Y a quelqu’un ?

Publié le 20 Mai 2017

Le paquet cadeau posé sur son paillasson était si petit qu’elle avait failli marcher dessus en sortant de l’appartement. Un reflet de la lampe éclairant le hall avait heureusement fait briller la ficelle et le nœud argentés ce qui avait attiré son attention.

Tout en fourrant le paquet dans sa poche elle se posait des questions. Un cadeau ? Pour elle ? De qui ? Pourquoi ? En entrant dans l’ascenseur elle résista à l’envie d’abandonner cet intrus sur le palier. A hauteur du sixième, elle commença à déchirer le papier cadeau, au quatrième elle tenait au creux de sa main un étrange cube noir qui, à croire les indications inscrites sur ses faces, répondait au nom de Grafanette et allait lui changer la vie.

Changer sa vie, la vie de Mathilde Ducré ? Vie banale de retraitée divorcée, vie toujours chiche à son égard, vie bof ! bof ! comme elle le pensait souvent en la comparant à celles étalant leurs fastes dans les médias.

Juste avant d’arriver au rez-de-chaussée, Mathilde, curieuse, avait appuyé sur le petit bouton situé au centre de la face supérieure du cube. L’ascenseur s’était arrêté portes ouvertes et la retraitée n’avait constaté aucun changement dans sa vie. Pourtant quand en cette veille de Noël elle fit l’effort de saluer son voisin, celui-ci, fada de décibels et de musique électro l’empêchant régulièrement de fermer l’œil, sembla l’ignorer.

De même le pékinois toujours énervé de Madame Blanchard, celui dont pas un jour ne se passait sans qu’il ne renifle et ne bave sur ses chaussures, passa indifférent à sa présence en tirant au bout de sa laisse sa maîtresse tout aussi indifférente.

Pour le fada, le toutou et sa mémère et pour tout un chacun dans la ville Mathilde était devenue transparente !  Prise au jeu de la Grafanette, elle en profita tout son soûl. Coquine, elle tira la langue au buraliste toujours aussi aimable qu’une porte de prison ; au bar Du Relais, elle embrassa à pleine bouche le bel Armand qui jamais n’avait daigné jeté un regard sur elle. Le bel Armand se frotta les lèvres d’un air ahuri tandis que sa femme le houspillait d’un «Arrête de rêvasser, Armand, les anges ne feront pas le travail ! Sers un ballon de rouge à Monsieur»

Mathilde visita avec délectation une expo dont le prix d’entrée était bien au-dessus de ses faibles moyens, elle « emprunta » ici un millefeuille, là un flacon de parfum ou un livre. Au hasard des rues, elle croisa son ex-mari et lui fit un savant croche-pied. Elle s’attarda à observer le SAMU venu le secourir et entendit « c’est probablement une fracture, Monsieur »

En fin de journée, la ville se fit plus calme et Mathilde Ducré rentra chez elle, les bras chargés mais la conscience trouble.

Alors seulement lui revint en tête le mystère de ce cadeau. D’où provenait-il ? D’autres personnes pouvaient-elles bénéficier des pouvoirs d’une Grafanette ? Pourquoi et qui lui en avait offert une ? De plus en plus mal à l’aise elle avait à nouveau appuyé sur le bouton de la Grafanette afin de revenir au plus vite dans la vraie vie, loin des utopies.

Un détail la taraudait : suis-je seule dans mon appartement ?

Et de tout le réveillon elle questionna d’une voix chevrotante : Y a quelqu’un ?

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Pour Mil et une en janvier 2017 - clic

Rédigé par Mony

Publié dans #Moments de vie, #Solitude au bout du chemin

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Chloé 12/06/2017 11:08

Je me rappelle bien de ce texte lu sur Mil et Une! Il y a toujours un revers à la médaille! Bisous. Chloé

aimela 31/05/2017 09:37

Où peut-on se procurer ta grafanette qui pourrait m’intéresser pour me venger gentiment de quelques personnes de ma famille ? Oh, je te rassure, rien de grave , juste des croche-pieds ( rire)

emma 21/05/2017 14:48

un rêve ! sais - tu où on peut commander la grafanette ?