Clémence et moi

Publié le 11 Avril 2013

             Voilà bientôt trois mois que je me prélasse chez Clémence, la plus douce des personnes. On ne s’est pas choisies, notre rencontre fortuite un matin de printemps aurait pu sombrer dans l’indifférence ou le rejet mais tout au contraire nous nous sommes mutuellement apprivoisées et, chacune dans notre coin, nous apprécions la présence de l’autre.
 
Clémence est une lève-tôt, pas question pour elle de flâner au creux de son lit. Sitôt sur pied c’est une vraie tornade qui déferle dans l’appartement, elle prépare le petit déjeuner avec soin, le dépose sur un plateau et vient le déguster à mes côtés dans le séjour. Puis, quand il fait beau, elle s’installe en peignoir sur la terrasse, indifférente aux regards éventuels des voisins. Du coin d’un œil je l’observe alors démêler sa belle crinière gris argent en se mirant dans la porte vitrée et le "frou, frou" de la brosse passant dans ses cheveux soyeux me remplit d’aise. Quand il pleut, c’est le fauteuil en velours placé face au miroir qui fait office de coiffeuse. J’adore voir au gré des jours l’un puis l’autre fil d’argent parer le tissu bordeaux. J’apprécie tellement la soie.
 
Nous sommes très indépendantes. Quand elle sort, et elle sort souvent, Clémence me laisse tranquillement vaquer à mes occupations favorites. Elle est si active, tantôt c’est l’aquagym, tantôt les répétitions théâtrales ou de la chorale, du shopping, une expo à ne pas manquer… Il m’arrive souvent de rester seule une journée ou une soirée entière. Le nirvana !
 
Le seul point noir à mon horizon c’est le passage hebdomadaire de Julie, sa fille unique. Dès qu’elle franchit le seuil, je me blottis dans un coin et tente de me faire la plus discrète possible. C’est viscéral, je ressens un rejet de sa part à mon égard. Clémence fait semblant d’ignorer cette tension entre Julie et moi et toute au bonheur de la présence affectueuse de sa "petite" de quarante-deux ans elle papote, détaille les derniers potins, parle de ses projets ou écoute, sans la juger, sa fille se raconter à son tour. Parfois, il leur arrive de parler des hommes et leurs propos alors aigres-doux me laissent deviner une frustration ou un manque non comblé. Divorce est un mot qui semble les unir et en apparence les liguer contre ces messieurs. Pourquoi les humaines s’embarrassent-elles de grands sentiments ? Ma vie est tellement plus simple !
 
Quand vient le moment de quitter sa mère Julie ne peut réprimer quelques réflexions : - Pourquoi n’engagerais-tu pas une personne pour te seconder ? Tu sais que de mon côté je manque de temps pour t’aider. En disant cela, son regard se pose tour à tour sur les cheveux décorant le fauteuil, sur les miettes de pain oubliées sur la table et sur les traces de pas datant de sa dernière visite ; il s’attarde sur les vitres pas très nettes et enfin ose se fixer sur moi, plein de dégoût.
- Ne t’inquiète pas pour moi, ma chérie, répond Clémence, tout va pour le mieux, je gère très bien ma petite vie et j’ai décidé, vois-tu, d’en profiter au maximum. Alors un peu de poussière de plus ou de moi… Toi aussi tu devrais être moins exigeante avec toi-même et te gréer du bon temps.
Et la conversation en reste là à mon grand soulagement.
 
Hélas aujourd’hui est un jour noir dans ma courte vie ! Clémence attend une visite importante pour la fin d’après-midi, un monsieur très, très bien de sa personne et qui a tout pour lui plaire comme elle me le chuchote en me logeant dans une petite boîte transparente au couvercle percé de quatre trous minuscules. Devant mes six yeux désolés elle manie brosses, aspirateur et torchon et sans un regret fait disparaître ma belle toile tissée avec soin. Tout est net à présent et Clémence d’un pas décidé m’emmène au parc. Au bord d’un taillis elle ouvre furtivement la petite boîte et me souhaite bon vent. Dépitée, je m’enfuis à toutes pattes sans me retourner.
 
Décidément ces humaines manquent d’humanité quand un bellâtre se profile à l’horizon. Il ne me reste plus qu’à retisser ma toile !
Allons ! Du cœur à l’ouvrage ! Ainsi va la vie !

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louv' 13/04/2013 19:58


Alors je vais te dire : Clémence est absolument adorable, mais...je crois bien que je l'aurais relâchée dans la nature moi aussi :)

emma 12/04/2013 22:33


araignée du soir, espoir, elle aura porté bonheur à la gentille Clémence

Aimela 12/04/2013 10:36


Pauvre araignée, j'espère qu'elle retrouvera une  maison hospitalière  pour accueillir sa toile . Bises