La boucle

Publié le 11 Novembre 2012

   
A l’arrière de la charrette, Romain boudait depuis deux heures et marmonnait sans arrêt : -Putain, quelle galère ! J’ai mal au cœur… On arrive quand ?
Rachid, philosophe, tenta de l’intéresser au parcours qu’il avait soigneusement préparé avec l’aide de Luc, mon collègue.
- Rien à cirer de votre campagne de merde et puis t’as vu à quelle allure on se traîne. En métro, j’y serai déjà !
- Pour un Romain, t’as pas la gueule d’un conquérant, ricana Rachid.
- L’air con, je l’ai avec vous.
 
photo-chevaux-Annick.jpgAssise à mes côtés, les rênes en main, Anouchka soupira. Entre Romain et elle, ce n’était pas le grand amour et pourtant elle lui proposa de mener à son tour l’équipage.
- Bof ! Pourquoi pas, c’est toujours mieux que ce tape cul de banc en bois.
Doucement, Anouchka fit ralentir les deux chevaux et les brides changèrent de mains puis elle alla à l’arrière rejoindre Luna qui chantonnait, enfermée dans son monde.
 
- Tout doux, Romain, nous ne sommes pas sur un champ de course.
Peu à peu la tension se relâcha et une heure plus tard, les chevaux furent libérés du poids de la charrette confiée à la garde de Romain et parquée à l’entrée d’une prairie aux abords d’un village. Le propriétaire, prévenu à l’avance de notre arrivée, nous souhaita la bienvenue et aida les trois autres ados à soigner les montures.
Rachid, responsable du harnachement, le vérifia avec soin. Anouchka s’occupa du brossage de la robe pommelée de Bebop et Luna, plus petite de taille, de celle, immaculée, de Trompette. Un ruisseau et une herbe fraîche à leur disposition, nous pûmes enfin laisser nos compagnons de route récupérer des efforts de la journée et nous suivîmes le fermier qui nous offrait le souper et nous hébergeait dans sa grange pour la nuit.
 
Depuis plus d’un an, Luc et moi nous portions à bout de bras un projet d’aide à la réinsertion d’ados en décrochage scolaire dénommé « La boucle » Par petits groupes, nous tentions de rendre un sens à leur vie en les responsabilisant et en leur offrant une possibilité de sortir pendant quelques temps de leur milieu .
Luc les intéressait au domaine du spectacle : mimes, jeux d’ombres chinoises, de rôles, jonglage, acrobaties, tours de passe-passe… chacun se découvrait un talent. De mon côté, grâce aux chevaux, je leur inculquais le respect de la vie, l’attention quotidienne, la patience et les soins indispensables à leur bien-être. Le circuit de promenade au rythme des chevaux et préparé de concert par l’équipe que nous formions, eux et nous, venait clôturer en apothéose ces moments hors du temps.
 
Comme à chaque étape, un petit spectacle avait été annoncé aux habitants et dès vingt heures, quelques villageois accompagnés d’une ribambelle d’enfants se présentèrent devant la remorque transformée en scène. Luc, qui nous avait rejoint en voiture, jouait au présentateur sous un costume et un maquillage bariolés. De mon côté, je m’occupais de l’éclairage et de la musique impressionné par la passion qui soudain habitait nos quatre ados. Luna, si timide, si effacée, subjuguait petits et grands par sa voix puissante et par son émotion à fleur de peau ; Romain, le râleur, se révélait un mime drôle et attachant, peu avare en grimaces et facéties ; Rachid, le plus posé, jonglait avec des quilles et les ombres chinoises d’Anouchka mises en valeur par un chant en sourdine de Luna faisaient pétiller les yeux des spectateurs.
 
Ce soir là, des hennissements anormaux abrégèrent la représentation. Dans la nuit seulement éclairée par la Lune, nous accourûmes tous dans le creux du vallon et découvrîmes Trompette en bien mauvaise posture au fond d’un fossé de l’autre côté du ruisseau. Comment était-il arrivé là ? Avait-il sauté par-dessus la clôture attiré par quelques herbes plus tendres ?
Choqués, nos quatre ados encourageaient Trompette de la voix et lançaient des regards implorants à Jacques, le fermier, pour qu’il trouve le moyen de sortir le cheval de ce mauvais pas.
- Les garçons, avec moi, dit Jacques.
Sans se faire prier, Rachid et Romain le suivirent et un quart d’heure plus tard, le bruit du tracteur couvrit les hennissements de Trompette et de Bebop inquiet lui aussi.
- Taisez-vous tous et reculez-vous, ordonna Jacques aux villageois dépités mais obéissants.
- Toi, la petite, tu n’as pas peur du cheval ?
Luna fit non de la tête.
- Alors, glisse-toi à ses côtés avec ces cordes.
Eclairée par les phares du tracteur, Luna se laissa doucement tomber dans le fossé et se mit à chantonner tout en caressant les flancs tremblants de Trompette. En quelques instants, le cheval se calma et tout en continuant à chanter Luna suivit les instructions de Jacques.
 
Combien de temps dura l’opération de sauvetage, je ne puis le dire mais quand Trompette tiré par le tracteur donna un grand coup de rein pour retrouver le sol de la prairie un grand « hourra » se fit entendre jusqu’à l’autre bout du pré.
- Et moi, Didier, vous m’oubliez ? me demanda la discrète Luna à qui je m’empressais de tendre le bras pour la hisser auprès de nous.
 
Quelle joie cette nuit là, quand avant de s’endormir dans leur sac de couchage, nos ados confièrent tour à tour leurs impressions sur la journée. La solidarité et le dépassement de soi les avaient fait grandir en quelques heures et je les sentais heureux et fiers.
 
Que sont-ils devenus ces quatre jeunes dont je me souviens si bien ?
Ils ont heureusement trouvé chacun leur voie.
Romain est conducteur de métro et j’ai régulièrement de ses nouvelles.
Rachid et Luna qui vivent en couple travaillent dans le milieu du spectacle ; lui est régisseur et elle, chante dans une comédie musicale qui tient l’affiche depuis des mois.
Quant à Anouchka, elle soutient à son tour des ados en difficulté et parfois vient me demander un conseil.
 
Pour eux, la boucle est bouclée.
 
   
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Rédigé par Mony

Publié dans #Chemin d'amitié

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Ratatouille0 14/11/2012 17:30


Joli texte, un beau sujet, comme quoi il suffit parfois de pas grand chose pour aider les gens... :)

emma 14/11/2012 10:16


une belle histoire, de beaux sentiments, une fin heureuse, et une musique charmante, que demander de plus ?

Nais' 11/11/2012 18:11


Bonsoir Mony !
Je suis bluffée par cette belle histoire, inspirée par une photo toute simple... Je ne sais pas écrire à partir d'une image, malheureusement alors bravo à toi !
C'est très beau, j'ai passé un excellent moment de lecture.
Bises, bonne soirée et bonne semaine d'avance !

Jeanne Fadosi 11/11/2012 10:01


je l'avais lu et commenté en juillet sur Miletune. Sa relecture m'a tout autant émue


belle journée

aimela 11/11/2012 09:49


L'univers des spectacles ainsi que les animaux touchaient les ados et c'est par là qu'on peut réussir  à les  envoyer sur les bons rails  même si ce n'est pas gagné . très beau
texte

chloé 11/11/2012 09:20


Un texte et un sujet qui évidemment avait beaucoup touché l'éducatrice saltimbanque que je suis! Un beau projet, une  belle approche , sensibilité et psychlogie! Tout ce que j'aime quoi! Je
l'ai relu volontier! Cordialement Chloé