Les filles du menuisier

Publié le 1 Février 2017

Elles sont coquettes, les filles du menuisier ! (ici sans l'aînée)

L’exclamation spontanée recèle une pointe d’envie, de jalousie non avouées, mais les quatre filles du menuisier n’en ont cure. Toujours élégantes, elles ont la satisfaction d’étrenner une nouvelle jupe, un chemisier pimpant, un col en dentelle ou une écharpe et des gants bicolores…

En ces années de guerre dénicher un coupon de tissu ou quelques pelotes de laine à un prix abordable est pourtant difficile… Mathieu, leur père, n’est pas bien riche… Certes, Julia, l’aînée, est mariée à présent mais voilà ses deux petits qui grandissent si vite tout aussi mignons et bien vêtus… comment font-elles pour être si joliment présentables se demandent les bonnes gens ?

Maria, leur mère, sourit aux réflexions que l’un ou l’autre lui rapporte. Malgré les privations endurées en cette terrible période de conflit, elle est heureuse de ressentir chez ses filles l’élan de la jeunesse qui ne se laisse pas abattre et croit en la vie. Ne pas se négliger n’est-ce pas résister ? Alors, attablée à sa machine à coudre, Maria aux doigts d’or coud !

Dans le tissu retourné d’un vieux pardessus élimé de son époux, elle taille une jupe droite pour Betty, la plus jeune. Une robe brune confectionnée à partir d’anciennes tentures se voit agrémentée d’un jabot blanc amovible - un voilage déchiré et récupéré - ou d’un col orange et d’une ceinture assortie tirés d’une robe de la grand-mère paternelle. Ainsi, Anna, la troisième, a deux tenues au choix…

Les anciens pulls se détricotent, la laine lavée et séchée est boulée en pelotes et reprend vie. Au gré des aiguilles et de la fantaisie de l’une ou de l’autre, les coloris se côtoient, les motifs originaux apparaissent…

Quand les risques de bombardements se font plus intenses, que les habitants du hameau trouvent abri dans la grotte au flanc de la colline, Maria se refuse à quitter la maison et malgré le couvre-feu continue ses travaux d’aiguille.

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Les américains sont là ! Les américains sont là !

La nouvelle se répand à la vitesse de l’éclair. Un hôpital militaire est dressé dans une prairie en bord de route. En ce pays, entre Meuse et Rhin, des combats sanglants se poursuivent, au loin,  aux abords d’Aix-la-Chapelle… clic - clic

Chez le menuisier, les boys passent parfois la soirée et racontent leur quotidien, là-bas, de l’autre côté de l’Atlantique.

Le petit Jo, traduit par Betty, évoque les immenses étendues broutées par des troupeaux importants. Maria, la mère, s’étonne et plaint les fermiers qui doivent traire autant de vaches par jour.

Rires !

Comment imaginer cette vie démesurée !

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- Maman, regarde ce que je ramène !

Aidée par le petit Jo, Eva, la deuxième fille, présente à sa mère un rouleau immense d’un tissu, blanc sur l’endroit et brun sur l’envers, qu’elle a pu obtenir au stock américain.

Maria le soupèse, le caresse, lui trouve belle allure et bon maintien.

- Il doit être imperméable. Avec un tel métrage, j’ai de quoi confectionner une gabardine pour chacune.

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- Elles sont coquettes, les filles du menuisier !

Oui, elles étaient coquettes, ma grand-mère, ma mère et mes tantes. Et même si il s’avéra que le tissu bicolore était réservé à l’inhumation des soldats allemands abattus  par l’armée américaine, la jeunesse et sa foi dans la vie avaient été les plus fortes.

Il se raconte que la robe de mariée d’Eva, ma maman, a été conçue au départ d’un tissu de parachute américain.

Est-ce vrai ou n’est-ce que légende ?

Betty, ma tante, nous aiguille vers la légende…

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 Pour Mil et une - clic - semaine 16/2016 d'après un tableau de Vicente Romero Redondo - clic

Rédigé par Mony

Publié dans #Un peu de moi par ci par là, #Moments de vie, #Partage

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Commenter cet article

Chloé 12/06/2017 11:35

Une période particulière que celle de la guerre durant laquelle la vie malgré tout gardait ses droits et la jeunesse sa part d'insouciance. Un très beau récit Mony et un joli partage d'instants de vie. Chloé

Mony 12/06/2017 15:38

Merci Chloé, ce récit me tient particulièrement à coeur :)

Loïc Roussain 02/02/2017 11:40

Voilà, je retouve ici, très bien tournée, "l'ambiance de la guerre" qu'évoquait souvent ma mère (19 ans en 1940 ...)

Mony 02/02/2017 17:29

Oui, notre génération a été baignée dans ces récits... Merci, Loïc.

emma 02/02/2017 10:17

à quoi me font penser ces souvenirs de guerre, de pauvreté, de vie malgré tout ? à "autant en emporte le vent", lorsque Scarlett se confectionne une robe dans un rideau vert pour dissimuler sa détresse aux yeux de Rhett

Mony 02/02/2017 17:29

Je t'avoue que je n'ai jamais lu, ni vu le film, "Autant en emporte le vent" mais au fond, d'en avoir beaucoup entendu parler ça m'est familier :)

aimela 02/02/2017 09:40

Un très beau témoignage sur ta famille avec des liens superbes pour en savoir plus de l'époque, j'ai été un peu moins sensible sur la musique :)

Mony 02/02/2017 17:27

Moi, cette musique me donne des fourmillements dans les jambes, je danse sur place :)