Les traces

Publié le 5 Février 2015

Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves.

Seules les traces font rêver.

La parole en archipel – René Char


Deux heures de hors-piste. Mathy ressent la fatigue de l’effort. Les raquettes qui le maintiennent à la surface de la couche neigeuse semblent faire partie de son corps ; les bâtons prolongent ses mains, cadencent son équilibre.
Il ne faut pas renoncer. Jamais.
L’instinct de chasseur est le plus fort.
Chasseur ? Pas vraiment… Pour lui, tuer n’est pas la finalité de la traque. Débusquer, acculer, voir les volutes d’haleine haletante voilà qui le comble.
Qui de l’animal ou du chasseur se joue de l’autre ?
Animal ? Rien n’est moins sûr.
Qui, que, Mathy poursuit-il ?
Les traces sont larges, inconnues. Espacées aussi.
Furtivement, au travers des sapins, il aperçoit la ramure d’un élan et il s’en étonne. Serait-ce cette bête mythique que nul n’a jamais pu approcher ?
L’animal est vif et bondissant, déjà il disparaît dans un creux. Pas question de faire une pause, la proie impose son rythme.
L’homme s’épuise, néglige la vigilance impérative dans cet environnement hostile.
Quand son corps glisse longuement dans une faille Mathy perd la notion du temps.

Ses muscles sont endoloris, la faim le tenaille. Les raquettes et les bâtons brisés sont dispersés il ne sait où.
Saura-t-il se sortir de cette impasse ?
Lentement il rampe sur la glace, avance, glisse et recule. Il recommence encore et encore. Le jour décline soudain. Du moins le croit-il.
Quand sa main gauche est happée par une patte il lève les yeux, ébahi d’admiration. Ainsi elle existe bel et bien cette bête extraordinaire ! Mi-marsupial, mi-cervidé, du fond de quel âge surgit-elle ?
A présent le chasseur se sent proie. Enserré contre le ventre de l’animal que va-t-il advenir de lui ?
En quelques bonds prodigieux, le duo regagne le plateau éclairé. Quelle heure peut-il être ? Qui se soucie de son absence ? Les questions, sans réponse, se bousculent.

Mathy est déposé les deux pieds à nouveau dans la neige. Tout en le maintenant encore contre lui l’animal plonge son regard dans le sien. Longuement. Intelligemment. Un pacte secret semble les lier à jamais.

De retour au village, tous vont le traiter de fada, d’affabulateur, de doux rêveur mais lui se sait poète.
Seules les traces de l’animal l’ont fait rêver.

Seules ?

---------------------------------

source image : clic   -  pour Mil et une : clic

Rédigé par Mony

Publié dans #Contes - Fables

Commenter cet article

flipperine 09/02/2015 16:21

un joli texte

aimela 06/02/2015 12:20

Qu'il soit vrai ou faux, l'animal est toujours plus " humain" que l'Homme

Louv' 06/02/2015 08:22

Ils ne sont pas morts les poètes, et tant que nous pourrons rêver....
Très jolie cette rencontre improbable.

jamadrou 05/02/2015 16:43

"Un pacte secret semble les lier à jamais."
et parce que tant d'hommes ont oublié le pacte, nous sommes en train de voir, de vivre de bien dures réalités. Du triste est "à venir".

emma 05/02/2015 15:29

étrange rencontre d'un chasseur rêveur et une chimère, deux espèces très rares. Il est bien joli ton bandeau de froidure, Mony