A travers les embûches jusqu'aux étoiles

Publié le 21 Septembre 2012

 
 
           
Vendredi, 30 juillet 1943 - huit heures - 22°
 
hilda        John enfile son uniforme en silence de crainte de réveiller Dolly qui s’est rendormie après le petit-déjeuner, épuisée par son long et tardif service à l’hôpital.
Avant de quitter le minuscule garni qu’elle a loué récemment, il enlève délicatement le recueil de poésie coincé sous le coude de son amie tout en résistant à l’envie de poser un dernier baiser sur son épaule dénudée.
La porte refermée en douceur, il glisse le petit livre dans la poche de son veston et d’un geste décidé pose son képi sur sa tignasse blonde.
Les trois jours de permission ne sont déjà plus qu’un doux souvenir.
( Peinture - Duane Bryers )          
La température atteint 30 degrés lors du briefing dans les locaux de la base aérienne de la R.A.F. mais personne ne s’en plaint. Toute l’escadrille est suspendue aux lèvres de son commandant, attentive à la moindre directive.
 
Décollage : 22 heures
Cibles : trois usines sur la Ruhr
 
John est à l’arrière d’un des bombardiers qui vibrent comme des frelons dans la nuit. Il sait exactement ce qu’il aura à accomplir quand le « go » retentira dans son casque. Ses pensées vont, viennent, se croisent et souvent le ramènent vers la flamboyante Dolly dont il sait le portrait bien à l’abri dans le recueil de poésies qu’il a coincé à même la peau sous sa combinaison de vol.
 
Redoutés, des tirs de D.C.A. le tirent de sa rêverie en déchirant violemment l’espace. L’un d’eux fait mouche et atteint la carlingue et un moteur de l’avion qui tressaute sous l’assaut. John et ses compagnons, drillés à réagir au plus vite, évacuent l’appareil en feu et sautent dans l’air frais d’altitude. La chute est vertigineuse jusqu’à choc de l’ouverture du parachute qui scie brutalement les épaules de John.
Les salves se font sporadiques ; au loin les forteresses volantes poursuivent leur vol vers l’est tandis que l’appareil en perdition explose dans une gerbe de feu.
 
L’environnement devient plus calme et s’assombrit, seule la lueur de quelques étoiles laisse deviner l’approche d’une masse compacte. Des arbres ! John ne peut les éviter et son parachute s’emmêle dans de grosses branches. Suspendu dans le vide, il tente en vain de se libérer.
- Murphy ? Winston ? Jack ? Tommy ? Rod ? …
Ses appels restent sans écho… Que sont devenus ses compagnons ? Lesquels sont encore en vie ?
La nuit est douce… Dans l’air flottent des senteurs de foin et de bétail… Comment croire à cette guerre qui n’en finit pas ?
Mais hélas, là-bas, loin à l’horizon, les éclairs des bombardements illuminent soudainement le ciel.
 
John sort lentement de sa torpeur quand le bruit caractéristique des bombardiers lui signale le retour de mission.
- Good luck boys ! Dolly kiss !
 
Les mains entravées dans le dos, John ne réagit pas au moment où le soldat allemand chargé de le fouiller s’empare du livret de poèmes et en extrait la photo de Dolly.
- Schöne girl !
Le cliché est enfoui dans la poche ennemie, le livret jeté dans une corbeille.
Sous la provocation John reste de marbre avec seulement cette devise lancinante en tête :
 
A travers les embûches jusqu’aux étoiles*
 
Pendant près de deux ans, au milieu de l’innommable, sa fidèle mémoire  lui restituera jour après jour l’image de sa douce étoile rousse.
 
(*devise de la R.A.F.)
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Rédigé par Mony

Publié dans #Solitude au bout du chemin

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Pascale Madeleine 24/09/2012 08:28


Magnifique.


On aurait aimé que le texte soit plus long !


Amitiés

Reinette77 23/09/2012 18:11


belle histoire que j'ai eu plaisir à lire


bonne soirée

Lorraine 22/09/2012 23:01


Un très beau texte qui pourrait être véridique. La narration se déroule avec aisance et nous mène à une fin que l'on n'attendait pas vraiment. C'est très bien mené, Mony!

Nais' 22/09/2012 10:34


Bonjour Mony !
Sublime cette histoire partant d'une illustration... Tu as été inspirée ! Comme d'habitude les descriptions sont magnifiques et on s'y croirait !
Bravo :)
Bises, bon week-end !

emma 21/09/2012 13:41


elle est superbement romanesque, et cinématographique, cette histoire

louv' 21/09/2012 09:18


Admirable, cette attitude fière et droite du soldat anglais.


Et ce texte est tellement bien écrit qu'on a vraiment l'impression de vivre la scène.