La dernière mélodie

Publié le 2 Août 2014

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Elle s’était réveillée blottie dans ses bras, avait quémandé l’heure à la montre qu’il portait nuit et jour au poignet droit. Lui, dans un soupir, avait émis - trop tôt, encore sommeil - et il avait desserré son étreinte la laissant s’échapper vers la cuisine. Le percolateur émettait ses derniers borborygmes quand la sonnerie de l’entrée avait retenti suivie par des tambourinements vigoureux contre la porte de l’appartement. Elle, figée, une tasse vide à la main. Lui, debout dans un sursaut, affolé.

Cinq képis, cinq armes, cinq faces fermées. Un papier brandi, un ordre bref - on l’emmène. Un dernier regard, une porte close.

Depuis ce matin de printemps, elle est sans nouvelles de lui. Comme des centaines d’autres personnes elle attend en vain une réponse à ses questions - Pourquoi lui ? Qu’a-t-il fait de mal ? Quel sort lui réserve-t-on ? Quand le reverrais-je ? Sera-t-il toujours le même ? Et de jour comme de nuit, elle rôde sur les trottoirs, s’approche négligemment de ce haut mur surmonté de barbelés qu’elle voudrait cisailler, travailler en une rangée de perles, façonner en un cœur brillant.

Quand parfois, au hasard du soleil ou de la lune, son ombre se projette sur l’appareillage de vieilles pierres, elle se tétanise. Il est là face à elle. Ils sont reflets, tendres, amoureux. Ils sont trompe-l’œil, trompe-le-sort… Alors elle les abandonne à leur position figée, traverse la route et arrivée sur l’autre trottoir elle oublie tout risque, compose son numéro et brandit bien haut son portable illuminé. Elle sait pourtant qu’il n’entend pas son appel, ces brutes ont piétiné son appareil, mais elle veut croire qu’il aperçoit une lueur, minime, ténue, celle de l’espoir.

Puis elle s’en retourne, se prépare un énième café et se dit que décidément le percolateur devrait être détartré mais ne peut se résoudre à le nettoyer.

Son chant n’est-il pas la dernière mélodie qui la relie à lui ?

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Rédigé par Mony

Publié dans #Vivre à deux ou...., #Solitude au bout du chemin

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Lorraine 08/08/2014 16:38

Ce pourrait être un homme recherché par la police, ou un autre pendant une des nombreuses guerres d'aujourd'hui: de toute façon, ils l'ont emmené et elle est seule...seule et malheureuse. Bien dit, chère Mony, par petites touches, qui cernent la solitude, la si grande solitude!

Lorraine

emma 04/08/2014 23:45

une histoire qui doit se répéter un peu partout dans le monde, le mystère dont tu l'entoures la rend universelle, et on peut tout imaginer

aimela 03/08/2014 21:57

L'indifférence est comme la solitude, cela détruit inexorablement hélas !

Louv' 03/08/2014 10:48

Finalement, quelle différence entre le couple à l'i-phone et celui du petit déjeuner de Prévert ? Ils ne se regardent pas....
J'aime beaucoup la mélodie du percolateur ; chacun se raccroche à ce qu'il peut !
Bon dimanche Mony