Si proche soudain...

Publié le 4 Septembre 2014

 

Les poules picorent, se disputent un ver de terre en caquetant, énervées.

Eux ne disent mot.

Agenouillés sous un pommier ils trient les fruits récoltés.

Parfois, leurs têtes se rejoignent et pendant un trop court instant le temps semble suspendu.

Il lui vole un bisou.

Elle soupire.

D’un pas majestueux, le coq les contourne et va rejoindre ses belles emplumées.

De la grand route là-bas leur parvient un bruit inhabituel, étrange bourdonnement de ruche affairée.

Un toussotement.

Leurs deux visages se redressent, surpris de ne pas être seuls au monde, dans leur monde.

Deux yeux enfiévrés, des lèvres qui quémandent.

Ils offrent chacun quelques pommes, désignent le puits à gauche dans la cour, les cabinets adossés à l’étable et reprennent leur tâche.

A son tour, il soupire. Saura-t-elle se débrouiller seule avec le troupeau, la traite ? Comment va-t-elle-s’en sortir ? N’était-elle pas en danger avec toutes ses personnes inconnues qui défilent jour et nuit en direction du sud ? Combien de temps durera cet exode ? Comment la protéger ?

Elle se veut forte mais tremble pour lui. Elle n’a jamais quitté le canton, comment dès lors situer cette ville où il est appelé à se présenter le lendemain ? Lui écrira-t-il ? Et s’il l’oubliait ?

En début de soirée il ira avec le cheval et la charrette amener les fruits chez Jean. Jean et son pressoir, Jean trop âgé pour être appelé sous les drapeaux, Jean qui bientôt se retrouvera seul homme dans le hameau…

Elle, elle disposera les plus belles pommes au frais dans la resserre, imaginera l’immense tarte dorée qu’elle cuira pour fêter son retour.

La nuit les unira une dernière fois. Baignés de cette odeur acidulée dans laquelle ils ont été plongés depuis l’aube ils n’auront pas conscience que c’est elle qui jaillira à leurs narines dans les moments de doute ou de désespoir.

A l'aube, le coq lancera fièrement un cocorico sonore.

Alors la guerre sera là, si proche soudain…

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Pour Mil et une - clic   -  Peinture de Emile Claus - clic

Rédigé par Mony

Publié dans #Solitude au bout du chemin, #Vivre à deux ou....

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aimela 05/09/2014 13:02

Quel contraste entre ton joli texte empli de tendresse et de pudeur et cette vidéo qui nous montre les horreurs des guerres. Malheureusement, il y en a toujours de par le mode et les amoureux s'inquièteront :(

emma 05/09/2014 10:00

le contraste est terrible entre la douceur des taches quotidiennes et le contexte de guerre

Lorraine 05/09/2014 09:39

Un texte plein de pudeur qui refoule l'inquiétude en cette veille de départ au front. Une évocation que confirme douloureusement la video jointe. Merci, chère Mony, pour ce beau texte qui pourrait être vrai.