La fête des voisins

Publié le 19 Mai 2014

         

Hidari Jingoro >>> clic

         Comme à chaque fête des voisins, Madame Sibylle est arrivée en catimini et la dernière dans la cour de l’immeuble. Discrètement elle a déposé un plat de tiramisu sur un coin libre de la grande table servant de buffet et toujours aussi discrètement a déniché une chaise bancale pour s’installer à l’ombre. Autour d’elle les gens discutaient, un verre d’apéro à la main. Ici, des rires éclataient, là, une taquinerie pas bien méchante faisait sourire ou une discussion sérieuse permettait de confronter des avis divergents. Les enfants, costumés et grimés pour l’occasion, s’en donnaient à cœur joie, heureux de ce début d’une soirée à leurs yeux extravagante et si amusante. Goûter les pizzas de Monsieur Ramon, quel délice ! Et grappiller les cerises de Manuel, coupées le matin même dans le verger de son père, un pur bonheur.

Madame Sibylle ne perdait rien de cette effervescence quand la petite Chloé s’est approchée d’elle et a grimpé d’autorité sur ses genoux. Troublée, Madame Sibylle ne savait quelle attitude prendre. A dire vrai, c’était la première fois qu’elle côtoyait un enfant d’aussi près.

- Dis, Madame, pourquoi tu as une broche avec des singes ? Tu travailles au zoo ?

- Ce sont les singes de la sagesse.

- Pourquoi ils cachent les yeux ou les oreilles ou la bouche ?

- Allons, Chloé, cesse d’importuner Madame Sibylle. Va jouer !

Madame Sybille, pensive, est, comme à l’accoutumée, restée seule dans son coin. Quand, en fin de soirée, elle a rejoint son petit appartement au troisième étage une légère douleur dans la poitrine l’a fait grimacer mais aussi penser à la petite Chloé à la peau si douce. Ce petit tiraillement du cœur était-ce cela le bonheur ?

------------

Madame Sybille fut retrouvée morte au pied de son lit deux jours plus tard à la consternation générale de ses voisins.

… une dame si gentille, si discrète… jamais un mot plus haut que l’autre… oui, elle était seule dans la vie… peut-être aurions-nous dû nous soucier d’elle ? … Chloé me parlait encore hier soir de la jolie broche de la vieille Madame comme elle la nomme…

Et la vie reprit son cours. Une lointaine cousine, inconnue de tous, fit débarrasser l’appartement par une entreprise de vide-grenier et, en souvenir, offrit à Chloé la petite broche aux trois singes. Dans une malle, des dizaines de petits carnets à la couverture noire et brillante lui révélèrent le passe-temps favori de sa parente : l’observation minutieuse des mœurs et habitudes des locataires de l’immeuble. Disputes ou scènes violentes, retards, rendez-vous étranges, courriers suspects, ébats bruyants, ados à la tenue provocante, achats dispendieux, vacances, habitudes alimentaires… tout était répertorié par le nom des familles qui avaient successivement occupé les étages durant trente années.

Avec sagesse, la dame emporta discrètement les carnets et les brûla en songeant à la triste vie de Sibylle, sa cousine solitaire et si étrange.

------------------------

Pour Miletune

Rédigé par Mony

Publié dans #Solitude au bout du chemin, #Moments de vie

Commenter cet article

Louv' 20/05/2014 21:35

Nous serions sûrement surpris d'apprendre toutes les petites manies des personnes solitaires. Joli texte mais on ne sait pas s'il faut rire ou pleurer...

emma 20/05/2014 13:45

des carnets peut être dangereux, mais aussi pleins de vies disparues... il fallait bien qu'elle vive par procuration, madame Sybill

aimela 20/05/2014 11:55

Avec tous ces petits carnets, Madame Sibylle aurait pu faire chanter tous ses voisins mais cela n'a pas été le cas et maintenant les carnets sont brûlés . Tout va bien :)