J'ai épousé un mufle !

Publié le 2 Octobre 2012

   

Un mufle ! Triste constat, j’ai épousé un mufle ! Depuis la fenêtre de la chambre à coucher je l’observe se démener de la véranda au jardin. C’est sa deuxième nuit d’insomnie ; deux soirées et deux nuits consacrées à dorloter, agencer et mettre encore davantage en valeur ses bonsaïs. Demain, ce sera pour lui son jour de gloire et il veut être fin prêt. Aucun détail ne doit lui échapper, tout doit être parfait pour le week-end "nous découvrir vos passions" organisé par le comité des fêtes.

 

Vos passions ! Et dire que si ma collègue Nathalie ne m’avait pas laissé son bonsaï décrépi pour aller ouvrir un salon de toilettage canin aux antipodes nous n’en serions pas là ! Mais voilà, Patrick s’est pris au jeu de le requinquer, il a acheté des livres de botanique, couru les jardineries, visiter des foires, consulter des amateurs… une véritable drogue. Quand ce pauvre prunus a enfin porté ses premières fleurs, il était déjà entouré de dix autres espèces d’arbres nains et mon mari reconnu comme une sommité pour les questions de marcottage, greffage, rempotage, entretien ou taille ; il distinguait aisément les plants fragiles, ceux sensibles au froid, des plantes plus rustiques supportant les rudesses du climat. Fier de sa main verte, il est à ce jour propriétaire de soixante-cinq bonsaïs.

 

Verte, c’est moi qui le suis de rage à présent et Patrick, ce mufle, ne semble pas s’en apercevoir tout affairé qu’il est par la préparation de son exposition. Comment a-t-il pu prononcer une phrase pareille, comment devant les caméras de la chaîne de télé locale s’est-il laissé aller à me ridiculiser par ce clin d’œil entendu ? Depuis l’interview, j’ai visionné trois fois la séquence consacrée à "Faites-nous découvrir vos passions" et si je dois bien admettre la prestance de mon époux, son élégance naturelle accentuée par une moustache très british, je dois avouer qu’à présent je l’exècre et lui trouve un air rustre et trivial.

 

Mes mains de toiletteuse me démangent, elles réclament impérativement une paire de ciseaux pour tailler et venger l’affront. Patience, il finira bien par se fatiguer ! Et de fait, le voilà qui s’installe dans le fauteuil-crapaud, son siège de prédilection installé face à ses potées. Patience, patience, il s’endort d’habitude comme une masse, insensible aux bruits extérieurs.

 

Enfin il dort et quand il dort, il dort ! Doucement, je descends l’escalier, prends au passage la paire de ciseaux la plus aiguisée dans ma trousse de toilettage, traverse la salle de séjour et pénètre dans la véranda éclairée par la lueur orangée des lampes à sodium, alliées des plantes. Dans ma tête la voix de Patrick serine, clin d’œil à l’appui : "Oui, je consacre beaucoup de temps et d’argent aux bonsaïs mais ils m’apportent bien plus de satisfactions qu’une femme"

 

Tu parles ! Plus de vacances depuis trois ans, plus de petits week-end passés en amoureux, plus d’autres loisirs que les soins aux bonsaïs ; le terrain entouré de grilles rébarbatives, les murs truffés d’alarmes électriques, l’impression de vivre en vase clos voilà ce que je supporte par amour aveugle. Il est urgent de réagir ! Les ciseaux frétillent, impatients. Mes yeux à l’affût se posent sur le ficus panda, admirent le prunier de Java, se voilent devant le poivrier d’Indonésie... Non, je ne vais pas sacrifier notre patrimoine, de plus ces végétaux, eux, sont totalement innocents. Non ! Je me retourne et deux "clic" de ciseaux vengeurs sectionnent les guidons de vélo, fierté de Patrick. Mon mari se réveille en sursaut et s’écrie " Mais Bibiche !" à la vue de ses moustaches enserrées dans ma main gauche.

 

Fini, plus de Bibiche ! C’est décidé, lundi, la femme du mufle va réserver dix jours de vacances au soleil et le laisser pèpère à ses passions.

 

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(mes textes sont des fictions )

Photo : wikipédia 

Rédigé par Mony

Publié dans #Vivre à deux ou....

Commenter cet article

Ratatouille0 10/11/2012 17:09


Une bien jolie et bien drôle fiction! Y a pas de doute, pour être un mufle, c'est un mufle! Moi qui déteste les bonsaï... :D
Bonne fin d'après-midi!

Jeanne Fadosi 28/10/2012 10:02


fiction que tu précises, mais si réaliste ...


belle journée

Nais' 06/10/2012 21:48


Bonsoir Mony !


Excellent ce texte ! Plein de cynisme et d'humour, j'adore :) quel passion brulante pour ces arbres... au détriment de l'amour malheureusement.
Passes un bon week-end, bises !

louv' 03/10/2012 10:38


Savoureusement drôle, comme toujours. Avec le suspense en plus...

chloé 02/10/2012 23:31


ça pour sûr que c'est un muffle! Laisser sa bibiche en vase clos se faner et préférér ses potéees , ça méritait bien un coup de cisaille dans les moustaches en guidon de vélo et quelques vacances
au soleil! Succulente petite fiction  qui inspire vengeance! Chloé

emma 02/10/2012 10:47


ah la toiletteuse et le fauteuil crapaud, quel univers ! savoureuse interprétation, Mony, il doit être superbesur les photos,  le passionné de bonzais aux moustaches en guidon de vélo

aimela 02/10/2012 10:02


Heureusement que tu précises que c'est une fiction  sinon, tu aurais droit reflexions  de femmes amoureuses de guidons de vélos