Tisser la trame

Publié le 9 Juillet 2014

              

Isaac Cordal - clic

Le petit homme a découvert le cadre un lundi matin. Un de ces lundis où les épaules ploient encore davantage à la simple idée de reprendre le boulot. Tout au long des trottoirs les gens affairés ou amorphes se croisaient, se décroisaient, tissaient immuablement la trame des pauvres besogneux.

En s’arrêtant net face au mur, il a fait un accroc dans ce canevas si précis mais aussitôt les entrelacs avaient repris de plus belle, gommant la maladresse du petit homme. Lui, figé, n’a vu que la peinture surgie comme par magie entre le bois travaillé du vieux cadre oublié la veille par quelque brocanteur pressé de remballer sa marchandise. Négligés la triste façade lézardée, les fissures et les cloques ; disparus la monotonie, le gris triste et le beige pisseux ; la représentation des tournesols emplissait à elle seule l’espace.

Bousculé par un quidam le petit homme, sourire aux lèvres et cœur en joie, s’est remis en marche vers son lieu de travail et tout au long du jour, la simple évocation des fleurs jaunes a ensoleillé le décor tristounet du bureau où il œuvrait. Et ainsi, le petit homme saisi d’une saine curiosité s’est, jour après jour, délecté de la surprise réservée par le cadre. D’une mystérieuse Joconde à une Marylin plus star que jamais, d’une nativité à une origine du monde, du bombardement d’une ville à une entrée triomphale, d’un cri à une vague, du cubisme au pointillisme, la variété offerte à son regard était sans limite.

Un jeudi d’avril, des montres ramollies ont semblé le défier. Intrigué, le petit homme a jeté un coup d’œil à droite, puis à gauche. Rien d’anormal cependant, le temps s’écoulait comme il le faisait d’habitude et les humains aux alentours persévéraient à tisser leur trame. Nul ne semblait apercevoir ni le vieux cadre de bois, ni les montres qu’il délimitait.

Le petit homme a réfléchi toute la journée et toute la nuit. Le vendredi, l'arbre de vie entouré par le cadre l’a conforté dans ses pensées : il était l’heure de prendre du temps pour lui, de faire ce dont il avait toujours rêvé sans en avoir le loisir. Sans cogiter plus avant, il s’est présenté à la porte du bureau de son chef de service et a remis sa démission qui a pris cours sur-le-champ.

Avant de reprendre le métro pour la dernière fois le petit homme a décidé de décrocher le cadre du vieux mur et, comme il ne manquerait à personne, de l’emporter chez lui mais à son grand étonnement il avait disparu. Questionnés des ouvriers installant un échafaudage ont répondu en lui lançant un regard moqueur : Un cadre ? Quel cadre ? Nous sommes là pour ravaler la façade. Pas de cadre ici !

Le petit homme s’en est allé le cœur un peu triste mais la déception a été de courte durée et son temps s’est dorénavant écoulé entre chevalet et tubes de peinture à l’huile.

A coups de pinceau décidés, sans aucune maladresse, le petit homme métamorphosé en artiste a pu ainsi pendant de longues années tisser la trame heureuse de sa vie.

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Mil et une - semaine 28 - 2014- clic

Tisser la trame
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Tisser la trame
Tisser la trame

Rédigé par Mony

Publié dans #Contes - Fables

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aimela 10/07/2014 16:26

Le petit bonhomme est bien comme toi: optimiste J'aime bien Van-Gogh mais je déteste la joconde ( rires)

emma 10/07/2014 09:08

tout son musée et toute la beauté dans a tête, il est riche le petit bonhomme