Karly

Publié le 6 Mai 2012

 

C’est l’effet Larsen, on ne peut plus dormir et Karly râle :

 
- Savent pas régler leurs micros une fois pour toutes ces crabes ?
 
Il maugrée toujours Karly quand ses névralgies récurrentes lui taraudent l’œil droit et lui vrillent sans répit une douleur lancinante dans le crâne. Depuis notre arrivée, tard dans la nuit, il est harassant à force de rouspétances. Vivement qu’il se rendorme pour quelques heures mais c’est pas gagné.
 
- Mets tes boules dans les oreilles, Karly, et puis tais-toi, ça va passer.
- Passer ! Passer ! Grmm…
 
Karly s’est recouché, lové sur lui même. Je me penche vers lui pour ajuster sa couverture quand il m’attrape le bras en murmurant :
- Me laisse pas seul, hein Manu !
- Mais non, vieux pote ! Je vais juste chercher de quoi manger.
 
Mon survêt, mon portefeuille et je quitte le mobil-home en direction de l’esplanade. D’un côté, les techniciens sur le podium et de l’autre l’équipe responsable de la pyrotechnique sont en effervescence pour mettre au point le spectacle « Son et Lumière » de ce soir. Et l’ami Larsen est toujours présent… pauvre Karly !
Comme chaque jour depuis… depuis quand déjà ? Je ne le sais plus… comme chaque jour, je m’occupe de l’intendance, de la bouffe, de l’itinéraire du jour suivant, de la pub, des prospectus à faire distribuer, des costumes de Karly, des contacts avec les agents artistiques. Cuisinier-blanchisseur-manager-chauffeur, en voilà une référence à rallonge à mettre en évidence sur un cv…
 
Je traîne, je flâne, je prends le pouls de la petite ville histoire de laisser à Karly le temps de récupérer. Quand je rentre, il dort profondément malgré le brouhaha environnant - merci les anti-douleurs - et je prépare le déjeuner. Ce sera notre seul repas avant le spectacle.
 
 - Manu, t’es là ?
Il se lève, va pisser et me rejoint sur la banquette.
Pas beau à voir mon pote Karly ! Cheveux grisonnants en bataille, barbe à l’avenant, teint blafard, paupière droite à moitié fermée, rides profondes, tee-shirt chiffonné… il me filerait le bourdon.
 
- Mange Karly !
Et Karly mange sans se faire prier en émergeant lentement dans la réalité. Alors, je sais que ma tranquillité d’esprit est terminée.
- Je passe à quelle heure ?
- 22 h30, juste avant le son et lumière.
- Et hier soir ?
- T’as été au top, Karly ! Les gens ont quitté la salle le soleil au cœur.
- Comment tu le sens aujourd’hui ?
- Ce sera un triomphe, tu le sais !
 
Mais Karly ne le sait pas, il doute, il faut sans cesse le rassurer, ne rien négliger pour que tout soit parfait et surtout être là, ne pas le laisser seul avec ses vieux démons.
 
22h30 - Dans un tonnerre d’applaudissements Karly tout sourire monte sur le podium. Il est plus beau que jamais sous son maquillage et ses cheveux poudrés d’argent assortis à son costume à paillettes. Les douleurs et les inquiétudes, matées, sont restées tapies dans le mobil-home. Déjà mon vieux pote redevient le ténor adulé, celui qui jadis faisait résonner les murs des plus prestigieux opéras et une fois encore je me laisse surprendre à en avoir la chair de poule.
 
Chapeau Karly ! Chapeau l’artiste.
 
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Pour Impromptus  signé Nym          
 
 

Rédigé par Mony

Publié dans #Chemin d'amitié

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emma 16/05/2012 09:36


une belle histoire triste superbement racontée

louv' 06/05/2012 16:30


Les artistes sont des êtres fragiles : toujours pleins d'incertitudes. Ce n'est pas facile pour qui veille à leurs côtés. Seul l'amour ou une grande amitié en sont capables.