit que quoi qu’il en soit personne ne lui enlèvera jamais son intérêt pour les livres historiques, jamais il ne fera partie des désabusés.

Et, serein, il laisse derrière lui la fresque et ses géants figés.

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Rédigé par Mony

Publié dans #Moments de vie, #Solitude au bout du chemin

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Commenter cet article

Guyrault 28/08/2013 18:10

Il y a longtemps que je n'étais pas passé... Joli blog et très belle histoire comme je les aime. Je suis comme Charles, retraité sans pouvoir m'offrir quoique ce soit d'extraordinaire. Résigné ? Non, plutôt en rogne contre cette disparité qui règne de partout. Ici, en Auvergne, dramatique. A plus. Guyr

Nais' 21/08/2013 13:40

Bonjour Mony !
Je vois que tu as sauté le pas de la transition entre les plateformes overblog ! ^^ Je vais m'y mettre, moi aussi...
Ce texte me replonge dans ton joli univers plein de sensibilité... Je comprends Charles, les livres se font trop chers, quant à acheter une liseuse je m'y refuse encore.
Joli portrait !

Bises, bonne journée
Nais' (de retour ^^)

Louv' 19/08/2013 04:05

Serein, Charles ? Peut-être. Ou simplement résigné ? Il est triste de se dire qu'on n'aura plus, ni le temps ni les moyens, quand on a toujours la soif de savoir.

Jeanne Fadosi 14/08/2013 11:14

une chronique pleine de saveur et de délicatesse. J'aime beaucoup cette façon de vieillir, en gardant la curiosité et la soif de savoir intactes et en gardant un cœur sans aigreur

aimela 12/08/2013 12:12

c'est vrai qu'il y a tant de livres que l'on ne peut pas tout lire, faute de temps ou d'argent. j'espère que Charles a une bibliothèque près de chez lui pour assouvir sa passion .