Dame Zèbrine

Publié le 11 Avril 2012

série gourmandise n°24- les tartelettes 60cmx 60cm- 2008
                                                        Gourmandises - Benoît-Basset
     
Dans les cuisines de la belle demeure c’est l’effervescence, Maître Sidoine s’active et lance des ordres aux marmitons. Du fourneau au tournebroche et de la cave au fournil s’échappent odeurs alléchantes et fumets délicats.
Pour Dame Zèbrine et ses quatre convives le dîner se veut festin car ce soir la maîtresse de maison désignera son futur époux parmi le quatuor présent.
Le sien, trop vieil, trop délicat, l’a laissée veuve une nuit d’indigestion.
Il n’est plus question pour elle de revivre pareille situation. Le futur mari se devra d’être robuste et fine gueule. Aussi l’élu sera-t-il le dernier gentilhomme attablé et réclamant encore un hanap bien rempli ou une assiettée de mignardises.

 

Marcassin ruisselant de saindoux, faisans saucés au verjus suivis de pâtés de grives à l’Armagnac et de tourtes aux abats sont tour à tour présentés accompagnés de panais à la cardamone et de mogette aux graines de paradis. Dans les gobelets d’étain, vin et cervoise fraîche coulent à volonté.

Dame Zèbrine peu attirée par les mets salés picore dans un plat puis dans un autre, déchire d’une dent délicate un minuscule morceau de viande, mouille ses lèvres fines de trois gouttes d’hydromel et observe ses prétendants.

 

Guillibert, la face rubiconde ne tarde pas à implorer la permission de se retirer. D’un geste condescendant de la main, Dame Zèbrine lui signifie son renvoi tandis que la table se garnit de plats de brochets nappés de deux sauces vertes, d’anguilles au macis et de lamproies aux yeux glauques, le tout accompagné d’une belle choucroute croquante.

A la troisième bouchée de lamproie, Sieur Giefroi pâle comme une hostie se lève de table et s’enfuit les mains sur la bouche.

 

- Quelle petite nature ! soupire Dame Zèbrine. Elle se tourne ensuite vers les rescapés des agapes, Ramulf et Artaud, tous deux bels hommes à la fière prestance. Lequel sera l’élu ce tantôt ?

Les rivaux se toisent quand Dame Zébrine les prie de l’excuser un instant

«…quelques ordres à donner… je ne serais pas longue… servez-vous mes Sieurs »

 

- Où en sommes-nous, Maître Sidoine ? Le temps me tarde ! »

- Au dessert, gente Dame. Voyez, Gasparini, le pâtissier, termine de si belle façon la garniture de l’assortiment de tartelettes !

Les pommettes en feu, Dame Zèbrine ouvre grands ses yeux et hume, gourmande, les délices sucrés, son péché mignon.

- Vite ! Vite ! Gasparini, la faim me taraude et seule la douceur de vos desserts pourra l’apaiser.

 

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Le regard des deux derniers invités est à présent voilé par l’alcool et les gestes se font plus lestes à l’encontre des serveuses.
- Mes Sieurs, un peu de tenue, je vous prie. L’un de vous sera sous peu mon époux et le garant de ma fortune. Les minauderies ne sont pas de mise à cette tablée. Voici céans le plateau de desserts. Il est fort à parier qu’il vous départagera. Bonne dégustation !

 

Penauds, les deux hommes choisissent l’un un sablé coloré au jus de betteraves et garni de framboises et l’autre une croûte verte obtenue avec quelques gouttes d’écume d’épinard et ornée de myrtilles mais l’appétit n’est plus au rendez-vous et ils découpent lentement, comme à regret, leurs tartelettes.

 

Dame Zèbrine quant à elle se fait servir une pâtisserie aux chataîgnes sur lit de crème d’or. Ses gestes sont vifs, les bouchées énormes. Que c’est bon !

- Allons, mes Sieurs, du cœur à la bel ouvrage !

Et elle replonge son long cou de cygne vers son assiette, avide, le regard déjà posé sur une tartelette aux raisins blancs imbibés d’ambroisie.

 

Hélas, une chataîgne trop peu cuite et avalée goulûment en dispose autrement.

Dame Zèbrine a beau tousser, tenter de cracher, elle s’étouffe définitivement et gît là, inerte, au bas du banc.

- Nous l’avons échappé belle, soupire un galant.

- Pour fêter cela allons boire une pinte loin d’ici, propose l’autre.

 

Seuls Maître Sidoine, Gasparini et les marmitons se lamentent. Pour qui cuisineront-ils demain ?

  

- Allons, allons, cessez de geindre, dit Dame Girafine accourue aux nouvelles, mes fourneaux n’attendent que vous ! Samedi, treize couverts seront dressés en mon logis. Quel menu me proposez-vous Maître Sidoine ?

Et tous, préoccupés par ce futur banquet, se détournent de Dame Zèbrine et  l'abandonnent à son funeste destin.

 
Est occis par la gourmandise qui croyait règner sur l'appétit...
    
    
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Rédigé par Mony

Publié dans #Contes - Fables

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Viviane 12/04/2012 09:29


J'aime cette évocation aussi bruissante que l'intérieur d'une cuisine de pros ;o)) avec ces descriptions mi goûteuses, mi étonnantes de mets inconnus mais... à créer? Pourquoi pas... Les couleurs
qui s'en dégagent, la faim trop vaste de la cuisinière, ce monde gargantuesque que tu évoques si jovialement...

Marc Lefrançois 11/04/2012 09:24


Ah, rien que cette évocation, ça me donne faim!